Faut-il dépister le cancer ?
Santé et ScienceChronique de Alain Vadeboncoeur

Faut-il dépister le cancer ?

Le dépistage des cancers permet-il d’allonger la vie ? Pas nécessairement.

En fait, plus je me renseigne sur l’effet des dépistages, moins je suis enthousiaste. Parce que je constate, avec les meilleurs experts sur le sujet, que notre volonté de vaincre ces terribles maladies se heurte aux résultats cliniques mitigés de bien des dépistages couramment effectués.

Le mois de novembre étant consacré à la santé des hommes et notamment au cancer de la prostate, je vais prendre celui-ci en exemple pour illustrer mon point de vue. Comme on aura porté 21 300 fois ce triste diagnostic au Canada en 2017 et que près de 4 100 hommes seront morts de ce type de cancer, un dépistage efficace devrait constituer une bonne nouvelle. Mais afin de savoir si le dépistage du cancer de la prostate permet effectivement d’allonger la vie, il faut de la méthode : choisir un large groupe d’hommes, les répartir au hasard, faire passer un test de dépistage à la moitié d’entre eux — et soigner les autres de manière habituelle —, puis comparer la mortalité à long terme.

Or, selon la U.S. Preventive Services Task Force (USPSTF), la mortalité globale, toutes causes confondues, ne change apparemment pas, que l’on ait subi ou non un test de dépistage pour ce cancer. Cela s’explique par le fait que le traitement entraîne des complications, que plusieurs cancers ne causeront pas de problèmes cliniques réels et que les hommes mourront souvent d’une autre cause — mais au même âge.

On sait toutefois que, de manière relative, le dépistage abaisse de 21 % la mortalité attribuable au cancer de la prostate lui-même. Est-ce une meilleure nouvelle ? Le chiffre impressionne, mais en réalité, la diminution est modeste lorsque mesurée de manière absolue : cette mortalité passe de 0,6 % à 0,5 % (sur une période de suivi de 13 ans), ce qui correspond à sauver un homme dépisté sur 1 000 d’une mort par cancer. Et cela, sans rien changer à l’espérance de vie.

Peut-être le dépistage améliore-t-il au moins la qualité de vie ? Hélas, probablement pas davantage. Il faut savoir que sur 1 000 hommes dépistés, 240 recevront un résultat anormal de dosage sanguin de l’APS (antigène prostatique spécifique, utilisé pour le dépistage), ce qui conduira souvent à une biopsie pour confirmer ou non la présence d’un cancer. Ces biopsies aboutiront au diagnostic de 100 nouveaux cas de cancer sur les 1 000 hommes dépistés. D’après la USPSTF, environ 80 d’entre eux subiront alors soit l’ablation de la prostate, soit un traitement de radiothérapie (ou les deux), qui causeront possiblement de l’incontinence (un homme sur cinq) et de l’impuissance (un sur trois). Notez qu’on pourrait diminuer ces effets secondaires en choisissant de traiter moins agressivement les plus petits cancers, une pratique qui aurait déjà cours au Québec, selon certains urologues.

Non seulement le dépistage affecte ainsi négativement la qualité de vie de bien des hommes, mais on diagnostique, surtout chez les plus âgés, de petits cancers qui causeront rarement des symptômes importants. C’est ce qu’on appelle le surdiagnostic, dont voici une frappante illustration : alors qu’on trouve des cellules prostatiques cancéreuses chez près de la moitié des hommes de plus de 50 ans, le plus souvent sans qu’ils en souffrent, moins de 3 % d’entre eux succomberont à ce cancer, un énorme écart.

Ces constats ont poussé le pathologiste Richard J. Ablin, découvreur du test d’APS en 1970, à juger durement sa propre invention. « Je n’aurais jamais pensé que ma découverte, il y a quatre décennies, conduirait à une telle catastrophe de santé publique », disait-il, soulignant les coûts faramineux, les effets secondaires nombreux et l’absence d’incidence sur la mortalité globale.

Mais remettre en question le dépistage du cancer de la prostate entraîne de vives — et compréhensibles — réactions, venant parfois d’hommes ayant eux-mêmes reçu un tel diagnostic à la suite d’un test de dépistage, dorénavant persuadés qu’ils doivent la vie à celui-ci. Pourtant, de manière générale, même si ces histoires sont émouvantes, il est impossible de jauger ainsi l’effet individuel d’un dépistage, puisqu’on ne dispose alors que d’un côté de la médaille et qu’on ne peut comparer à rien cette situation clinique.

Quand votre médecin vous proposera de doser votre APS, demandez-lui donc si le jeu en vaut vraiment la chandelle et prenez ensuite votre décision en disposant de toute l’information. Sinon, nourrir les hommes de faux espoirs, c’est en quelque sorte les trahir, ce qu’aucun médecin ne devrait porter sur sa conscience.