Place aux super-vieux
Santé et Science

Place aux super-vieux 

Ils travaillent bien au-delà de 65 ans, obtiennent des diplômes, courent des marathons… et pourraient essouffler des gens deux fois moins âgés qu’eux ! De nombreux « super-aînés » bousculent les clichés sur la vie passé 85 ans.

En ce mardi après-midi frisquet, l’aire de restauration du centre commercial Quartier Cavendish grouille de têtes blanches. Dans un coin, quatre octogénaires jouent aux cartes en se chamaillant gentiment ; plus loin, d’autres bavardent gaiement autour d’un café. Les rires fusent, les voix enterrent la musique d’ambiance. Bienvenue à Côte-Saint-Luc, ville de 34 500 habitants enclavée dans l’ouest de Montréal, royaume des « super-aînés » : le nombre de personnes âgées de 85 ans et plus y est au moins trois fois supérieur à la moyenne canadienne!

Cinq étages plus haut, la lumière inonde le bureau de la chercheuse Norma Gilbert, du Centre de recherche et d’expertise en gérontologie sociale, un organisme affilié au Centre de santé et de services sociaux (CSSS) Cavendish. Du menton, elle désigne son « laboratoire » : cinq ou six tours d’habitation, majoritairement peuplées de retraités, dont un certain nombre ont dépassé les 80 ans, explique la chercheuse dans un français joliment teinté d’anglais.

« Notre territoire représente la nouvelle réalité du vieillissement : des personnes très âgées, autonomes, qui habitent chez elles le plus longtemps possible. » La proportion de personnes de plus de 80 ans qui vivent en foyer ne dépasse d’ailleurs pas 7 %, ajoute-t-elle.

Côte-Saint-Luc aura bientôt de la concurrence au sommet du palmarès des villes comptant le plus de « super-aînés » : de 2011 à 2016, la population âgée de 85 ans et plus a crû de 19 % au pays, indique Statistique Canada, un niveau sans précédent. Depuis 1971, le nombre de Québécois dans cette tranche a été multiplié par sept, selon des démographes de l’Université de Montréal.

C’est la nouvelle réalité : nous vivons dans une société qui compte de plus en plus de personnes très âgées en bonne santé.

Judes Poirier, directeur du Service de neurobiologie moléculaire à l’Institut Douglas

Cela n’a rien de surprenant : depuis les années 1970, l’espérance de vie s’allonge de deux à trois ans chaque décennie, note le chercheur Judes Poirier, directeur du Service de neurobiologie moléculaire à l’Institut Douglas et auteur de Jeune et centenaire (Trécarré, 2017). Un centenaire sur deux est d’ailleurs en bonne santé physique et mentale, dit-il. « C’est la nouvelle réalité : nous vivons dans une société qui compte de plus en plus de personnes très âgées en bonne santé. » Certains ont boudé la retraite à 65 ans « non pas par nécessité, mais parce qu’ils n’ont jamais cessé de s’investir dans une activité professionnelle qui les rend heureux », poursuit le chercheur.

Prenez Jacques Diamond, un chiropraticien de 97 ans de Trois-Rivières, qui a pris sa retraite… il y a quelques mois ! Enjoué et volubile, il s’assombrit un brin lorsqu’il raconte avoir dû cesser ses activités parce que ses jambes ne lui permettaient plus de rester debout plus de 30 minutes. « J’ai trouvé difficile d’arrêter, car mon travail me faisait sentir utile. Mais je suis un optimiste de naissance. Je me sens encore tout feu, tout flamme ! » Il habite sa maison individuelle avec sa femme de 67 ans, conduit toujours et passe désormais l’essentiel de son temps à lire. « Sans lunettes », précise-t-il.

Chercheuse au Centre de recherche du CHUM et directrice du Réseau québécois de recherche sur le vieillissement, Pierrette Gaudreau est l’une de celles qui tentent de percer les secrets des personnes très âgées, comme Jacques Diamond. Elle codirige notamment l’étude longitudinale NuAge — démarrée en 2004 —, qui tente de mesurer les effets de la nutrition, de l’exercice et de la participation sociale sur la longévité. Le tiers de l’échantillon de départ a aujourd’hui dépassé les 90 ans, ce qui permettra aux chercheurs d’accumuler de précieuses et rares données sur cette population, se réjouit-elle.

À ce jour, un constat s’impose : il ne suffit pas d’hériter de bons gènes pour vivre vieux et en bonne santé, même si ça joue bien sûr un rôle dans l’équation. « Si certaines maladies chroniques sont prépondérantes dans la famille, c’est sûr qu’on part avec un handicap, dit Pierrette Gaudreau. Mais tout ce qui nous a façonné depuis la petite enfance a un effet sur le bien-vieillir. »

Environ 30 % des gens qui vivent jusqu’à un âge très avancé possèdent des gènes de protection contre les maladies chroniques, explique le Dr Poirier. Mais gènes ou pas, chacun peut accroître son espérance de vie en mangeant sainement, sans excès, et en bougeant régulièrement, assure-t-il. « Limiter le sel, le sucre et les graisses et pratiquer régulièrement une activité cardiovasculaire légère permet de voir rapidement des bénéfices. »

L’isolement est l’un des pires ennemis des aînés : le taux de mortalité de ceux qui ont peu de contacts avec autrui est de 25 % à 50 % plus élevé que celui des gens socialement actifs.

Nul besoin de courir des marathons : la pratique régulière d’activités physiques modérées, comme la marche, suffit amplement, dit le Dr André Tourigny, médecin-conseil à l’Institut national de santé publique du Québec et codirecteur de l’Institut sur le vieillissement et la participation sociale des aînés de l’Université Laval. « Il n’y a pas une pilule qui a autant d’effet ! Les bienfaits se font sentir physiquement, mentalement et même sur le plan de la participation sociale. »

L’isolement est l’un des pires ennemis des aînés : le taux de mortalité de ceux qui ont peu de contacts avec autrui est de 25 % à 50 % plus élevé que celui des gens socialement actifs, dit André Tourigny. « La participation sociale permet d’éviter des problèmes de santé importants, comme les maladies cardiovasculaires, la dépression, l’anxiété ou les troubles du sommeil. »

Le « laboratoire » de Côte-Saint-Luc semble lui donner raison. La chercheuse Norma Gilbert remarque que dans cette ville où 60 % de la population est de confession religieuse juive (selon les données de la Ville de Montréal), le sentiment d’appartenance à la communauté est particulièrement développé. Certains ont connu l’Holocauste, dit-elle. « L’aspect communautaire est très fort ici : les gens font du bénévolat, s’entraident, sont engagés. C’est un des éléments qui expliquent que cette communauté ait autant de personnes âgées de 85 ans et plus. »

La résilience et un style de vie fondé sur des valeurs optimistes contribuent également à la longévité, dit Judes Poirier, qui s’appuie notamment sur les résultats d’une étude française menée sur une cohorte de centenaires en bonne santé. « C’est en parlant aux membres de la famille que les chercheurs ont pu établir des caractéristiques communes : les centenaires sont souvent des gens déterminés, qui vivent dans le moment présent, ont une foule de projets et manquent de temps. » Bien vieillir, ça se passe donc aussi entre les deux oreilles ? « Oh oui, répond-il en rigolant. C’est la moitié de l’équation. »

Loin des clichés habituels, certaines personnes très âgées conservent ou continuent de développer leurs facultés cognitives, observe Sylvie Belleville, chercheuse et directrice de la recherche à l’Institut de gériatrie de Montréal et coauteure de Vieillir en santé, c’est possible ! (Éditions du CIUSSS du Centre-Sud-de-l’Île-de-Montréal, 2017). Car si le cerveau perd un peu de masse avec l’âge, il conserve ses neurones : même que le jugement se raffine, tandis que le vocabulaire et les connaissances continuent de s’accroître, dit-elle.

Parmi les découvertes majeures récentes, elle cite la réserve cognitive : le cerveau de certaines personnes se constitue un capital protecteur au cours de leur vie. « On se rend compte que le cerveau demeure plastique tout au long de l’existence et qu’il y a beaucoup de processus de réparation, de réserve, de compensation qui font qu’on peut résister aux effets du vieillissement et aux maladies liées à l’âge », explique la chercheuse. Les facteurs environnementaux liés au style de vie, comme l’activité physique ainsi que les stimulations intellectuelle et cognitive, semblent jouer un rôle important dans la création de cette réserve.

L’image de déchéance des personnes très âgées, souvent perçues comme un poids social, c’est du passé, disent tous les chercheurs interviewés. « Il faut complètement revoir notre vision du vieillissement », insiste la Dre Belleville. Des compliments qui n’en sont pas, tels « Vous avez l’air en forme pour votre âge ! », n’ont plus leur raison d’être, selon elle. « Le sous-entendu, c’est qu’on s’attend à ce qu’une personne de 85 ans soit détériorée ! »

La science du vieillissement est jeune et n’a pas encore livré tous les secrets de la longévité. Et l’être humain n’a probablement pas repoussé au maximum sa limite de vie, même si les scientifiques ne s’entendent pas sur un âge limite, souligne le Dr Judes Poirier. À ce jour, le record de la longévité est toujours détenu par la Française Jeanne Calment, morte en 1997 à plus de 122 ans. « Dans notre siècle, je ne crois pas qu’on voie des gens vivre au-delà de 130 ans », dit-il.

Chose certaine, le contexte du vieillissement a beaucoup changé depuis les années 1970, « même si la télévision continue de nous renvoyer des images de mouroirs, comme les CHSLD », dit le chercheur. Et il va changer encore, selon Sylvie Belleville : « Les baby-boomers vont contribuer à la révolution du vieillissement. Ils n’accepteront certainement pas d’être relégués à un rôle de p’tits vieux sans intérêt… »

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