Santé et Science

100 personnalités au secours du journalisme scientifique

Plus que de simples vulgarisateurs, les journalistes scientifiques sont de vrais enquêteurs de la science.

Illustration: Jacques Goldstyn
Illustration: Jacques Goldstyn

Le journalisme scientifique sort de l’ombre ces jours-ci avec l’opération #100LaScience menée par l’Agence Science-Presse sur les réseaux sociaux et dans laquelle 100 personnalités se portent à la défense de ce métier.

Parmi elles, des chercheurs et des journalistes, bien sûr, mais aussi l’aventurière Mylène Paquette, l’humoriste Boucar Diouf, la scénariste Chantal Cadieux, le chanteur Richard Séguin ou encore l’animateur Jean-René Dufort. Leurs propos sont illustrés avec grand talent par le dessinateur Jacques Goldstyn, connu pour son travail au magazine pour jeunes Les Débrouillards.

Pourquoi une telle campagne de publicité? Les raisons ne manquent pas.

On vit dans un monde façonné par la science. Depuis le XVIIIe siècle, l’humanité a largement profité du progrès des connaissances. On vit plus vieux et en meilleure santé, dans un monde plus pacifique et un environnement que l’industrialisation a certes bouleversé, mais on comprend aujourd’hui l’importance de le protéger. La science ne sert toutefois pas que le bien commun: elle nous a aussi apporté la bombe atomique, la pollution ou les robots tueurs!

La méthode par laquelle la science procède sert aussi à répondre à des questions pratiques avec bien plus de chances d’arriver à des réponses fiables qu’avec le gros bon sens ou la croyance aveugle. Comment se prémunir contre les virus? Soulager la souffrance? Lutter contre le terrorisme? La recherche scientifique peut nous éclairer sur toutes ces questions.


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Or, même dans un pays comme le Canada, où l’école et les cours de sciences sont obligatoires, des découvertes vieilles de plusieurs siècles n’ont pas encore été assimilées par la majorité de la population. Peu de gens comprennent vraiment la différence entre la méthode scientifique et une opinion. La science continue d’être souvent vue comme aride ou réservée à une élite, et nombreux n’y voient aucun intérêt.

Internet nous conforte en bonne partie dans nos croyances, et le business de l’antiscience est florissant, tant lorsqu’il s’agit de prendre soin de sa santé que de décider de politiques publiques.

Les journalistes scientifiques contribuent à éclairer la population et les décideurs en leur exposant des faits démontrés par la science.

Leur rôle est d’autant plus essentiel que la science est malmenée dans les médias.

Illustration: Jacques Goldstyn
Illustration: Jacques Goldstyn

D’abord, quantité de journalistes n’ont pas davantage de culture scientifique que la population à laquelle ils s’adressent. Les journalistes scientifiques aident leurs collègues à dire moins de bêtises. Ils sont toutefois très peu nombreux en comparaison avec les journalistes qui couvrent l’économie, la politique ou les sports. Au Québec, nous sommes quelques dizaines tout au plus!

Les journalistes scientifiques doivent souvent justifier leur existence auprès de leurs patrons ou des bailleurs de fonds. On aimerait qu’ils accomplissent des miracles en rendant la science aussi sexy que la vie rêvée des vedettes ou en l’élevant en matière à débat comme la politique, alors qu’ils ont à vaincre la barrière des a priori contre la science.

Ensuite, une bonne partie des nouvelles scientifiques font office de bouche-trous dans les médias. Les rubriques «insolite» ou «style de vie» regorgent de capsules formatées sur le modèle: «Une étude portant sur… (préciser ici le sujet, si possible le sexe, la bouffe ou la santé) publiée par des chercheurs de… (ajouter un nom de pays) dans… (donner un nom de revue savante) a montré que… (remplir ici avec des conclusions si possible explosives).» Aucune mise en contexte n’est faite et les informations sont souvent trompeuses, ce qui fait perdre beaucoup de crédibilité aux scientifiques et aux médias.

Les journalistes scientifiques sont rarement sollicités pour ces capsules. La plupart sont écrites à la va-vite à partir d’un quelconque communiqué parmi les milliers diffusés par des universités, centres de recherche ou éditeurs scientifiques un peu partout dans le monde et regroupés par des agences comme Science Daily ou Eurekalert.

Les médias ont l’embarras du choix parmi cette science popcorn, car les relations publiques sont devenues le nerf de la guerre de la recherche scientifique. Pour justifier leurs salaires et subventions, les chercheurs sont de plus en plus tenus de rendre des comptes, et les institutions de recherche ont embauché des armées de relationnistes pour faire mousser leurs travaux.

Or, la science est sujette à toutes les vicissitudes, comme n’importe quelle activité humaine. Chaque année, plus d’un million d’études sont publiées dans plus de 10 000 revues spécialisées. Le meilleur côtoie le pire! Certaines avancées sont fascinantes, mais il y a aussi des études inutiles, d’autres bâclées, de la fraude et beaucoup de promesses gonflées en vue de l’obtention de subventions.

Tout ça est d’intérêt public, y compris pour les gouvernements, qui paient le gros de la facture.

Illustration: Jacques Goldstyn
Illustration: Jacques Goldstyn

Les journalistes scientifiques sont les chiens de garde de ce secteur d’activité. Ils ne maîtrisent pas seulement l’art de vulgariser des notions complexes. Ils sont aussi capables de lire entre les lignes des études pour les évaluer, de reconnaître un véritable expert, de distinguer une opinion d’un fait et d’évaluer le bien-fondé de toutes sortes de décisions en examinant leurs bases scientifiques.

Ils enquêtent sur la science comme d’autres journalistes s’attaquent à la corruption ou à la fraude fiscale. Et ils trouvent aussi des histoires d’horreur!

La montée en puissance de la communication de la science menace également le journalisme scientifique.

De plus en plus, les médias font appel à des scientifiques doués pour la vulgarisation afin de commenter l’actualité à la place des journalistes. Qu’importe si, parfois, ces scientifiques sont en conflit d’intérêts flagrant quand ils parlent d’avancées dans leur domaine! La science jouit d’une aura d’honnêteté et de rigueur intellectuelle, que les journalistes scientifiques savent parfois surfaite.

Des chercheurs et leurs institutions multiplient aussi les initiatives pour s’adresser au grand public par leurs propres moyens, sans passer par les médias traditionnels, qu’ils regardent souvent de haut, se plaignant de la piètre qualité de leur couverture de la science. La version «édulcorée» de la science qu’ils présentent ne séduit cependant guère les foules, car elle peine à atteindre les gens ordinaires dans ce qui les touche vraiment.

Bref, la science est une chose bien trop importante pour qu’on la confie seulement aux scientifiques.

J’ai la chance de collaborer à un magazine, L’actualité, qui croit beaucoup au journalisme scientifique. Mais je rêve du jour où ce métier sera reconnu à sa juste valeur, pas pour enrichir ceux qui le pratiquent (je vous rassure, il y a de la marge!), mais parce que, tout comme les personnalités de #100La Science, je reste persuadée que nous pourrions vivre dans un monde meilleur si l’on misait un peu plus sur le journalisme scientifique.

Et vous, qu’en pensez-vous?