Commencer par les soins palliatifs
Santé et ScienceChronique de Alain Vadeboncoeur

Commencer par les soins palliatifs

« Alors que la plupart des maladies que nous traitons à l’hôpital sont dorénavant chroniques et irréversibles, il est encore plus important de soulager précocement les symptômes débilitants. »

Je me souviens comme si c’était hier du Service des soins palliatifs de l’hôpital Notre-Dame, où je passais de temps en temps durant mon stage de chirurgie. Entre deux opérations, je m’y occupais de quelques patients en phase terminale. Dans cette unité de soins novatrice, la pratique se développait depuis 10 ans, prenant le relais quand les chirurgiens avaient terminé leurs interventions, les hématologues leurs chimios et les radio-oncologues leurs radiothérapies. Quand, malgré toute cette agitation médicale, le cancer poursuivait son travail de sape.

Je me souviens d’abord du moment où l’on annonçait aux patients, qui le soupçonnaient déjà, le passage difficile de l’espoir à la fin prochaine. Mon patron, feu le Dr Maurice Falardeau, cofondateur en 1978 de ce premier service de soins palliatifs francophone au monde, s’asseyait alors au bord du lit, prenait la main de ses patients et leur parlait tout doucement. Il leur expliquait que ça n’allait plus, que la médecine avait atteint ses limites et que la mort viendrait bientôt.  

Après une pause, le chirurgien écoutait, s’enquérait des émotions ressenties, demandait quels étaient leurs souhaits, puis s’informait de leur degré de douleur, enjeu central des soins attentionnés qui seraient dorénavant prodigués. Il se tournait ensuite vers la famille et lui confirmait le transfert prochain aux soins palliatifs, ce qui ne manquait pas de susciter quelques inquiétudes.

« Vous allez lui donner de la morphine ?

— Ça va lui faire du bien.

— Pas la piqûre…

— On peut l’administrer par la bouche. »

C’était il y a plus de 30 ans, et une foule de mythes circulaient encore à propos des soins palliatifs. À l’époque, la coupure entre le curatif et le palliatif était d’ailleurs aussi nette que celle tracée par le scalpel de mes patrons chirurgiens. Si la morphine mentionnée au dossier des patients était le signal d’une traversée du miroir, elle a depuis acquis ses lettres de noblesse pour soigner les douleurs les plus variées.

Le traitement de la douleur était d’ailleurs bien plus sommaire qu’aujourd’hui, alors qu’à mon souvenir la morphine était peu utilisée, sauf en soins palliatifs. On laissait parfois les patients mariner en s’attaquant à leur mal à timides doses d’analgésiques peu efficaces, comme la codéine, ou aux effets secondaires trop nombreux, comme le Demerol. Le passage aux soins palliatifs apportait au moins la promesse du soulagement.

Maintenant qu’ils sont largement répandus, bien qu’encore insuffisamment accessibles, les soins palliatifs sont mieux acceptés par les patients, leurs familles et les soignants. Ils ont aussi migré hors du seul univers du cancer, ce qui a permis aux malades aux prises avec une foule de problèmes d’échapper à leurs souffrances. Mais ce passage constitue toujours une sorte d’épreuve, en écho aux années d’émergence de cette pratique un peu à part.

Je rêve du jour où nos patients nous remercieront d’utiliser le mot « palliatif » avant même de discuter des traitements curatifs. Ils auront ainsi l’assurance de ne jamais être laissés à leur souffrance.

Lors d’un échange sur les réseaux sociaux, le gériatre David Lussier, spécialiste du traitement de la douleur, mentionnait que certains de ses collègues souhaitaient remplacer l’appellation « soins palliatifs » par « soins de support », afin d’atténuer ce choc. Mais le cinéaste Claude Fournier lui a répondu que l’adjectif « palliatif » exprimait avec justesse l’objectif de ces soins, celui de soulager sans guérir.

En effet, changer le mot ne réglerait pas le problème, inscrit au cœur de la médecine depuis le temps du Dr Falardeau. Il faut plutôt transformer la manière de comprendre les soins palliatifs et surtout mieux les intégrer au continuum des soins, du début à la fin. D’ailleurs, alors que la plupart des maladies que nous traitons à l’hôpital sont dorénavant chroniques et irréversibles, il est encore plus important de soulager précocement les symptômes débilitants.

Je rêve du jour où nos patients nous remercieront d’utiliser le mot « palliatif » avant même de discuter des traitements curatifs. Ils auront ainsi l’assurance de ne jamais être laissés à leur souffrance. Cela me paraîtra comme une victoire pour tous les malades, non seulement pour ceux qui ont « perdu leur combat », expression bien plus malheureuse que celle de « soins palliatifs ».

Alors, au moment de la traversée du miroir, quand il faudra tôt ou tard délaisser les soins curatifs pour se concentrer sur les aspects palliatifs, ce passage sera facilité. Il s’agira simplement de garder bien en vue l’objectif central, celui de toujours soulager les patients, du début jusqu’à la toute fin.