Détresse pour tous
Santé et Science

Détresse pour tous

Peut-être que les transformations qui affectent nos sociétés ont comme effet secondaire d’accroître le niveau général de détresse? Alain Vadeboncoeur voit de la détresse partout et nous explique pourquoi. 

C’est une publication Facebook d’Aurélie Lanctôt qui m’a lancé sur la piste. Elle compte parler prochainement de la détresse des étudiants, parce qu’un sur cinq vit des signes de dépression et que près d’un sur 10 a des idées suicidaires. Il s’agit d’un sujet important, et comme  Aurélie fait de bons papiers, ce thème sera sûrement traité de manière pertinente.

Son intention dérive notamment d’articles publiés quelques jours plus tôt, mentionnant les travaux des fédérations étudiantes pour endiguer les phénomènes de détresse. Les constats sont apparemment assez clairs sur les causes : « Plusieurs étudiants souffrent d’isolement. Ils subissent une grande pression de performance et ils ont une grande charge de travail. »

Tout le monde en détresse ?

Mais cet article recoupe plusieurs autres lectures récentes. La veille, j’ai par exemple parcouru un texte sur la détresse des vétérinaires, qui souffrent d’un taux de suicide trois fois plus élevé que celui de la population générale. L’euthanasie des animaux serait une cause importante : «La vocation, le stress et le syndrome du sauveur comptent pour beaucoup, mais je crois que l’euthanasie, la mise à mort, ce qu’on appelle le «caring-killing paradox», est un élément central», avance Mme Cardinal.

J’en ai lu un autre à propos de la détresse des jeunes avocats, tout juste une semaine avant : « Les jeunes sont dans une période de leur vie ou l’anxiété est très grande. C’est aussi une génération plus prête à aller consulter et c’est socialement plus accepté qu’avant. Cela ne veut pas dire qu’ils ne sont pas à la hauteur .

Source : droit-inc.com

Quant à celle des infirmières et des paramédics, elle vient d’être soulignée avec justesse par Francine Pelletier dans Le Devoir : « Mais toute cette souffrance, ce chapelet de douleurs humaines, il faut bien la mettre quelque part, non ? Qu’est-ce qui fait que le drame est recevable à certains moments, mais pas à d’autres ? »

D’ailleurs, la détresse dans le réseau de la santé fait bien souvent la une, comme dans cet article consacré au personnel clinique oeuvrant sur la Côte-Nord : « Au-delà de la fatigue qu’ils ressentent à cause de la surcharge du travail, ils déplorent les demandes patronales sur les horaires et la mobilité. »

Dans le réseau de la santé, les médecins ne sont pas en reste, notamment dans la foulée des articles et textes parfois très critiques ayant suivi les hausses de rémunération, mais aussi de leurs relations tendues avec leur ministre médecin depuis quelque temps : « Cet événement malheureux ramène à l’avant-plan toute la question de la détresse chez les médecins. Ils sont de plus en plus nombreux à avoir eu recours à un soutien ponctuel du Programme d’aide aux médecins au Québec (PAMQ) »

Sans oublier un autre portant sur la détresse des routiers, surtout chez les victimes d’un état de stress post-traumatique suite à un accident : « Un organisme pourra mettre de l’avant un projet pilote pour aider les chauffeurs de poids lourds impliqués dans une tragédie routière. »

En fouillant un peu, j’ai même trouvé ces derniers jours un article traitant de la détresse des patrons en France : « Dans notre activité consacrée aux procédures collectives, nous nous retrouvons très souvent en face d’un chef d’entreprise en détresse psychologique importante. Ça frôle parfois la dépression, qui n’est pas sans conséquence sur la vie familiale. »

Ce qui m’a mené à un dernier papier, venant de la Guadeloupe, à propos de la détresse des enfants causée par la fermeture de la piscine municipale : « Dix mois après la fermeture de la piscine intercommunale, à deux mois de la clôture de cette année scolaire, 40 000 enfants scolarisés de la maternelle à l’université, sont toujours privés de l’activité natation. Tous les programmes obligatoires préconisés par l’Éducation nationale sont donc en stand-by. »

Bref, en moins d’une dizaine de jours, je suis tombé sur une foule de textes décrivant chacun la détresse d’un groupe particulier. Alors je me pose cette question : est-ce que tout le monde souffre de détresse ?

Qu’on me comprenne bien, je ne minimise rien : je suis persuadé qu’il y a bien de la détresse dans tous ces témoignages, certaines pratiquant des métiers à risque.  Mais s’il y a de la détresse dans tous ces groupes, c’est qu’il y en a presque partout, non ? Et j’ai toujours pensé que les phénomènes largement répandus sont d’une tout autre nature que ceux qui sont ponctuels ou contextuels. Qu’en est-il de la détresse?

Si je ressasse mes souvenirs récents, je ne me trompe pas beaucoup en affirmant qu’on a retrouvé de la (vraie) détresse chez tous les groupes suivants et bien d’autres: les étudiants (comme mentionné), les enseignants (surcharge de travail, élève en difficulté), le personnel hospitalier (suicide d’une infirmière récemment), les médecins même (haut taux de suicide depuis longtemps), les résidents en médecine (suicide d’une résidente il y a quelques années), les employés précaires (impacts de l’austérité, les employés en général (stagnation des revenus réels), les chômeurs, les autochtones (multiples crises), les allochtones aussi (craintes de l’étranger), les journalistes (perte d’emploi et de la stabilité), les jeunes en général (perte de sens et précarité d’emploi), les femmes (#metoo, violence, etc.), les hommes (crise de la masculinité), chez les immigrés (chômage et racisme), chez les utilisateurs des réseaux sociaux (dépendance), chez les personnes âgées (solitude et pauvreté), chez les policiers (difficulté d’adaptation face aux nouveaux contextes), etc.

À lire tout cela, on peut aussi penser que c’est l’époque secrète la détresse. Qui sait, peut-être que les transformations qui affectent nos sociétés ont comme effet secondaire d’accroître le niveau général de détresse?

Ce n’est pas impossible, bien que j’en doute un peu, puisqu’elle semble aussi affecter des personnes qui, a priori, ne souffrent pas trop du contexte économique actuel, comme les vétérinaires ou les dentistes.

Définir la détresse

Je me suis ensuite demandé si on utilisait le bon mot. J’ai comme l’impression que l’expression est parfois galvaudée, comme c’est souvent le cas dans nos médias. Par exemple afin de pimenter une nouvelle (comme celle de la piscine).

Antidote me fournit donc cette définition pour « détresse » : « Désarroi, sentiment d’abandon et d’impuissance » et pour « désarroi » : « Trouble moral intense, angoisse. » Soit, je constate que c’est assez clair et que ça colle avec ce qu’on exprime généralement dans ces articles.

En contrepartie, cela soulève un certain nombre de questions : qu’est-ce qu’on mesure exactement quand on parle de signe de détresse ? Et à quoi compare-t-on le niveau de détresse ressenti ? Est-ce que la détresse constatée a augmenté dans le temps ? Est-ce qu’elle se compare à la détresse retrouvée ailleurs ?

Vivre la détresse

Comme on retrouve autant de détresse dans nos sociétés plutôt stables et relativement riches, il faut tenter de l’expliquer.  De manière générale, je vois deux possibilités: soit que la détresse est plus largement répandue à notre époque et touche davantage même des sociétés comme la nôtre; soit qu’elle fait plus généralement partie de l’expérience humaine et qu’elle affecte toutes les sociétés. Et peut-être toutes les époques, d’ailleurs.

Si la perception de la détresse est stable dans le temps et l’espace, c’est peut-être qu’elle est relative au contexte? J’ai souvent pensé que pour l’être humain, qui s’adapte à bien des situations, la détresse est corrélée à celle de son environnement social. Comme si une sorte de baromètre nous mettait au diapason des autres et conduisait à percevoir notre détresse (ou notre bonheur) du point de vue de notre groupe (plutôt que dans « l’absolu »).

Pour illustrer cette relativité apparente de la détresse, je prends parfois comme exemple mon arrière-grand-père, Ulric Gaboury, médecin de son métier, ayant pratiqué la médecine jusqu’à 89 ans, soit deux ans avant sa mort. On l’a décrit comme un bon vivant sa vie durant et jusqu’à la toute fin. Pourtant, de ses dix enfants, il en avait perdu six en bas âge, soit entre 0 et 5 ans, de causes diverses.

Je dois admettre que je n’aurais sans doute jamais passé à travers de telles épreuves. Que mon niveau de détresse aurait été extrême. Que je n’aurais pu continuer à travailler, voire même à vivre. Mais à l’époque, perdre un enfant faisait partie de la réalité courante, et n’entrainait pas – j’imagine – de détresse prolongée.

Mes arrières-grands-parents Caroline Traher et Ulric Gaboury

Peut-être que ce que nous appelons « détresse » ne désigne pas non plus la même chose lorsqu’on est au Québec, en Chine ou au Burkina Fasso. On pourrait d’ailleurs renverser la perspective en se demandant comment des observateurs provenant de Chine ou du Burkina Fasso évalueraient les détresses décrites plus haut, notamment si on leur proposait de comparer avec eux. Est-ce que quelqu’un qui n’a peut-être pas accès à l’éducation peut comprendre que des étudiants se plaignent d’une surcharge de travail ? J’en doute un peu. La relativité jouerait donc dans le temps comme dans l’espace.

Comparer la détresse

Évidemment, comme les définitions et méthodes d’évaluation changent, il est plutôt difficile de mesurer l’évolution de la détresse à travers les âges ou les lieux, surtout quand on parle de troubles assez récemment catégorisés comme la dépression et l’anxiété. Mais il est tout de même possible de comparer certains paramètres.

On le sait, la grande détresse personnelle conduit parfois au suicide, un choix terrible de la personne désespérée, qui s’extrait ainsi de la réalité pour cesser de souffrir et laisse meurtris ses proches. Peut-on utiliser le suicide comme un marqueur de la détresse, du moins dans sa manifestation la plus grave, celle qui attire souvent les regards sur tel ou tel groupe en difficulté?

On pourrait donc s’attendre, puisqu’on parle beaucoup de détresse actuellement, que le taux de suicide augmente avec les années. Pourtant, quand on examine les données disponibles, on observe plutôt le contraire. Le taux de suicide diminue au Canada depuis le sommet des années 1970-1980, passé de près de 15 pour 100 000 de population par année à 10 pour 100 000. En 1950, il était de 8 pour 100 000.

Bref, durant  40 dernières années, le taux de suicide est en baisse constante. C’est un peu la même situation en France, tandis que dans d’autres pays européens, la baisse s’étale sur une encore plus longue période. Aux États-Unis, le taux est très stable pour la période (1).

Taux de suicide par 100 00 habitants par années dans divers pays. Source: ourworldindata.org

De manière plus générale, si on regarde les taux de suicide dans l’ensemble des pays où les données sont disponibles (sachant que dans sur certains continents comme l’Afrique, ces données sont peu fiables), on observe une lente régression tout au long du XXe siècle. C’est d’ailleurs le cas pour tous les groupes d’âge.

Taux de suicide par 100 000 habitants par année dans le monde. Source: ourworldindata.org

Si les suicides sont bien un reflet de la détresse (en acceptant qu’il y a beaucoup de variables en cause), on peut raisonnablement penser que le niveau de grande détresse est stable ou même s’améliore.

Enfin, sur une bien plus longue période, si on observe le taux global d’homicides dans le monde, sûrement une autre expression de diverses formes de détresse sociale, on constate l’effondrement de ces taux dans les pays européens où les données sont disponibles à long terme. Bref, de ce point de vue également, ça va bien mieux qu’avant.

Source: ourworldindata.org

Pour ce qui est des données québécoises, et malgré les perceptions, le taux de suicide a baissé de 17.6 à 13.5/100000/an entre 1981 et 2015, après une remontée à la fin des années 1990.

Source: Institut national de santé publique du Québec

La baisse actuelle touche d’ailleurs tous les groupes d’âge, notamment les plus jeunes, pour qui des programmes de prévention ont été appliqués avec succès ces dernières décennies, une autre bonne nouvelle. On parle tout de même d’une réduction des 2/3 des suicides chez les 10 à 25 ans, un gain énorme.

Source: Institut national de santé publique du Québec

Agir sur la détresse

Peu importe les causes de la détresse, qu’elle soit ou non contextuelle ou qu’elle soit en croissance ou en régression, il demeure qu’il s’agit d’un phénomène réel, qui conduit parfois au pire.

On sait aussi qu’on peut agir sur elle, ce qui est une bonne nouvelle. Nos actions ont des effets favorables, celles des proches autant que celles des institutions (écoles, centres d’aides ou hôpitaux) ou des gouvernements (programmes de prévention du suicide).

Mettre l’accent, comme dans certains articles, sur un groupe particulier, me paraît moins utile que de disposer dans tous les milieux d’une approche adaptée à la situation. D’une part en ayant en place des conditions pour éviter la détresse; d’autre part en la décelant rapidement et en intervenant sur ses manifestations les plus extrêmes, comme le suicide.

*

(1) Ajout (9 juin 2018). On m’a fait remarquer que des données plus récentes que celles présentées dans le tableau des pays (1950-2005) montrent une remontée des suicides aux États-Unis, de l’ordre de 30% depuis 1999. Voici le rapport récent qui décrit le triste phénomène: https://www.cdc.gov/vitalsigns/suicide/index.html. Je suis retourné dans les données de l’OCDE pour avoir des données plus précises sur les 25 dernières années (1990-2015). https://data.oecd.org/fr/healthstat/taux-de-suicide.htm. Dans la plupart des pays parcourus, les taux sont effectivement à la baisse, sauf pour quelques pays, dont les États-Unis. Les tendances mondiales demeurent en baisse, comme le montre le graphique général plus haut.

Graphique tiré des données de l’OCDE.

AV.