L'émerveillement et l'inquiétude
Santé et Science

L’émerveillement et l’inquiétude

Il y a 30 ans, le 19 juin 1988, s’éteignait Fernand Seguin. Pour souligner cet anniversaire, nous vous proposons de relire l’interview qu’il avait accordée à L’actualité moins d’un an avant son décès. 

Cette interview a été publiée dans l’édition d’octobre 1987 de L’actualité.

Fernand Seguin est un des grands vulgarisateurs scientifiques de notre époque. Journaliste, animateur de radio et de télévision, réalisateur et producteur de cinéma, philosophe de la science, son talent et son action ont été célébrés en 1977 par l’Unesco qui lui décernait le prix Kalinga, « le Nobel de la communication scientifique ». Il publie ce mois-ci La bombe et l’orchidée (Libre Expression), un choix de ses chroniques diffusées tous les dimanches midi à la radio de Radio-Canada, à l’émission Aujourd’hui la science. Il y a 40 ans, à l’automne 1947, il présentait sa première émission. Commençaient alors une longue carrière et bien des projets. (L’entrevue a été réalisée à Saint-Charles-sur-Richelieu, en juillet 1987, par Yanick Villedieu.)

Vous écrivez qu’« au lieu d’accéder à l’ère du Verseau et de la félicité terrestre, nous sommes entrés dans l’ère des inquiétudes ». Quelles inquiétudes ?

Elles sont multiples : la pollution, les pluies acides, le cancer, le sida… Les gens se sentent inquiets parce qu’on a cherché à leur faire croire que la nouvelle ère de la science leur apporterait non seulement le bonheur, mais aussi les certitudes. Qu’on réglerait les problèmes les plus angoissants… Qu’on ne vaincrait peut-être pas la mort, mais les maladies, oui. C’est la vieille idée du XIXe siècle, du progrès continu, irréversible, qu’on essaie d’ancrer dans la tête des gens. Mais ils s’aperçoivent que ce n’est pas vrai, qu’il y a toujours de nouveaux dangers. Dans une ère d’information à outrance, ils s’interrogent : « Que nous cache-t-on ? On ne nous a pas tout dit. Il y a sûrement quelque chose de pire qui s’en vient. »

Et vous, vous êtes devenu pessimiste ?

J’ai toujours pensé que la science peut apporter des satisfactions, « la joie de connaître » (c’était le titre de la première série que j’ai faite). Je n’ai jamais pensé qu’elle puisse nous apporter les certitudes. Je n’ai donc pas été déçu.

Alors, déçu de la science ?

C’est autre chose. Si je suis déçu de la science, ou de la dissémination de la culture scientifique dans la société occidentale et au Québec en particulier, je n’ai qu’à m’en prendre à moi-même : j’ai cru, et de façon passionnée, qu’en se lançant dans la vulgarisation scientifique (parce qu’il faut commencer par là), on pouvait faire comprendre aux gens que la science est importante, belle, et que la recherche scientifique est une occupation intellectuelle extrêmement importante dans une société. L’erreur de perspective, c’était de croire qu’il suffisait de disposer d’une tribune médiatique, comme on dit maintenant, et d’atteindre tout le monde pour que ça marche.

II y a aussi que la science a changé. Dans les années 1950, on avait encore la science artisanale, merveilleuse. Aujourd’hui, on a les équipes, les grosses machines de recherche, la bureaucratie de la science…

Oui, et la science est devenue plus étrangère à l’homme qu’elle ne l’était autrefois. Elle a pris le visage de la technologie, des ordinateurs, de la physique nucléaire qui demande des investissements de centaines de millions de dollars pour la moindre expérience. C’est la science de l’exploration spatiale et la technologie de pointe — une science qui finalement est plus éloignée des préoccupations du citoyen moyen, même si on essaie de lui lancer des merveilles à la pelle. Prenez l’exploration de la Lune : on l’a vulgarisée, on l’a montrée en direct, en juillet 1969, on l’a vue… et puis après ? Les gens se disent : « C’est ça la science, mais ce n’est pas nous ; ce qui reste encore nous, c’est la santé. » Et de temps en temps, ils entendent parler d’une « grande percée » dans le domaine du cancer. Mais après, rien, ça demeure pareil…

Vos lecteurs vont être déçus de voir Fernand Seguin prendre autant de recul par rapport à la science, et non pas faire la louange des progrès du siècle, des victoires de la médecine…

Je les tromperais si je faisais autrement. C’est important que l’enthousiasme pour la science habite les jeunes esprits ; il faut effectivement préparer les jeunes à connaître la science et à l’aimer. Mais il faut aussi réfléchir sur la science.

Qu’est-ce que vous aimeriez qu’on retienne de votre livre ?

Je voudrais qu’il soit considéré comme un livre de culture. Ce sont des essais sur une culture qui n’a pas droit de cité au Québec. Une série de réflexions sur la condition humaine à partir de découvertes scientifiques.

Est-ce que vous ne risquez pas, avec cette critique de la science, de donner de l’eau au moulin de ceux qui en ont peur ?

C’est un risque que j’assume. Je n’ai jamais aimé l’argument selon lequel il ne faut pas dire du mal du clergé parce qu’en ce moment il est attaqué de toutes parts, ou des syndicats parce qu’en ce moment ils ont mauvaise presse, ou de la science parce qu’en ce moment il y a des gens qui la combattent. Quand on choisit son camp en fonction des attaques dont il est victime, on risque de rater la cible. Cela dit, je n’attaque pas la science. J’attaque la suffisance qui souvent accompagne la pratique scientifique, et qui provient d’un manque d’esprit critique des gens qui devraient en avoir le plus.

Par exemple ?

La suffisance qui, avec les greffes, s’est emparée des chirurgiens : ils sont devenus des dieux sous prétexte de plomberie ou de haute couture tissulaire, ils n’admettent pas qu’ils peuvent faire des erreurs. Ou, en général, la suffisance des chercheurs qui affirment pouvoir tout régler si on leur donne toujours plus de fonds : il y a de leur part un énorme manque d’humilité, ils se considèrent et se disent l’élite et méprisent ceux qui ne font pas partie de leur monde.

Il y a quand même l’orchidée : est-ce qu’il reste de la place pour l’émerveillement devant la science ?

Oui, quand on considère la science comme un moyen d’acquérir une connaissance qui, en elle-même, est une source de joie. Ce qui m’émerveille encore le plus, moi, c’est ce système de systèmes qu’on appelle un homme. Je trouve extraordinaire que ça marche ! Qu’il y ait cet ensemble de molécules, qu’elles soient réunies en cellules, que ces cellules soient réunies en tissus, qu’il y ait à travers tout ça des interactions d’ordre nerveux, mécanique, chimique, neurochimique, énergétique et que tout ça fonctionne comme un tout, c’est une merveille quotidienne.

Avez-vous aussi de l’émerveillement devant certaines applications de la science ?

Disons un contentement. Je réagis de façon assez négative contre l’émerveillement par rapport aux applications : elles sont trop souvent présentées comme définitives alors qu’on n’a sans doute pas tout vu. Je reste sceptique, du scepticisme de Montaigne appliqué à la connaissance scientifique, parce que je ne suis pas un scientifique actif. Je suis un scientifique contemplatif. Je m’émerveille, je m’inquiète, je fais des mises en garde… Le scientifique actif a d’autres motivations : la carrière, la hiérarchie, la réputation, les subventions, le jugement des confrères, éventuellement le Nobel dans ses rêves les plus fous. Et une des façons pour lui de s’affirmer, c’est d’annoncer des résultats.

Au moins, la science est plus présente dans notre société…

Mais il y a toujours un fossé entre la science et le public. C’est la grande déception de ma vie, d’avoir cru que ce fossé pourrait être comblé dans l’espace de deux ou trois générations.

Pourtant, quand vous avez commencé votre carrière de vulgarisateur, il y a 40 ans, c’était « la grande noirceur » au Québec. Et nous voici à l’ère de la technologie triomphante…

On n’y est pas, on le prétend. Le public a été et est inondé d’information scientifique. Mais le fossé ne se comble pas par l’information : il se comblerait par la compréhension. Or, les gens comprennent de moins en moins, et même ne veulent plus comprendre parce qu’ils trouvent que c’est trop compliqué.

Un problème de culture scientifique de base, que l’école ne leur a pas donnée ?

Notre société a complètement rejeté la culture scientifique. La culture, ça a toujours été le grec, le latin, les arts…

Mais ce n’est plus ça !

Ajoutez le jazz, le rock, le théâtre, le ballet. Mais où mettez-vous la science ? Ceux qui détenaient les clés de la culture, les éducateurs du clergé, ont considéré la science comme l’ennemie de la religion et se sont battus contre l’introduction d’une culture scientifique.

C’est du passé.

Je ne crois pas que ce soit une si vieille histoire. On peut montrer la continuité de l’indifférence ou même de l’hostilité à l’égard de la science. Lors de la Révolution tranquille, nous avons cru nous débarrasser de certaines choses qui encombraient le paysage, par exemple les curés. Mais ce n’était qu’une illusion : ils ont tombé la soutane, ils ont enlevé le collet romain et ils sont revenus aux postes clés de l’éducation, avec la même mentalité, la même pensée ! La pensée du ministère de l’Éducation, actuellement, n’est pas très différente de la pensée des Jésuites des années 1940. Ce sont des cléricaux qui ont gardé du cléricalisme l’horreur de la remise en question. Or, la culture scientifique, c’est la remise en question, c’est un regard neuf sur les choses sans prendre les résultats pour définitifs. C’est le sens de la liberté. Et les gens qui décident, au Ministère, n’ont pas le goût que les choses soient remises en question.

Pourtant, on veut prendre « le virage technologique ».

On l’a pris, mais on l’a pris… deux fois : on se retrouve au même point. En fait, on prend des virages avec des mots, et on s’imagine qu’on le fait avec des choses. Ce genre de pensée, qui confond les mots et les réalités, c’est une pensée prélogique, magique, sous-développée. On crée des comités, on écrit des rapports et on dit que c’est fait… J’ai le sentiment que ce sont les États-Unis qui le prennent, le virage, et qui vont nous l’imposer à travers le libre-échange, qui est le signe de la domination irréversible des États-Unis sur le Canada, et le Québec.

Quand on parle de formation, on parle des jeunes. Difficile de ne pas évoquer l’épisode de la Maison des sciences de Montréal, qui leur était destinée et dont le projet a été abandonné l’an passé.

Un épisode malheureux et tragique. Malheureux : la chance qu’on avait d’implanter une maison des sciences et des techniques, un musée, cette chance ne viendra pas avant un autre quart de siècle. Tragique : on a encore une fois raté l’occasion de contribuer à former une partie de la jeunesse de la façon la plus agréable qui soit, par la contemplation directe et même la manipulation des objets scientifiques.

Un musée joue donc un rôle formateur…

Un rôle que la télévision a joué en partie au début des années 1950, quand on a commencé à faire des émissions scientifiques. C’était le musée scientifique imaginaire de la jeunesse québécoise : les jeunes d’alors ne pouvaient pas toucher, mais ils pouvaient regarder.

On souhaite davantage former des administrateurs que des scientifiques, encourager des MBA plutôt que des doctorats…

Oui. Et même dans le domaine de la culture au sens traditionnel du mot, on n’hésite pas à dépenser des sommes considérables pour le Musée des beaux-arts ou pour le Musée d’art contemporain — je ne parlerai pas du toit du Stade olympique… Mais pour un musée scientifique, il n’y a pas d’argent !

Et pourtant, l’avenir passe par la science.

Et si cet avenir ne passe pas par la maîtrise de la science, il n’y aura pas d’avenir. Sinon un avenir étriqué, qui n’aura que les fioritures du XXIe siècle. Nous ne pourrons pas survivre, à proximité des États-Unis, sans nous doter de gré ou de force d’une culture scientifique. Et comme on n’a pas voulu ou su se doter d’une culture scientifique qui ait les couleurs et le parfum du Québec, on va en recevoir une, qui aura le parfum, bizarre, des États-Unis.

Quand on rencontre des scientifiques dans la trentaine ou la quarantaine, ils disent souvent que leur vocation, c’est de vous qu’elle vient.

Oui, ça me donne beaucoup de contentement, d’avoir réussi à susciter de la curiosité et de l’intérêt pour les sciences auprès des jeunes. Si je retrouvais ma fraîcheur d’âme à l’égard de la science, je referais de la vulgarisation, c’est-à-dire de la communication dirigée vers les jeunes, parce que ça manque au Québec.

Voilà 40 ans que vous êtes dans les médias, dont vous êtes une des vedettes les plus aimées… Qu’est-ce que vous en avez retiré de plus important ?

Pas les honneurs ou les médailles. La satisfaction, considérable, quand on réussit à faire une bonne émission. Les rencontres avec les gens. Les grands personnages aussi, bien sûr : comment ne pas parler de Jean Rostand, le biologiste, le philosophe, le moraliste, pour lequel j’ai toujours gardé la même admiration ? Je me disais, dans ma naïveté, que je voulais devenir le Rostand du Québec. Mais ça n’a pas été le cas.

Des projets?

Beaucoup, entre autres un ouvrage où je voudrais redonner aux gens la fierté des connaissances qu’ils ont acquises, de ce qu’ils savent. On parle d’un divorce entre la culture et la science ; on pourrait aussi parler du divorce entre le pouvoir et le savoir d’une part, et la supposée ignorance d’une autre part. Ceux qui ne savent pas, ils savent souvent des choses qu’ils n’osent plus exprimer. La connaissance qui n’est pas assortie d’un diplôme est une connaissance dévalorisée, suspecte à leurs propres yeux. Ce serait une sorte d’hommage aux gens qu’on appelle ignorants, qu’on ne consulte jamais. Un hommage aux gens d’ici, dont le titre provisoire est La complainte du Richelieu. Et puis, il y a aussi les projets inachevés : une des caractéristiques de la science contemporaine, c’est le peu de cas qu’elle fait du facteur temps.

Vous n’êtes pas à la retraite…

En vacances. Je n’ai pas d’obligations autres que celles que je m’impose à moi-même. Je me lève à 6 h, je fais du café dans la cafetière dont je ne me suis jamais séparé depuis un quart de siècle, je lis les journaux, j’écris, je me documente pour les livres à venir, je prends mon courrier. Et puis, je mange, je dors, je parle, je lis, je me promène. Je suis libre. J’ai bien vécu — je n’ai pas de regrets, ni d’ailleurs de remords. Aujourd’hui, mes besoins sont devenus modestes. Je suis riche.

Et heureux ?

Oui. J’ai déjà pensé que j’avais été plus heureux quand j’avais 20 ans, mais ce n’est pas vrai. Quand j’avais 20 ans, j’en voulais beaucoup, je me disais que l’avenir était à moi. Maintenant, c’est le présent qui est à moi. Et l’avenir, c’est un présent qui se prolonge.