De bonnes dents, un luxe ?
Santé et Science

De bonnes dents, un luxe ?

De plus en plus de Canadiens se privent de soins dentaires, ce qui peut avoir des conséquences fâcheuses sur leur état de santé global.

Les soins dentaires sont de moins en moins accessibles au Québec, montre un nouveau rapport de l’Institut de recherche et d’informations socioéconomiques (IRIS). On sait pourtant qu’une dentition en mauvais état a de multiples conséquences sur la santé, et que l’examen régulier de la bouche peut aussi permettre de déceler et de prévenir plusieurs maladies graves. Les gouvernements fédéral et provincial vont-ils finir par réagir ?

En 2016, selon les statistiques compilées par l’IRIS, chaque ménage québécois a déboursé en moyenne 529 dollars pour prendre soin de sa bouche et de ses dents, soit près de 20 % de plus qu’en 2010. Sur cette somme, 469 dollars sont allés aux soins et 60 dollars aux régimes privés d’assurance dentaire. Cette dernière somme, peu élevée, s’explique par le fait que peu de personnes sont assurées : trois Québécois sur cinq âgés de plus de 45 ans n’ont pas d’assurance dentaire, tout comme 95 % des personnes hébergées en CHSLD. Le gouvernement du Québec ne couvre les soins dentaires pour les enfants que jusqu’à l’âge de 10 ans.

Dans les dernières années, la facture a grimpé beaucoup plus vite que l’inflation, et la proportion de la population qui se prive de soins dentaires augmente. En 2016, selon une enquête internationale publiée dans la revue Health Affairs, 28 % des Canadiens se sont privés de soins dentaires pour des raisons de coût, contre 32 % des Américains, mais seulement 11 % des Néerlandais ou des Britanniques. Les ménages québécois ont consacré, en moyenne, 59 dollars de plus par an aux soins dentaires que les autres Canadiens.

La dernière enquête du magazine Protégez-Vous sur les soins dentaires, réalisée en 2013, montre en outre qu’il existe une importante disparité de tarifs et de traitements proposés d’un dentiste à un autre.

En 2015, un rapport de l’Académie des sciences de la santé a relevé d’énormes inégalités entre les Canadiens du point de vue de la santé buccodentaire, et a dénoncé le manque d’action des gouvernements. Le tiers des personnes pauvres et vulnérables ne consultent un dentiste qu’en cas d’urgence.

Or, on sait qu’il existe de nombreux liens entre la santé des dents et l’état de santé général. Le tabagisme, une alimentation riche en sucres et la pauvreté sont les trois facteurs qui prédisposent le plus aux problèmes de santé dentaire. Et les répercussions peuvent être graves. Par exemple, des dents mal positionnées chez un enfant sont susceptibles d’engendrer un problème d’estime de soi et des troubles d’apprentissage. À tout âge, les problèmes dentaires mal soignés nuisent au sommeil et à la qualité de vie. Le bruxisme (le fait de grincer des dents pendant la nuit) peut être causé par des problèmes de mâchoire ou de dents, ou être un indice de stress ou d’anxiété. Il peut, à la longue, entraîner une usure prématurée des dents et des douleurs articulaires, ou les deux à la fois.

L’état des gencives et le diabète sont étroitement liés. On sait que le diabète accroît le risque de parodontite (l’inflammation des gencives) et qu’à l’inverse, chez une personne diabétique, la parodontite peut accroître la glycémie et rendre plus difficile le contrôle de la maladie. Plusieurs études ont aussi établi des liens entre la bonne santé des gencives et un risque moindre de maladies cardiovasculaires.

Chez les personnes âgées, des dents en mauvais état ou manquantes, ou une prothèse mal ajustée, nuisent à la mastication. Il peut en découler des difficultés à se nourrir, au point d’engendrer une dénutrition qui expose ensuite à de nombreux autres problèmes de santé. Des études ont aussi trouvé un lien direct entre le manque de soins buccodentaires chez des personnes en perte d’autonomie et le risque de pneumonie.

Même si rien n’empêche un médecin d’examiner la bouche de ses patients, les dentistes sont bien placés pour repérer les premiers signes d’un cancer de la cavité buccale, une maladie qui tue 1 250 personnes par an au Canada.

La dernière grande enquête sur la santé buccodentaire des Canadiens remonte à 2007-2009. Elle avait déjà permis de constater que de nombreux indicateurs de la mauvaise santé buccodentaire, tels que le pourcentage de dents cariées chez les enfants, de dents manquantes chez les personnes âgées ou de maladies de la gencive chez les adultes, varient de manière inversement proportionnelle au revenu ou à la scolarité. Parmi les adultes n’ayant pas terminé leur secondaire, une personne sur trois souffre de maladie parodontale non soignée. Près de la moitié des Québécois de 65 ans et plus interrogés à cette occasion n’avaient plus aucune dent naturelle. On doit faire mieux !

En mars 2017, le ministère de la Santé du Canada a publié une évaluation des activités du Bureau du dentiste en chef portant sur la période 2012-2016. Cet organisme fédéral a été créé en 2007 à la suite de la mise sur pied de la Stratégie canadienne de santé buccodentaire de 2004 du groupe fédéral-provincial-territorial des directeurs de la santé dentaire. Il devait surveiller la situation et favoriser l’amélioration de la santé buccodentaire des Canadiens. Vous n’en avez jamais entendu parler ? Normal ! Avec quatre employés, le dentiste en chef ne peut pas faire grand-chose. L’évaluation montre qu’il est très peu connu à l’intérieur même du ministère de la Santé, qu’il n’a pas de plan stratégique ni de possibilité de vraiment changer la situation.