L'étonnant pouvoir de l'hypnose médicale
Santé et Science

L’étonnant pouvoir de l’hypnose médicale

Se faire hypnotiser pour subir un traitement dentaire, pour calmer une douleur chronique ou pour mieux dormir ? C’est possible, et c’est bien moins farfelu qu’on pense. En Europe, l’hypnose a même fait son entrée en salle de chirurgie !

Dans le fauteuil du dentiste pour un traitement de canal urgent il y a deux ans, le psychologue Jacques Desaulniers continuait d’avoir mal malgré les nombreuses doses d’anesthésique qu’on venait de lui injecter. Il s’est plongé en état d’autohypnose et n’a rien senti de toute la durée de l’intervention. La douleur n’est apparue que lorsqu’il est sorti de l’état hypnotique — il le fallait bien pour régler la facture et reprendre la route jusque chez lui. Il a alors pris une bonne dose d’analgésique, exactement ce que l’on recommande au patient quand il « dégèle » après une intervention dentaire !

Jacques Desaulniers a utilisé l’hypnose auprès de patients souffrant de fibromyalgie ou de douleurs chroniques pendant près de 25 ans à l’Hôpital juif de réadaptation de Laval. Aujourd’hui président de la Société québécoise d’hypnose, un regroupement d’environ 250 psychologues, dentistes et médecins formés à cette technique, il souhaite qu’elle gagne en popularité auprès des professionnels de la santé. « C’est efficace pour la plupart des gens et ça ne coûte pas cher », souligne-t-il. Les bénéfices sont nombreux : moins de douleur et d’anxiété, un sommeil plus réparateur, des effets positifs sur l’humeur, etc.

Le 21e Congrès mondial d’hypnose médicale et clinique, qui se tiendra pour la première fois à Montréal, du 22 au 25 août, sera l’occasion d’entendre des sommités du domaine, dont la Belge Marie-Elisabeth Faymonville, anesthésiste au Centre hospitalier universitaire de Liège, qui y a recours depuis des années en salle d’opération, et l’Américain David Spiegel, psychiatre à la Faculté de médecine de l’Université Stanford, qui étudie notamment l’effet de l’hypnose sur le stress et la douleur auprès de patients atteints de cancer. Plus d’un millier de participants sont attendus au congrès.

L’hypnose clinique a peu à voir avec celle pratiquée sur scène. Loin de faire des pitreries, une personne sous hypnose dans un contexte médical est si calme qu’elle semble dormir, bien qu’elle soit éveillée et entende la voix du praticien.

J’ai pu expérimenter cet état de conscience modifié, installée dans le fauteuil d’un cabinet de psychologue, guidée par la voix grave de Jacques Desaulniers. Il m’a invitée à respirer très calmement en fixant un point sur le mur devant moi, à détendre tous mes muscles, puis il a compté à rebours en me demandant de fermer les yeux. « Chaque fois que je dirai le mot “maintenant”, vous plongerez dans un état de détente deux fois plus profond. Maintenant, vous plongez dans un état de détente profond. Maintenant… »

Au bout de quelques minutes, j’étais effectivement très détendue, peu consciente de mon corps immobile, mon esprit semblant flotter dans un non-lieu baigné de limbes mauves (chacun son truc !), bien loin du stress de la vie quotidienne.

C’est cet état de bien-être que cherchent à faire naître les thérapeutes et professionnels de la santé, un état où l’on perd la notion du temps, dans lequel l’esprit est complètement absorbé par l’expérience et réceptif aux suggestions.

Les techniques d’imagerie cérébrale lèvent aujourd’hui une partie du voile sur cet état mystérieux : sous hypnose, les zones cérébrales associées à la vision et aux sensations s’activent comme si nous vivions réellement les suggestions. Une sensation de sable chaud sous les pieds à laquelle nous consacrons toute notre attention devient plus convaincante pour le cerveau que la douleur ressentie ailleurs dans le corps.

L’hypnose clinique a peu à voir avec celle de la scène. Loin de faire des pitreries, une personne sous hypnose dans un contexte médical est si calme qu’elle semble dormir, bien qu’elle soit éveillée et entende distinctement la voix du praticien.

Dans l’une de ses nombreuses expériences sur le sujet, le chercheur en neuropsychologie Pierre Rainville, de l’Université de Montréal, a demandé à des volontaires sous hypnose dont la main était plongée dans de l’eau très chaude d’imaginer que l’intensité de leur mal pouvait varier, comme le volume d’une radio. À l’imagerie cérébrale, lorsque le chercheur suggérait de « diminuer le volume » de la douleur, l’activité des régions du cerveau associées à celle-ci s’atténuait.

Au cours d’une autre expérience, le chercheur a invité les participants à interpréter différemment la douleur, en leur laissant entendre que les picotements et les élancements engendreraient un sentiment de bien-être qui se propagerait dans tout leur corps. « Un peu comme lorsque l’on a les pieds très froids et que l’on plonge dans un bain chaud. Au début, ça brûle, mais on sait que c’est un moment à passer avant d’être bien. » Encore une fois, l’effet de ces suggestions était bien visible à l’imagerie cérébrale.

Les psychologues se servent souvent de métaphores auprès de leurs patients souffrant de douleurs chroniques. Jacques Desaulniers leur propose d’imaginer un liquide bleu qui circule dans leur corps pour geler la douleur ou une odeur d’herbe fraîche qui entre par leurs narines pour les apaiser. « Il s’agit de trouver le canal le plus efficace pour la personne, qu’il soit visuel, auditif, kinesthésique, olfactif ou gustatif », dit le psychologue.

La dentiste montréalaise Françoise Agi Spatz demande à ses patients de se plonger dans un souvenir agréable en faisant appel à leurs cinq sens, qu’il s’agisse de l’odeur de la mer ou de la sensation de l’eau sur leur peau. Certains bruits, comme le vrombissement déplaisant de la fraise, peuvent être réinterprétés. À l’amateur de course automobile, elle suggérera qu’il s’agit du moteur d’une formule 1.

La dentiste n’a souvent besoin que du quart de la dose habituelle de produits anesthésiants. « Je fais très attention aux mots que j’utilise, souligne-t-elle. Si je dis : “vous n’aurez pas mal”, le cerveau entend “mal” et la personne ressent davantage la douleur. Je parle plutôt de bien-être, de sécurité », précise la Dre Spatz, qui pratiquait déjà l’hypnose en France avant de s’installer au Québec, il y a 10 ans.

Sous hypnose, les patients perdent souvent la notion du temps. « Certains m’ont déjà demandé quand l’intervention commençait, alors que je venais de la terminer », raconte Françoise Agi Spatz. Elle a récemment soigné une femme dans la quarantaine si terrorisée à l’idée d’avoir des traitements dentaires qu’elle souhaitait les subir sous anesthésie générale. Sa phobie maintenant disparue, cette patiente est retournée sur le fauteuil 12 fois en un an, pour subir toutes les interventions qu’elle avait négligées depuis des années.

Sous hypnose, une sensation de sable chaud sous les pieds à laquelle nous consacrons toute notre attention devient plus convaincante pour le cerveau que la douleur ressentie ailleurs dans le corps.

Au Québec, beaucoup de psychologues utilisent cette approche pour traiter l’anxiété, les dépendances, l’insomnie et plusieurs autres maux. Mais dans l’univers médical et paramédical, les professionnels qui y ont recours sont encore peu nombreux. Il y a bien quelques précurseurs, comme la Dre Nathalie Fiset, qui pratique depuis plus d’une décennie des accouchements sous hypnose, ou le psychologue Sylvain Néron, qui s’en sert pour améliorer le confort des patients lors d’interventions comme une biopsie du sein ou certains traitements de radiothérapie particulièrement douloureux.

Au CHU Sainte-Justine, le psychologue Serge Sultan a formé six infirmières à l’utilisation de la « communication hypnotique », qu’elles emploient lors des multiples prises de sang et ponctions lombaires que subissent les petits patients cancéreux. « Elles suggèrent par exemple à l’enfant que son bras est recouvert d’un gant magique, solide et protecteur, qui le protégera de toute douleur. Elles l’invitent aussi à regarder son bras comme s’il appartenait à quelqu’un d’autre pour se dissocier des sensations désagréables », explique Serge Sultan.

Ces avancées n’ont cependant encore rien à voir avec l’engouement que connaît l’hypnose en Europe, où elle a fait son entrée dans des salles d’opération et des services d’urgence. Au Centre hospitalier Saint-Joseph–Saint-Luc, à Lyon, tout le personnel médical des urgences a suivi une formation en 2014. L’urgentologue Danièle Agi (sœur de Françoise Agi Spatz) la voit comme un outil supplémentaire à son arsenal médico-technique. Son premier patient à en bénéficier, un homme de moins de 30 ans, se tordait de douleur en raison d’une pierre aux reins, même après avoir reçu de la morphine. Il a suffi de quelques minutes à l’urgentologue pour le calmer et le soulager pendant qu’il s’imaginait au restaurant avec ses amis. « J’étais vraiment excitée que cela fonctionne aussi bien ! » se remémore la Dre Agi. Certains médecins de l’équipe l’utilisent régulièrement, au moment de réduire une fracture ou de faire des points de suture, par exemple.

Les anesthésistes belges Fabienne Roelants et Christine Watremez ont été les premières, aux Cliniques universitaires Saint-Luc, à Bruxelles, à se servir de l’hypnose pour éviter une anesthésie générale aux patients qui doivent subir une mastectomie ou une ablation de la thyroïde, une option choisie par environ le tiers d’entre eux. Sous anesthésie locale, ces derniers sont plongés dans un état hypnotique durant de une à trois heures et demie, selon l’intervention. Tout le matériel nécessaire à une anesthésie générale est à portée de main au cas où, mais elles n’en ont que rarement besoin. « Nous faisons aussi beaucoup de suggestions posthypnotiques pour diminuer les nausées et améliorer l’immunité après l’opération », dit Christine Watremez.

Dans une étude publiée dans la revue scientifique European Journal of Anaesthesiology, ces médecins ont rapporté que la cicatrisation se déroulait mieux après une hypnosédation qu’après une anesthésie générale.

La grande majorité de la population est assez aisément hypnotisable. Des tests standardisés évaluent qu’environ 15 % des gens le sont très facilement et qu’une autre proportion de 15 % le sont plus difficilement. Mais dans un contexte médical, c’est surtout la motivation du patient et l’aptitude du praticien à personnaliser son approche qui assureront le succès de la technique. On ne peut en effet hypnotiser quelqu’un qui ne veut pas l’être.

Plus la motivation de la personne est forte, mieux ça marche. « Dès que l’on accueille le patient, on le baigne dans un langage hypnotique en lui faisant des suggestions de bien-être liées au thème choisi. Au moment de commencer l’intervention, il ne faut en général que cinq minutes et hop ! ils sont partis », dit la Dre Roelants. Outre les classiques souvenirs de voyage, une femme a déjà demandé de faire du planeur et un curé a célébré la messe !

En dehors de certains problèmes psychiatriques, comme avoir déjà fait une psychose, il existe peu de contre-indications. Il est cependant plus prudent de faire appel à un professionnel membre d’un ordre (comme un psychologue, une infirmière ou un dentiste), qui a appris à utiliser ces techniques, plutôt qu’à un hypnothérapeute, l’utilisation de l’hypnose n’étant pas réglementée au Québec.

Jacques Desaulniers prend toujours le temps d’assurer à ses patients qu’ils ne perdront pas la maîtrise d’eux-mêmes. « Il est difficile d’amener quelqu’un à faire un geste qui transgresse ses valeurs et son code personnel de conduite, même en transe hypnotique », dit-il.

Si les artistes hypnotiseurs arrivent à faire monter des spectateurs sur scène, c’est que ces derniers ont envie de jouer le jeu. L’hypnose médicale et clinique a évidemment un tout autre objectif. « C’est simplement une façon d’aider la personne à puiser dans les ressources qu’elle a en elle. »