Pour apprivoiser la bête artificielle
Santé et Science

Pour apprivoiser la bête artificielle

L’intelligence artificielle relève en bonne partie d’un phénomène bien connu des historiens et sociologues des sciences, qu’on appelle le hype. Valérie Borde nous explique comment ça marche, et nous aide à garder la tête froide.

À moins de vivre sur une autre planète, vous avez sûrement entendu parler d’intelligence artificielle ces derniers temps, de toutes sortes de manières : robots financiers ou avocats, algorithmes meilleurs que des radiologistes, assistants personnels, pluie d’investissements dans l’IA, Montréal, plaque tournante de la recherche… mais aussi pertes d’emplois massives en perspective, accidents de voiture autonome, Cambridge Analytica, Big Brother, Black Mirror… n’en jetez plus, la cour est pleine !

Pour y voir plus clair dans tout ce fatras, il faut d’abord être conscient que l’intelligence artificielle relève en bonne partie d’un phénomène bien connu des historiens et sociologues des sciences, qu’on appelle le « hype ». Le hype — un mot pour lequel l’Office québécois de la langue française n’offre pas de traduction autre que « battage » — frappe particulièrement certains types d’avancées technoscientifiques. Être conscient de son existence aide à garder la tête froide.

Les choses se passent toujours de la même manière et débutent comme un incendie. Au départ, il faut une technoscience  « inflammable », dont on croit qu’elle pourrait tôt ou tard déboucher sur quelque chose de majeur pour nos sociétés, et dont les effets potentiels ont déjà attiré l’attention des auteurs de science-fiction. Hier, c’était le génie génétique, le décodage du génome humain et les nanotechnologies, aujourd’hui, c’est l’intelligence artificielle. L’imaginaire est un puissant moteur de battage.

Ensuite, il faut une étincelle, une technique qui représente un net progrès (une rupture, selon le mot à la mode) par rapport à celles qui l’ont précédée. Pour le séquençage du génome, c’était la réaction de polymérisation en chaîne, qui a permis de multiplier rapidement des brins d’ADN dans les labos. Pour les nanos, c’était le microscope à effet tunnel, qui a permis de manipuler les atomes un à un. Pour l’intelligence artificielle d’aujourd’hui, c’est l’apprentissage profond, un nouveau type d’algorithmes qui change la manière de fonctionner de certains programmes informatiques.

L’étincelle enflamme le milieu scientifique et les entreprises qui voient du potentiel dans cette découverte. Pour pouvoir poursuivre leurs travaux très prometteurs, les uns et les autres commencent plus ou moins sciemment à « survendre » la technologie, vantant son caractère disruptif à d’autres entreprises, à des États et à des journalistes avides de découvertes révolutionnaires. Source potentielle de profits astronomiques, de création d’emplois très qualifiés, de progrès pour le bien-être de la population et d’histoires à faire rêver, le feu prend rapidement de l’envergure.

Pour vendre le rêve, on invente un nouveau vocabulaire un peu flou, ce qui permet à beaucoup de gens œuvrant en périphérie des découvreurs de l’étincelle de s’associer à la révolution en marche.

Les millions, voire les milliards, tombent du ciel au fur et à mesure que la bataille devient planétaire, aucun État ne voulant rester en plan. De jeunes pousses voient le jour, des scientifiques encore inconnus il y a peu deviennent des stars que l’on s’arrache, les consultants en études de marché recensent les investissements et prédisent des retombées à coups de chiffres qui dépassent l’entendement. Un vrai feu d’artifice !

En même temps, pour vendre le rêve, on invente un nouveau vocabulaire un peu flou, ce qui permet à beaucoup de gens œuvrant en périphérie des découvreurs de l’étincelle de s’associer à la révolution en marche. L’expression « intelligence artificielle », qui date des années 1950, est revenue au goût du jour avec les avancées en apprentissage profond, mais toutes sortes d’autres techniques d’apprentissage automatique s’en réclament aujourd’hui.

Alors qu’il y a peu on parlait d’informaticiens qui écrivaient des programmes pouvant donner lieu à des logiciels, maintenant, ils créent des algorithmes, codent des robots virtuels et donnent naissance à des intelligences artificielles. On voit aussi apparaître toute une iconographie puisant dans l’imaginaire pour représenter spectaculairement des notions aussi abstraites que difficiles à expliquer dans le détail. La double hélice hier, le robot androïde aujourd’hui deviennent les emblèmes d’une révolution. Ça frappe l’imagination !

Dans les universités, c’est la frénésie des regroupements ou consortiums rebaptisés pour maximiser les investissements gouvernementaux et privés. Le feu devient un « écosystème » qu’on essaie d’organiser tant bien que mal pour que tous ses membres y trouvent leur compte. Les élus, eux, cassent leur tirelire, et ne manquent pas une occasion de caser les nouveaux mots-clés dans leurs discours, pour bien montrer qu’ils sont aux commandes, et vanter leurs actions dans un domaine qui va propulser la société tout entière vers un monde meilleur. Souvent, ils y croient sincèrement.

Et puis, à force de voir le feu grossir, la société prend peur. Et si la science-fiction avait raison ? Et si, en voulant débarrasser les humains de leurs maladies génétiques, on créait des chimères ou on encourageait l’eugénisme ? Et si le monde était littéralement gobé à notre insu par des nanoparticules aussi réactives qu’indécelables et dangereuses ? Et si la machine devenait plus intelligente que l’humain et prenait sa place ? Que va devenir notre humanité ? Les oiseaux de malheur commencent à se faire entendre, ajoutant à la confusion du public, qui, à ce stade, ne sait vraiment plus quoi penser.

Telle une pluie fine, la réalité reprend ses droits et
la flamme de la « révolution technologique »
s’éteint doucement.

Au-delà de ces grandes terreurs fantasmées, on commence à se préoccuper d’éthique : quels pare-feux faudrait-il installer pour qu’effectivement la technologie engendre de réels progrès et pas des catastrophes ? Comment la maîtriser pour qu’elle respecte nos valeurs, n’engendrant ni inégalités criantes ni asservissement, sans pour autant brider son potentiel de résolution de problèmes ? Il faut du temps pour répondre à ces questions, qui impliquent, d’abord, de bien comprendre de quoi on parle et de saisir les réelles capacités de la technologie. Or, à ce stade, ce n’est pas du tout évident d’y voir clair !

Un hype ne dure jamais. Telle une pluie fine, la réalité reprend ses droits et la flamme de la « révolution technologique » s’éteint doucement. Le génome humain séquencé il y a 15 ans n’a rien révolutionné, même s’il a permis d’avancer dans la compréhension du vivant et de raffiner certains médicaments. À plus court terme, il a par contre engendré plusieurs années de vaches maigres pour l’industrie des biotech, privée de capital de risque et de subsides gouvernementaux pour n’avoir pas été à la hauteur. La médecine personnalisée a engendré un autre battage il y a cinq ans. Là encore, même s’il y a des avancées, les étagères de nos pharmacies sont très loin de crouler sous les médicaments personnalisés.

Forcés de se réorganiser, scientifiques et entreprises connaissent à ce stade de désintérêt un bon passage à vide, au cours duquel ils vont vaincre certaines difficultés, sans pour autant parvenir à amener la technologie à remplir ses folles promesses. Le battage disparaît de l’espace public aussi vite qu’il y était apparu. Mais même si le feu n’est plus là, les braises invisibles sous la cendre couvent et continuent discrètement d’entretenir le progrès des connaissances et l’adoption progressive de nouvelles technologies plus ou moins bénéfiques pour l’humain et la planète.

L’intérêt pour l’IA va-t-il bientôt s’éteindre ? Quel sort l’attend ? Suite au prochain épisode…