Je suis un cartésien radical
Santé et ScienceChronique de Alain Vadeboncoeur

Je suis un cartésien radical

« Je persiste et signe : ça ne soigne pas beaucoup, cette affaire de granules. » Alain Vadeboncœur fait le point sur l’homéopathie.

À la suite du partage sur les réseaux sociaux d’une entrevue diffusée à Deux filles le matin portant sur l’efficacité de l’homéopathie, une lectrice m’a gentiment qualifié de « cartésien radical ». Même si la phrase ne sonnait pas vraiment comme un compliment, j’ai trouvé l’expression plutôt amusante et le concept sous-jacent, assez intéressant.

Comme j’aurais également pu être traité d’intuitif indulgent, de mystique modéré, d’irrationnel centriste, voire de toute autre combinaison de termes formant un oxymore incriminant, j’aime autant assumer un soupçon de radicalité un brin cartésienne.

Tout ça parce que j’ai affirmé que l’homéopathie, analysée à maintes reprises par de grandes organisations scientifiques, ne fonctionne pas. Du moins, pas davantage que le placébo, auquel elle est comparée dans les recherches quelque peu sérieuses. Ce qui signifie, n’est-ce pas, qu’elle est aussi efficace qu’un placébo, dont l’effet bien réel ne doit jamais être sous-estimé.

Pécher en expliquant l’état de la science quant aux effets de l’homéopathie, sans même en avoir critiqué les principes pourtant nébuleux, vraiment ? Je persiste et signe : ça ne soigne pas beaucoup, cette affaire de granules. Au fait, quand je dis « affaire », je parle de gros sous, puisque le marché mondial est évalué à plusieurs dizaines de milliards de dollars. C’est qu’il n’y a pas que les lobbys pharmaceutiques sur cette terre.

En me renseignant un peu sur le sujet, j’apprends aussi qu’une personne cartésienne « procède par des déductions logiques, des démarches méthodiques rigoureuses ». Je n’ai évidemment pas de problème avec cela. Pour juger, par exemple, de l’efficacité de l’homéopathie, on peut y aller intuitivement, sur la base de sa propre expérience. Au mieux pourra-t-on alors suggérer des hypothèses, à tester ensuite avec plus de méthode. Comme en la comparant, selon les critères actuels de la science, avec le placébo.

À qui jure que l’homéopathie agit vraiment, puis-je demander au moins de reconnaître la validité des stratégies établissant l’efficacité ou la non-efficacité d’un traitement ?

Une fois cette « démarche rigoureuse » terminée, on peut en évaluer les résultats « par des déductions logiques », afin de savoir si elle répond aux critères plutôt rigoureux de la preuve. On se prononcera finalement sur l’efficacité — ou la non-efficacité — du traitement, qu’il s’agisse de molécules homéopathiques infiniment diluées, d’antibiotiques usuellement produits ou de toute autre approche thérapeutique plus ou moins ordinaire.

Lorsque de grandes organisations scientifiques — en Australie, en Amérique et en Europe — affirment de concert que l’homéopathie ne fonctionne pas de manière fiable et reproductible, après avoir revu toutes les données disponibles, le mentionner publiquement est peut-être assez cartésien, mais je ne vois pas en quoi c’est vraiment « radical », mot qui, d’après le Larousse, définit une « attitude d’esprit d’une intransigeance absolue ».

Rendre simplement compte du consensus scientifique autour de l’homéopathie indiquerait que je ne suis prêt « à aucun accommodement » et que je ne fais bien entendu « aucune concession » — je me demande bien à qui et à quoi, d’ailleurs. J’ai pourtant souvent concédé l’idée que l’homéopathie fonctionne aussi bien que le placébo, et qu’à cette aune son utilisation constitue l’application la plus sûre de cet effet dont l’explication reste encore incertaine, mais dont la réalité n’est plus à démontrer, le placébo permettant de soulager certaines douleurs, d’atténuer quelques malaises et d’aplanir nombre d’inconforts.

Mais à qui jure que l’homéopathie agit vraiment, puis-je demander au moins de reconnaître la validité des stratégies établissant l’efficacité ou la non-efficacité d’un traitement ? Je parle ici de la méthode scientifique, patiemment élaborée au fil des siècles et surtout durant la seconde moitié du XXe pour ce qui est des traitements médicaux. Parce que sinon, aussi bien écrire de la mauvaise poésie.

Si on ne croit pas à ces méthodes, on doit non seulement rejeter les preuves de nullité portant sur l’homéopathie, mais également une large part des découvertes scientifiques ayant fondé notre monde moderne, une attitude qui serait, vous en conviendrez, assez peu cartésienne et plutôt « radicale ». C’est qu’une telle rupture avec la pensée scientifique équivaudrait à retourner à presque rien, c’est-à-dire à une version ancienne, très diluée et plutôt hypothétique de l’aventure humaine.