Santé et Science

Être payés plus, travailler moins?

Une augmentation de salaire ne conduit pas nécessairement à plus de travail. Le gouvernement du Québec le constate à la dure dans le dossier des médecins !

Photo: Spotmatik/iStock photo
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Une augmentation de salaire ne conduit pas nécessairement à plus de travail. Le gouvernement du Québec le constate à la dure dans le dossier des médecins !

Rappelons les faits. Il y a presque dix ans, le gouvernement québécois signait une entente offrant plus d’argent aux médecins afin de combler un écart salarial entre le Québec et les autres provinces canadiennes. Aujourd’hui, les médecins québécois semblent avoir rattrapé leurs pairs œuvrant ailleurs au Canada, du moins au plan de la rémunération. Le salaire annuel moyen des médecins de première ligne dans la province se situe autour de 250 000 $, tandis que les médecins spécialistes reçoivent en moyenne autour de 400 000 $ par année.

Mis à part l’atteinte d’un niveau de rémunération compétitif par rapport au reste des médecins canadiens, à quoi le gouvernement québécois s’attendait-il comme bénéfice social en signant ladite entente? En rendant le travail des médecins plus lucratif, visait-il à les inciter à augmenter leurs heures de travail et le nombre de patients traités? Visait-il une amélioration des services offerts à la population québécoise?


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Un tel objectif irait à contresens d’un principe de base de la théorie microéconomique : une augmentation salariale ne conduit pas toujours à plus de travail. Avec un nombre fixe d’heures dans une journée, chacun choisit comment il répartit son temps entre le travail et le « loisir » (pas nécessairement du temps passé à faire des activités que l’on aime, mais simplement le temps passé hors du marché du travail). Or, la façon dont chacun décide d’allouer son temps peut notamment varier en fonction des nombreux incitatifs auxquels il est exposé. Le temps peut être « investi» sur le marché du travail, ou «dépensé» en loisir. Les forces qui sous-tendent cette répartition du temps entre loisir et rémunération sont particulièrement intuitives, et rappelleront des souvenirs à ceux s’étant assis dans une classe d’économie.

Imaginez que vous receviez une augmentation salariale de 25 %, comme celle obtenue par les médecins au cours de la dernière décennie. Qu’en feriez-vous? Travailleriez-vous quelques heures de plus, maintenant qu’elles vous rapportent davantage? Si vous êtes déjà bien rémunéré – profiteriez-vous plutôt du fait que chaque heure travaillée est désormais plus lucrative pour « dépenser » davantage de votre temps en loisirs ? En effet, avec assez d’argent en poche, pourquoi ne pas consacrer un peu plus de votre temps précieux à votre famille, à votre série préférée sur Netflix, ou encore à vous impliquer bénévolement pour une cause qui vous tient à cœur ?

Cet arbitrage entre loisir et revenus de travail s’illustre bien par deux effets économiques. D’une part, une hausse de salaire (horaire, ou paiement par tâche effectuée) fait en sorte que chaque heure de loisir vous « coûte » désormais plus cher. Cela peut vous inciter à travailler davantage, ce qui réduit du coup vos heures de loisirs. Cela s’appelle l’«effet de substitution». D’autre part, à travailler davantage, l’attrait de chaque (rare) heure de loisir devient de plus en plus grand comparé à l’attrait d’un dollar supplémentaire. De plus, une hausse de votre rémunération augmente votre pouvoir d’achat et, donc, votre capacité à vous procurer du loisir. Cette force est couramment appelée l’«effet de revenu». La force relative de ces deux effets dépend de plusieurs facteurs, notamment vos préférences personnelles, souvent influencées par votre âge, votre situation familiale, votre niveau de salaire avant l’augmentation, etc. En général, il est attendu qu’après un certain seuil, l’effet de revenu commence à dominer l’effet de substitution.


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Donc, à la suite de l’augmentation de leur rémunération, quelle(s) force(s) influence(nt) l’offre de travail des médecins? Quelques études récentes (utilisant des données de la RAMQ) suggèrent que l’effet de revenu se fait ressentir chez les médecins, assez pour complètement neutraliser et parfois même excéder l’effet de substitution. En clair : les médecins ne travaillent pas davantage avec les hausses salariales : ils travaillent autant, parfois même un peu moins! Par conséquent, l’on peut s’attendre à ce que des hausses de salaire, notamment dans un contexte de rémunération à l’acte, n’aient pas d’effet sur la prise en charge de patients. Et il ne s’agit pas là de mauvaise foi de la part des médecins – ils ne font que répondre aux incitatifs qui leur sont offerts.

Qui plus est, les Québécois n’ont pas besoin de consulter la littérature scientifique pour douter de l’hypothèse selon laquelle une hausse de salaire peut résoudre un problème d’accès dans le domaine de la santé. Même si les médecins québécois sont maintenant parmi les mieux payés au Canada, le manque de médecins de famille et d’autres services de première ligne fait encore souvent les manchettes. La proportion de Québécois ayant un médecin de famille est également en deçà de la moyenne canadienne. Les files d’attente aux urgences figurent également parmi les pires au sein des pays occidentaux. Évidemment, certains indicateurs pointent dans une meilleure direction; par exemple les temps d’attente au Québec pour les interventions prioritaires (chirurgies du genou, de la hanche, de la cataracte et radiothérapie) se comparent avantageusement à ceux du reste du pays, et les taux de ré-hospitalisation sont également inférieurs à la moyenne canadienne.


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Quelle est alors la solution afin d’augmenter l’offre de services et d’améliorer l’accès au système de santé pour les Québécois? Difficile de couper les salaires après avoir consenti à les augmenter (d’autant plus que les études citées ci-haut suggèrent que l’effet sur l’offre de travail serait minime), mais différentes avenues valent la peine d’être considérées et débattues: Miser sur les infirmières praticiennes spécialisées, favoriser la complémentarité des différents professionnels de la santé, mettre fin à la possibilité des médecins de s’incorporer, établir une commission permanente d’innovation en santé. Chercher à réduire la demande pour les services de première ligne en interdisant les visites annuelles préventives, cependant, ressemble davantage à une fausse bonne idée – qui risque par exemple de compliquer la gestion des maladies chroniques et de gonfler les coûts y étant associés.

Comme ce qui est mesuré peut être mieux géré, la meilleure chose serait alors peut-être de mesurer, chiffrer, et rendre publique davantage de données sur la performance du système de santé québécois, comme nos voisins ontariens. Malheureusement, l’abolition du poste de commissaire à la santé et au bien-être s’inscrit en porte-à-faux avec cet objectif.