Santé et Science

Faut-il avoir peur… des pesticides?

Une partie des pesticides utilisés au Québec ne sont pas comptabilisés par le ministère concerné, ce qui rend difficile leur suivi.

(Photo: Erich Westendarp/Pixabay)
Un tracteur épand des pesticides dans un champ. (Photo: Erich Westendarp/Pixabay)

Un gros zéro. Voilà ce que le gouvernement du Québec obtiendrait comme note pour sa gestion des pesticides, si l’on se fie au dernier rapport du Commissaire au développement durable du Québec. L’inaction de Québec est-elle en train de nous intoxiquer à petit feu?

La vérification de Jean Cinq-Mars s’est concentrée sur l’utilisation des pesticides en agriculture. En 2014, selon les données du ministère du Développement durable, de l’Environnement et de la Lutte contre les changements climatiques (MDDELCC), 90 % des pesticides vendus au Québec étaient destinés aux agriculteurs, alors que 6 % sont utilisés par les Villes, les particuliers, les exterminateurs ou les propriétaires de terrains de golf, et 4 % par d’autres secteurs (industries, foresterie…).  Les deux tiers des pesticides vendus seraient des herbicides, 15 % des fongicides et 7 % des insecticides.

Une partie des pesticides ne sont toutefois pas comptabilisés par Québec, ce qui rend difficile leur suivi. Alors que de plus en plus de semences de maïs et de soya sont vendues préenrobées de néonicotinoïdes, des insecticides dont les effets sur les pollinisateurs inquiètent, le MDDELCC ne tient compte dans sa compilation que des semences enrobées au Québec. Or, 95 % des semences de maïs seraient enrobées ailleurs.

Preuve que le problème est sérieux: la qualité de l’eau des rivières testée en milieu agricole continue de se dégrader. Aux abords des cultures de maïs et de soya, la concentration de pesticides dans l’eau dépasse de plus en plus fréquemment les doses considérées comme sécuritaires. En 2014, 6,9 % des prélèvements ont dépassé la norme pour l’atrazine (un herbicide), 7,7 % pour le chlorpyrifos (un insecticide) et… 99,1 % pour les néonicotinoïdes!


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Le MDDELCC teste aussi la qualité de l’eau potable pour savoir si ces pesticides s’y retrouvent. Seul hic: les dernières données publiées datent de 2009, et plusieurs des 45 pesticides détectés dans les rivières ne sont pas mesurés dans l’eau potable. Le dosage des néonicotinoïdes, repérés en 2012 dans les cours d’eau, n’a commencé qu’en 2015.

L’analyse du suivi des résidus de pesticides dans les aliments, qui relève du ministère de l’Agriculture, des Pêcheries et de l’Alimentation (MAPAQ), ne serait pas non plus optimale, selon Jean Cinq-Mars, qui reconnaît toutefois que les normes sont rarement dépassées. On pourrait faire mieux, explique-t-il, en testant une plus grande variété de produits pour une plus grande variété de pesticides et plus souvent, et en communiquant mieux les résultats des analyses aux consommateurs. Ses conclusions sont identiques à celles que l’Institut national de santé publique du Québec (INSPQ) relevait dans son étude à ce sujet en 2011.

Un avis aussi critique sur la gestion des pesticides a de quoi faire monter d’un cran l’inquiétude de bien des consommateurs. Il faut toutefois relativiser le risque.

C’est vrai, tous les pesticides, qui servent à tuer des organismes vivants, sont susceptibles d’avoir des effets nocifs sur les milieux naturels, voire sur notre santé, s’ils se retrouvent en trop grande quantité là où ils ne devraient pas être. Compte tenu du danger potentiel, on doit impérativement mieux surveiller leur usage en milieu agricole pour dresser un portrait juste de la situation et agir là où c’est nécessaire.

Ceux qui voudraient les voir disparaître complètement se bercent toutefois d’illusions. C’est tout simplement impossible, à moins d’être prêt à accepter un effondrement des rendements agricoles. Même l’agriculture biologique, soucieuse de limiter au minimum ses impacts environnementaux, en a besoin, et les pesticides d’origine naturelle auxquels elle recourt, comme la pyréthrine, sont nocifs (sinon, ils ne seraient d’aucune utilité!) et doivent être employés avec précaution.

La Stratégie québécoise sur les pesticides 2015-2018, annoncée par le ministre David Heurtel en novembre dernier, montre que les choses avancent quand même un peu, et dans la bonne direction, selon l’avis même des groupes environnementaux comme Équiterre. Elle pourrait donner de bons résultats… si elle est appliquée. Tous les outils sont en place.

Ça bouge aussi au fédéral: en juin, le ministère de la Santé du Canada a annoncé qu’il n’accorderait plus de nouvelles homologations conditionnelles de pesticides. Ce système désuet permettait à des fabricants de faire homologuer certains produits avant de fournir les preuves scientifiques de leur sécurité. Sauf que les délais pour fournir des preuves avaient tendance à s’éterniser!


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Les néonicotinoïdes, par exemple, sont homologués de manière conditionnelle depuis plus de 10 ans. La nouvelle règle va aussi ramener un peu de rigueur dans la gestion des pesticides.

Le risque lié à la consommation de résidus de pesticides dans les aliments doit aussi être relativisé, car 97 % des aliments respectent les normes, et même au-delà de 99 % dans le cas des fruits et légumes, selon le dernier rapport de l’INSPQ à ce sujet, qui date de 2012. La moitié des aliments testés contiennent moins d’un dixième du maximum autorisé. Autrement dit, même si on retrouve souvent la trace de pesticides sur des fruits et légumes, les doses sont généralement infimes!

C’est vrai qu’on ne connaît pas bien le risque lié à l’effet cumulatif des multiples petites doses de pesticides auxquelles nous sommes exposés. Mais de nombreux chercheurs dans le monde tentent d’y voir plus clair, et le fait qu’ils n’aient rien trouvé d’évident jusqu’à présent devrait nous rassurer.

On devrait donc garder des attentes réalistes quant à l’action du MAPAQ: même si la situation est imparfaite, il est illusoire d’espérer qu’on va tout tester pour tous les produits. Le coût de cette mesure doit être proportionnel au risque.

De toute façon, comme le rappelle l’INSPQ, la question des résidus ne devrait pas nous empêcher de manger des fruits et légumes!