Les médias exagèrent… les scientifiques aussi !
Santé et Science

Les médias exagèrent… les scientifiques aussi !

Les faits scientifiques sont-ils bien rapportés dans les médias ? On peut en douter, explique Alain Vadeboncœur, car même les chercheurs ont tendance à exagérer quand ils rapportent leurs résultats. 

Est-ce que les médias présentent l’information scientifique de manière déformée ? C’est l’une des intéressantes questions posées par des chercheurs américains dans une étude récemment publiée sur le site PLOS ONE.

Comme on le sait, Internet véhicule toute sorte d’informations provenant des médias, des nouvelles les plus sérieuses aux « fake news » les plus extravagantes. Bien souvent, il est difficile de distinguer dans ce spectre ce qui relève des faits et ce qui relève de l’exagération ou même de la fabulation.

La science n’est pas à l’abri de telles distorsions. Bien souvent, les médias poussent des études scientifiques préliminaires plutôt que des recherches exhaustives (appelées méta-analyses) faisant le bilan des connaissances sur un sujet donné. On a même déjà montré que la diffusion des premières était bien plus fréquente que celle des secondes, même si les recherches exhaustives contredisaient les études préliminaires.

De sorte que la vision que le grand public se fait de la science se trouve déformée par le caractère spectaculaire de ces découvertes préliminaires, qui n’auront pas tant d’importance pour la suite des choses.

Étudier les nouvelles les plus diffusées

Pour étudier la question, les auteurs ont d’abord utilisé la base de données NewsWhip afin de déterminer les 50 nouvelles les plus souvent diffusées en 2015 sur les médias sociaux. Ils ont déterminé 11 349 liens Web dans la base de données NewsWhip, ce qui représentait 1 375 152 partages sur Facebook et 423 996 partages sur Twitter.

Ils ont ensuite construit un outil permettant d’évaluer et de résumer les études du point de vue de la causalité, de leur caractère généralisable, des facteurs confondants et des méthodes (1). Quand on parle de causalité, le principal enjeu étudié, on parle d’un lien de cause à effet entre un phénomène et sa conséquence. Par exemple, le lien de causalité entre le fait de fumer et de contracter un cancer du poumon ou une maladie cardiaque.

S’il est toujours impressionnant de lire des études qui établissent un vrai lien de cause à effet (exemple : le tabac cause le cancer), en réalité, le plus souvent, elles permettent simplement de montrer une association (exemple : les fumeurs ont plus souvent des cancers) plutôt qu’une véritable causalité.

Distorsion des résultats

L’objectif principal des chercheurs était de comparer le langage utilisé quant au lien causal entre les publications scientifiques et leurs transcriptions dans les médias. Pour ce qui est des articles des médias, près de la moitié, soit 48 %, utilisaient un langage qui dépassait la relation causale démontrée dans le texte. Bref, on exagérait beaucoup.

Un autre problème constaté touche les distorsions entre les contenus des médias et celui des articles scientifiques eux-mêmes. En effet, 58 % des articles dans les médias faisaient erreur sur la question de recherche, les résultats, l’intervention ou la population étudiée.

Les chercheurs en concluent qu’il y a de grandes disparités dans le langage utilisé pour parler de la causalité, l’élément central et souvent le plus spectaculaire dans les études, entre les publications scientifiques et les médias, et que plusieurs informations sont rapportées de manière erronée.

Les résultats montrent aussi que parmi les études les plus souvent diffusées, la plupart étaient observationnelles, alors qu’on comptait un très petit nombre de recherches dites randomisées contrôlées, les plus fiables pour certaines questions où elles sont applicables, mais aussi les plus complexes à réaliser et les plus coûteuses.

Les médias ne sont pas les seuls en cause. On a aussi montré que les auteurs d’études scientifiques exagéraient eux-mêmes la portée de leurs propres résultats ! Pour la causalité, 34 % des publications scientifiques utilisaient un langage trop fort pour la relation causale soutenue par les données. On a donc ici affaire à un double phénomène de biais, qui s’additionnent !

Des effets bien concrets

L’idée qu’on se fait de la réalité scientifique subit donc une série de distorsions, à partir de la recherche elle-même, de son passage dans les médias ensuite et finalement de sa tournée dans les médias sociaux. Il n’y a donc pas à être surpris que la population ait une certaine difficulté à établir les faits relatifs à une question donnée.

Il ne faut pas être surpris non plus que nos décideurs, lorsqu’ils se fient à ces spins médiatiques plutôt qu’aux recherches, agissent à partir d’une vision distordue de la réalité et adoptent ainsi des décisions qui ne sont pas nécessairement appuyées par les connaissances réelles.

Sans parler de l’effet direct sur le public. Ainsi, comme le rapportent les auteurs de l’étude, il est arrivé en Angleterre que 200 000 patients cessent subitement de prendre des médicaments à la suite de publications médiatiques où les résultats scientifiques concernant certains effets secondaires avaient été mal rapportés.

Bien communiquer la science

Ces résultats permettent de souligner la grande importance de bénéficier du travail de journalistes experts qui peuvent transcrire adéquatement les résultats scientifiques et de leur donner les moyens d’y arriver. C’est d’ailleurs un enjeu pour l’Association des communicateurs scientifiques du Québec, dont je viens de me faire membre.

C’est d’autant plus important qu’on estime, selon des données américaines, que 62 % des personnes reçoivent leurs nouvelles par l’intermédiaire des médias sociaux, qui font ainsi écho aux résultats les plus percutants.

Même les journaux scientifiques diffusent directement leurs recherches par les médias sociaux. Ils ont d’ailleurs intérêt à engendrer un engouement public, un enjeu important pour l’obtention de subventions. Mais cela peut inciter à formuler les conclusions de manière exagérée, tel que retrouvé dans environ le tiers des recherches recensées.

C’est qu’il est plus facile de faire les grands titres avec des affirmations percutantes qu’avec des résultats mitigés. Pourtant, en science, les résultats mitigés ou négatifs sont au moins aussi importants que les résultats percutants. Dans bien des cas, ces résultats permettent de construire les connaissances par accumulation de faits. Et le résultat négatif est une pierre ajoutée à la compréhension des choses.

À qui est-ce la faute ? Ce n’est pas clair, même pour les auteurs de cette étude, qui mentionnent à quel point il est difficile d’isoler l’effet des institutions économiques, des médias traditionnels, des plateformes de médias sociaux.

La grande leçon à tirer de cette publication, c’est qu’il ne faut pas toujours croire ce qu’on entend, ni ce qu’on lit sur les médias sociaux, ni ce qu’on lit dans les médias, ni même ce que nous disent parfois les scientifiques. Et le seul moyen d’y voir clair, c’est par l’esprit critique et la remise en question des sources et des faits par des acteurs crédibles et bien informés.

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(1) J’ai déjà défini la causalité dans le texte. Pour ce qui est du caractère généralisable, on parle de la capacité d’une étude d’être interprétée en dehors du groupe dans laquelle elle a été effectuée. Par exemple, si une étude est effectuée sur un groupe de patients donnés ou sur une autre population, son résultat est plus ou moins généralisable si on peut l’appliquer à l’ensemble de la population dont proviennent les patients étudiés.

Quant aux facteurs confondants, il s’agit des éléments qui pourraient mener à de fausses conclusions, parce qu’ils sont liés à la fois à un phénomène étudié et à sa conséquence potentielle. On l’appelle aussi « facteur de confusion ».  Un exemple classique du facteur de confusion est l’étude du médecin John Snow réalisée au XIXe siècle, à Londres. Dans cette étude, le chercheur avait d’abord établi une relation entre l’altitude et le choléra. Ainsi, les personnes qui vivaient en altitude dans la ville souffraient moins de choléra que celles qui vivaient dans la basse-ville.  On sait que le choléra est en réalité transmis par l’eau contaminée. C’est donc la qualité de l’eau qui est en relation avec le choléra et non l’altitude. Sauf que l’eau distribuée dans les quartiers plus élevés était tout simplement de meilleure qualité. La qualité de l’eau était donc un facteur confondant dans le lien erroné entre l’altitude et le choléra.

John Snow, portrait de Thomas Jones Barker. Source : Wikipédia