Santé et Science

Souffrir de stress post-traumatique durant 75 ans

Le Dr Alain Vadeboncoeur décortique l’état de stress post-traumatique après une rencontre avec un vétéran de la Deuxième Guerre mondiale atteint de ce trouble.

Scène de mort et de désolation après l’opération Jubilee, Dieppe, France, 19 août 1942. (Photo: Bibliothèque et archives Canada/Flickr)
Scène de mort et de désolation après l’opération Jubilee, Dieppe, France, 19 août 1942. (Photo: Bibliothèque et Archives Canada/Flickr)

L’homme âgé, ex-militaire de carrière, se tient bien droit devant moi, souriant, les yeux vifs, volubile. Il est encore actif dans son milieu, s’impliquant tous les jours pour aider ses anciens camarades de combat. Il semble d’ailleurs lui-même en excellente santé. Avant de s’éloigner d’un pas rapide, il me tend la main, serre la mienne fermement et me remercie poliment, le regard voilé par l’émotion.

Songeant à ce qu’il vient de me raconter, je reste pensif, impressionné par son parcours, puis je retourne pour ma part au travail. Après avoir passé sa jeunesse dans les cadets, il s’enrôle ensuite dans l’infanterie. Nous sommes en 1939 et les Allemands avancent rapidement. Ayant traversé l’océan, il se retrouve au front, face à l’ennemi.

Après deux jours de combat, son officier constate la précision de ses tirs et lui confie une tâche difficile, celle de tireur d’élite (sniper). Il accepte, même s’il vient à peine d’avoir 15 ans.

D’abord ferme, sa voix tremble un peu en me racontant son long passage au front. Jusqu’en 1942, jamais blessé, il défend de son mieux les bataillons de parachutistes. Puis, lors du débarquement de Dieppe, il est fait prisonnier, jusqu’à la libération. Depuis tout ce temps, il dort mal, voyant défiler devant ses yeux, chaque nuit, les images abominables.

Alors, tous les jours, pour se changer les idées, il aide les anciens combattants, dont plusieurs souffrent du même mal que lui, le trouble de stress post-traumatique (TSPT).

George Frederic Watts, « Chaos » (c. 1875)
George Frederic Watts, «Chaos» (c. 1875)

C’est dire l’intensité des symptômes qui empoisonnent la vie de bien des gens, militaires ou pas, ayant été confrontés à des chocs émotionnels. Ma rencontre avec cet homme m’a donné le goût de vous en parler un peu.

Confronté à la mort, à la peur de mourir, à l’horreur, à une peur intense ou à une menace directe, chacun est à risque de développer des problèmes psychologiques variés, notamment le TSPT, qui fait partie de la famille des troubles anxieux. Mais il s’agit d’un trouble réactionnel, apparaissant à plus ou moins long terme après un événement dramatique.

Selon l’Institut Douglas à Montréal, dont le site internet offre de l’information sur le TSPT, plus de 800 000 femmes au Canada et près de 400 000 hommes sont affectés. Des données américaines suggèrent que jusqu’à 10 % des personnes confrontées à une situation extrême (agression sexuelle, agression physique, prise d’otage, désastre, accident) développent un TSPT.

Je ne sais pas si les données canadiennes correspondent, mais aux États-Unis, on dit que 90 % des gens sont exposés à une telle situation au cours de leur vie. Il faut être confronté à une situation extrême, comme un soldat, une victime d’agression ou de catastrophe, un pompier ou encore un travailleur de la santé pour être à risque de développer un TSPT.

Par contre, l’horreur extrême de certaines images, auxquelles nous sommes exposés par le biais des médias, ne pose pas de risque spécifique, même si une personne ayant déjà souffert de TSPT pourrait observer une réactivation après l’exposition à ces images.

Enfin, n’oublions pas que les soignants sont aussi à risque, puisque l’exposition à des blessés multiples, au chaos, à la souffrance et à la mort peut affecter tout le monde, y compris les médecins et les infirmières d’urgence les plus endurcis.

Je pense à mon collègue Patrick Pelloux, urgentiste à Paris, dont j’ai déjà parlé ici, mêlé aux événements de Charlie Hebdo, un des premiers arrivés sur les lieux, qui s’est trouvé à soigner ses propres amis dans ce drame.

Les symptômes du trouble de stress post-traumatique

Trois groupes de symptômes sont liés au TSPT. Le premier, le plus caractéristique et le plus impressionnant, consiste à revivre involontairement la situation sous forme d’images récurrentes, accompagnées d’émotions vives, symptôme affectant le militaire âgé depuis toujours, chaque nuit. On parle alors de reviviscences.

Les personnes affectées par le TSPT pourront aussi développer de l’évitement, un peu comme pour une phobie, perturbant leur vie quotidienne. Par exemple, elles ne peuvent plus sortir dehors, se mêler à la foule ou encore prendre les transports en commun, de crainte de réactiver les émotions vécues. Enfin, on parle de symptômes d’un état d’hypervigilance (ou hyperéveil) qui affecte constamment les personnes, même en l’absence de tout danger immédiat.

Apparemment, ces symptômes sont de durées variables, allant de quelques semaines à plusieurs années. On dit que la moitié des gens les verront disparaître sur une période d’un à deux ans, bien que dans certains cas, ils se chronicisent.

Le TSPT est d’autant plus difficile à traiter qu’il peut s’accompagner d’autres problèmes psychologiques, notamment, dans 30 à 80 % des cas, de dépression majeure. Au-delà des trois symptômes évoqués, la personne ressentira alors une grande tristesse, une lassitude, une fatigue, un désintérêt ou même des idées suicidaires.

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Par ailleurs, différents symptômes physiques peuvent accompagner le TSPT. Outre les manifestations physiques de l’anxiété (tremblements, manque d’air, palpitations, etc.), on retrouve beaucoup de douleurs chroniques ou encore de cas de fibromyalgie.

Enfin, la toxicomanie vient parfois compliquer le tout. C’est que pour essayer de contrôler leurs symptômes, les personnes peuvent alors abuser d’alcool, de médicaments ou même de drogue.

On peut offrir des traitements

La bonne nouvelle, c’est qu’on peut tout de même soigner le TSPT. Les psychologues, les psychiatres et d’autres professionnels spécialisés dans les suivis de ce trouble peuvent donc être d’une aide précieuse.

S’il est difficile «d’effacer» le traumatisme et de revenir à un état de bien-être antérieur, on peut apparemment contrôler les symptômes ou même les faire disparaître.

Différentes thérapies sont ainsi offertes: individuelles – de type comportemental ou cognitif, et par d’autres techniques plus spécialisées – ou en grand groupe, par exemple quand des équipes sont affectées ensemble.

Quand d’autres problèmes psychologiques prédominent, comme la dépression majeure, une médication spécifique (antidépresseurs) est alors ajoutée.

Quelques conseils à méditer

De l’aide psychologique est souvent offerte sur place en cas de drame. On recommande aux gens d’accepter cette aide s’ils la souhaitent. Pour les personnes ayant tendance à se refermer sur elles-mêmes, il faut éviter de s’isoler de ses proches et plutôt choisir d’en parler.

Par ailleurs, pour les proches des gens affectés par un grave traumatisme, l’empathie et une ouverture à écouter les propos sont importants, même si c’est parfois difficile à supporter. Si des groupes d’entraide existent et que la personne affectée se sent confortable avec ce genre d’approche, elle peut évidemment participer.

Enfin, il est également recommandé dans les semaines qui suivent le traumatisme de porter une attention à toute consommation excessive d’alcool, de médicament ou de drogue.

Après le traumatisme initial et lorsque la personne se sent prête, le retour aux activités normales est important. Toutefois, les spécialistes recommandent de consulter si les difficultés persistent plus de six mois.

De manière générale, on voit toute l’importance d’encourager les contacts humains après ces drames. On a vu à Paris à quel point les gens ont eu besoin de se rassembler, de s’entraider, de partager leurs émotions et de souligner le deuil.

Pour mon militaire, c’est en s’impliquant auprès des siens et en demeurant bien actif qu’il lutte quotidiennement contre les symptômes qui l’affligent toujours. Il reçoit également l’aide de professionnels.

Son trouble va probablement l’affecter jusqu’au terme de sa longue vie, mais il aura réussi entretemps à en aider plusieurs autour de lui. Sans doute une façon de s’aider lui-même au travers ces gestes de générosité.