Santé et Science

Éviter les engelures et l’hypothermie par grand froid

Brrrrr… pas chaud, ces derniers jours, au Québec ! Que faire en cas d’engelures ou d’hypothermie ? Conseils et trucs pratiques du Dr Alain Vadeboncœur.

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Photo : Getty Images

Samedi de ski plutôt pénible au mont Sainte-Marie, dans la région de Gatineau : après une panne de télésiège, les skieurs ont attendu plusieurs heures dans les airs, par un froid de – 12 degrés Celsius et sous un facteur de refroidissement éolien de – 21.

Conséquences douloureuses : des engelures et au moins un cas d’hypothermie. Heureusement que les skieurs sont généralement bien habillés, parce que le bilan aurait pu être pire.
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Chacun sait qu’être exposé longtemps à de tels froids n’est pas sans risque. C’est que nous sommes des animaux à sang chaud et que nos processus biologiques sont conçus pour fonctionner à 37 degrés, la température du corps. Si l’on s’en écarte, c’est un problème — que la température augmente (en cas de fièvre) ou qu’elle diminue (en cas d’hypothermie).

Produire et conserver la chaleur

Nous contrôlons essentiellement la température corporelle en produisant de la chaleur par notre métabolisme cellulaire et notre activité musculaire, et en la conservant le mieux possible.

Côté production, nous ne sommes pas tous égaux. Le métabolisme de base, qui produit la majorité de la chaleur, est très variable d’une personne à l’autre. À cela s’ajoute l’activité musculaire, aussi fort différente chez les uns et les autres.

De nombreux patients sont affectés par des maladies influant sur leur capacité de produire de la chaleur, par exemple les grands malades cardiaques. Plusieurs médicaments ralentissent le cœur et diminuent ainsi la capacité d’effort.

Par ailleurs, certains sont plus égaux que d’autres quant à la capacité de conserver la chaleur, en raison de la couche variable de tissus adipeux sous la peau (un excellent isolant).

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C’est l’hypothalamus, une région fondamentale du cerveau, qui gère la régulation de la température corporelle et qui s’assure de la garder constante, ce qui est particulièrement critique pour le fonctionnement des organes vitaux. Notre survie dépend d’ailleurs du maintien de cet équilibre.

Quant à nos extrémités (notre peau et nos «appendices» — nez et oreilles), non seulement elles sont plus exposées au froid, mais il faut savoir qu’elles sont «sacrifiées» en cas de baisse de la température centrale, afin de permettre aux organes vitaux de survivre. C’est que le sang, ce vecteur de chaleur et de la nutrition cellulaire, se concentre alors vers les organes nobles et les viscères, délaissant les extrémités.

Enfin, une exposition directe à des températures élevées ou basses peut entraîner des lésions de type «brûlures», un terme utilisé autant pour les conséquences du froid que pour celles liées à la chaleur.

Les mécanismes de perte de chaleur

Le froid ambiant fait baisser la température par quatre mécanismes bien connus : la radiation, la convection, la conduction et — dans une moindre mesure, en hiver — l’évaporation.

Une partie de notre chaleur corporelle est d’abord évacuée sous forme de radiation, c’est-à-dire de rayonnement infrarouge — qu’on peut observer directement dans ces images montrant les zones «chaudes et froides» du corps par caméra spéciale.

La convection correspond plutôt au transfert de chaleur vers l’air, lorsqu’il est en mouvement sur la peau. Si l’air est immobile (absence de vent), cette transmission est limitée. Si l’air se déplace (vent sur de la peau exposée), le transfert est continu. C’est la raison de l’effet «facteur éolien» sur la température ressentie.

Quant à la conduction, il s’agit du transfert de chaleur de la peau vers un corps avec lequel il est en contact direct — surtout l’eau, mais aussi le métal ou toute autre substance dense. Le mécanisme de l’évaporation est moins considérable en hiver.

Si notre corps va donc perdre de la chaleur par tous ces mécanismes, l’intensité de ce transfert d’énergie dépend du différentiel de température entre le corps et l’environnement (plus l’écart est grand — donc plus il fait froid —, plus le transfert est important) et de la durée de l’exposition. Autrement dit, s’il fait froid longtemps, ça va mal.

Se défendre contre la perte de chaleur

Concrètement, en plus de nos couches adipeuses, c’est notre comportement adaptatif qui importe : jusqu’à quel point nous sommes alors actifs (pour produire plus de chaleur), et comment nous nous habillons (pour améliorer l’isolation thermique). L’âge est un facteur majeur de résistance.

Les jeunes enfants ont en effet beaucoup de surface corporelle (perte de chaleur) par rapport à leur poids (masse corporelle proportionnelle à la production de chaleur) et sont donc plus à risque.

Pour les personnes âgées, surtout les grands malades, c’est du côté de la production de chaleur qu’on peut avoir des problèmes, en raison de la baisse du métabolisme et de l’activité physique.

Comme, dans ces deux cas, la capacité de s’adapter à l’environnement par le comportement (se mettre à l’abri, s’habiller, se cacher du vent) est plus limitée, le risque s’accroît.

Stratégies de prévention

Étant donné que la peau directement exposée perd de la chaleur en rayonnant, la prévention consiste à assurer une isolation thermique par des vêtements chauds. Autrement dit, il faut bien s’habiller, ce qui n’a rien de surprenant.

Ensuite, pour éviter que l’air circule contre notre peau (convection), il faut être bien couvert par un coupe-vent. Un chandail de laine peut être très chaud s’il n’y a pas de vent, mais protège mal dans le cas contraire.

Enfin, pour éviter l’évaporation et surtout la conduction qui s’effectue facilement de la peau vers les liquides, il faut éviter de porter des vêtements mouillés par la pluie, la neige fondue ou la sueur. S’habiller trop chaud peut donc aussi être un problème.

Quoi faire en cas d’engelures

On peut diviser les effets néfastes du froid en deux grandes catégories : les engelures, qui touchent surtout les surfaces exposées et les extrémités, et l’hypothermie, qui affecte l’ensemble du corps. Les engelures sont évidemment plus fréquentes.

Les premiers signes d’engelure sont une rougeur de la peau, puis une blancheur. Des picotements et de la douleur, puis une perte de sensibilité, surviennent aussi. Les belles joues rouges piquantes qu’aimaient beaucoup nos mères (c’est un signe de santé !) correspondent en fait à la première manifestation d’une réaction de la peau à un froid excessif. Un peu de matière grasse — la bonne vieille Vaseline — aurait pu être utile pour prévenir le tout, en diminuant la convection.

Par contre, c’est quand la peau devient blanche que le risque d’engelure s’amplifie et qu’il est temps d’agir ! La personne peut être plus ou moins consciente de cette évolution, surtout si elle ne sent plus la région affectée.

Quoi faire en cas d’engelure ? D’abord, ne pas frotter avec de la neige, de l’alcool ou une autre mixture suspecte, qui peuvent causer des lésions ou être toxiques.

Il faut rapidement rentrer, retirer les vêtements mouillés et réchauffer doucement les parties affectées, par contact avec la peau ou encore avec une eau tiède à 38 ou 39 degrés au maximum, pour éviter tout risque de brûlure. Il faut y aller graduellement : c’est alors souvent douloureux.

En cas de lésion visible, de cloques ou d’atteinte des segments profonds de la peau — ce qui correspond à une vraie brûlure par le froid —, il faut protéger la région avec un pansement sec et consulter si les lésions sont importantes ou étendues. Mieux vaut laisser les cloches, qui protègent les tissus profonds. Si la décoloration persiste, il faut consulter.

Enfin, les régions affectées par une engelure devront être mieux protégées du froid lors de vos futures sorties, puisqu’elles se protégeront dorénavant moins bien.

Les dangers de l’hypothermie

L’hypothermie est une urgence médicale, surtout si elle s’accompagne de symptômes importants. Ses premiers signes sont généralement des frissons incessants, parce que la baisse de la température du corps pousse l’hypothalamus à activer ce mécanisme involontaire de production de chaleur.

Le problème, c’est que les frissons vont disparaître si la température du corps continue de s’abaisser, puisque le principal mécanisme de défense devient alors inopérant. La personne devient confuse, somnolente, et éprouve une grande fatigue, en plus d’avoir de la difficulté à se mobiliser — signes d’une hypothermie qui s’aggrave.

Que faire alors ? D’abord, emmener tout de suite la personne dans un endroit chaud ! Si elle est bien consciente et frissonne encore, on peut la réchauffer corps contre corps, dans un sac de couchage par exemple, après l’avoir revêtue de vêtements secs.

On peut ensuite lui donner des boissons chaudes, mais jamais d’alcool — qui donne une sensation de chaleur, mais qui contribue en réalité aux pertes et aux comportements à risque. Par ailleurs, on ne doit jamais mettre la personne dans un bain chaud.

En cas de léthargie importante, de diminution de l’état de conscience ou d’impossibilité de réchauffer la personne, il s’agit d’une vraie urgence médicale : il faut alors appeler les secours ou assurer un transport rapide vers l’hôpital.

Alors, allez jouer dehors… même si on ne souhaite des engelures et de l’hypothermie à personne. Bref, habillez-vous bien !

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À propos d’Alain Vadeboncœur

Le docteur Alain Vadeboncœur est urgentologue et chef du service de médecine d’urgence de l’Institut de cardiologie de Montréal. Professeur agrégé de clinique à l’Université de Montréal, où il enseigne, il participe aussi à des recherches sur le système de santé. Auteur, il a publié Privé de soins en 2012 et Les acteurs ne savent pas mourir en 2014. On peut le suivre sur Facebook et sur Twitter (@Vadeboncoeur_Al), et il a aussi son propre site Web : alainvadeboncoeur.com.