La recherche cherche… à se réinventer
Santé et Science

La recherche cherche… à se réinventer

Aux yeux de bien des gens, la recherche scientifique est perçue comme de plus en plus déconnectée des « vraies affaires » et son utilité est sans cesse remise en question. Valérie Borde nous explique comment les chercheurs se mobilisent aujourd’hui pour vaincre les idées reçues.

Quand 3 000 chercheurs débarquent à Saguenay pour le congrès annuel de l’Acfas, l’Association francophone pour le savoir, ça vous change une ville. Toute cette semaine, les hôtels de la ville et des environs affichaient complet. Il y avait 45 minutes d’attente pour un taxi à l’aéroport lundi, et aucune table libre hier soir dans les restos de la rue Racine.

Mais il n’y a pas que dans les rues de Saguenay que le train-train est perturbé. Dans les salles de conférences de l’Université du Québec à Chicoutimi (UQAC), qui accueille la rencontre, on se pose beaucoup de questions. Cinquante ans après Mai 68, la révolte gronde, encore sourdement et loin des caméras, et on prépare, peut-être, une révolution.

Ces jours-ci, les temps sont durs pour les intellectuels. Les universitaires sont de moins en moins présents dans les médias et une grande partie de la population, séduite par les idées simplistes des leaders populistes, ne croit plus les experts, perçus comme tout juste bons à pomper des subventions publiques. Aux yeux de bien des gens, la recherche scientifique est vue comme de plus en plus pourrie, déconnectée des « vraies affaires » et pas très utile.

Alors que la science devrait permettre, en théorie, de construire un monde plus éclairé, difficile de ne pas voir un échec dans tout cela.

Fort heureusement, les chercheurs ne sont pas des imbéciles et plutôt que de se cantonner à ce rôle de seconde zone que la société leur assigne de plus en plus, ils ont commencé à réagir. Il était temps !

Mieux connaître les besoins de la société

Première étape : rétablir le dialogue avec les élus pour retrouver leur faveur et faire augmenter le soutien public à la science, puisque dans ce domaine comme dans bien d’autres, l’argent est le nerf de la guerre. À Québec, et surtout à Ottawa, les derniers budgets ont fait une belle place à la science et augmenté substantiellement les fonds des organismes subventionnaires. Au moins pour un temps, le manque d’argent n’est plus un obstacle majeur.

Deuxième étape : réexaminer ses façons de faire pour mieux connaître les besoins de la société. Depuis des années, des chercheurs répètent que la science se pratique beaucoup trop en silo. Pour aborder des problématiques complexes que l’on doit comprendre et résoudre, que ce soit le vieillissement de la population ou les changements climatiques, il ne suffit plus de réunir un groupe de gériatres d’un bord et de climatologues de l’autre.

En fait, il ne faut plus réunir seulement des chercheurs entre eux, mais permettre à tous les gens qui sont, d’une manière ou d’une autre, concernés par la problématique en question de participer à son examen et à sa solution. Et faire aussi en sorte qu’un nombre croissant de personnes aient envie de faire partie de la solution plutôt que du problème.

Tout cela, on le sait depuis longtemps. Mais sortir la science de ses modes de fonctionnement traditionnels n’est pas une mince affaire.

Au Québec comme au Canada, les organismes subventionnaires sont organisés par grands champs de disciplines. Les subventions sont attribuées par trois organismes, l’un soutenant les sciences naturelles et le génie, le deuxième la santé et le troisième les sciences humaines et sociales.

Dans les universités, les chercheurs ont beau participer à toutes sortes de groupes de recherche, ils sont d’abord rattachés à des facultés ou des départements spécialisés, en physique, médecine dentaire ou anthropologie, ou ils enseignent dans des programmes généralement cantonnés principalement à une seule faculté, puisque chaque faculté obtient grosso modo des fonds au prorata du nombre d’étudiants qui s’y inscrivent.

Troisième grand défi : sortir du train-train des projets de recherche reconduits année après année, au gré des subventions, pour aborder les problématiques toujours un peu de la même manière. Depuis longtemps, les chercheurs sont évalués avant tout sur la quantité d’articles scientifiques qu’ils publient, ce qui n’est pas le meilleur moyen de les inciter à sortir des sentiers battus. Lancer une étude qui ressemble à la précédente augmente a priori les chances de pouvoir publier dans une revue savante puisque celle-ci a déjà accepté des études antérieures du même genre. Dans ces conditions, les chances qu’on trouve quelque chose de vraiment nouveau sont minces…

Tout cela a déjà commencé à changer. La recherche est devenue plus multidisciplinaire, intersectorielle et participative, pour utiliser les mots-clés bien connus dans ce milieu. Mais il faut aller plus loin, et plus vite.

« De la ferme à la table »

Afin de pousser les chercheurs à emprunter de nouveaux chemins, le scientifique en chef du Québec, qui préside les trois Fonds de recherche du Québec (FRQ), a présenté à Saguenay les premiers lauréats d’un concours baptisé Audace, pour lequel les équipes candidates devaient proposer un projet en rupture avec leurs activités habituelles, mené par deux chercheurs de disciplines subventionnées généralement par deux fonds de recherche différents et à fort potentiel de retombées.

Signe que les chercheurs sont mûrs pour ce genre d’approche : les FRQ ont reçu 200 candidatures de groupes de chercheurs qui devaient notamment soumettre leur projet sous la forme d’une vidéo de trois minutes. Un jury international a sélectionné 22 projets gagnants, qui se partageront 2,7 millions de dollars pour la prochaine année.

Cinq des projets gagnants ont été présentés au congrès de l’Acfas. L’ingénieur Jacques De Guise, de l’École de technologie supérieure, travaillera entre autres avec la Société des arts technologiques ainsi qu’avec des chirurgiens pour soutenir les gens qui doivent subir une reconstruction complète du visage après un cancer qui les a défigurés. Des avatars informatiques permettront de mieux préparer les patients et leurs proches à affronter leur propre regard et celui des autres à la suite de l’opération, qui est souvent très traumatisante. Ce projet sera réalisé avec des psychologues et des patients partenaires qui ont déjà dû faire face à ces difficultés.

Dans un tout autre ordre d’idées, à la demande d’une agricultrice, des chercheurs travailleront à produire au Québec un foie gras plus éthique, avec leur projet intitulé « De la ferme à la table : continuum de production de foie gras éthique basé sur l’identification de biomarqueurs, de variables écologiques et de considérations environnementales ».

Est-ce que ça va marcher ? Personne ne le sait. Mais si on n’essaie pas, on ne le saura jamais. C’est le succès global du programme qui sera évalué, et non chaque projet. Un second concours Audace doit être lancé cet automne.

Les fonds subventionnaires fédéraux vont-ils suivre la même voie ? Signe que l’expérience du Québec n’est pas passée inaperçue à Ottawa, le président du Conseil de recherches en sciences humaines a été très présent à Saguenay, où la conseillère scientifique en chef du Canada a aussi fait le déplacement.

Ma thèse en 180 secondes

Le congrès de l’Acfas a par ailleurs permis, comme chaque année, de voir un peu de quel bois se chauffe la relève en science, avec le concours Ma thèse en 180 secondes (MT180). Les participants, étudiants au doctorat, ont trois minutes pour présenter leur projet de recherche dans un langage clair et accessible, de manière divertissante et avec le seul soutien d’une diapositive.

Ce concours né en Australie, organisé pour la première fois en français par l’Acfas en 2012, est devenu une véritable institution dans la francophonie. En France, certaines universités vont jusqu’à faire répéter leurs candidats avec des acteurs ! Les 15 étudiants venant du Québec et de l’Ontario qui ont livré leurs prestations sur la scène du Petit Théâtre de l’UQAC ce mercredi avaient déjà été sélectionnés lors de concours organisés dans leurs universités.

La gagnante, Sarah Lafontaine, ira défendre les couleurs du Québec à la finale internationale à Lausanne, en Suisse, en septembre, avec sa présentation de trois minutes ayant comme thème « Développement et validation d’une intervention éducative inspirée de la carte conceptuelle pour les patients vivant avec le diabète de type 2 », le véritable titre de sa thèse de doctorat, qu’elle a décrite comme un combat entre l’homme et la fourmi. Aussi divertissante que facile à suivre, elle sera bientôt sur YouTube.

Ayant assisté à plusieurs finales au cours des 10 années passées, je peux vous dire que les étudiants ont fait de gros progrès dans leurs capacités à vulgariser et à raconter leurs histoires. Assister à une finale de MT180 est en passe de devenir pas mal plus amusant que bien des spectacles d’humoristes !

Et comme ces étudiants seront, avec un peu de chance, les chercheurs de demain, il y a de quoi être optimiste quant à l’ouverture qu’ils montrent à la nécessaire transmission de la science dans un format non traditionnel, à un vaste public. La nouvelle génération saura-t-elle briser les carcans des institutions et vaincre les idées reçues ? À suivre…