Sommes-nous seuls dans l'Univers ?
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Sommes-nous seuls dans l’Univers ?

Nous sommes plus près que jamais de découvrir des signes de vie ailleurs que sur notre planète. S’agira-t-il de simples bactéries ou de civilisations assez évoluées pour nous envoyer des signaux ? La réponse à cette question pourrait bouleverser notre vision de l’Univers… et de nous-mêmes.

Autour d’elles, tout n’est que silence et sécheresse. Aucune trace d’eau dans ce recoin de planète au sol rougeâtre. Et pourtant, elles sont bien là, petites créatures vertes et rondelettes, qui gobent les parcelles de lumière, ingrédient essentiel à leur survie dans cet environnement hostile. Seule forme de vie dans les environs des roches de sel où elles se cachent. Jusqu’à ce que trois Terriens fracassent la roche, les trouvent et les balancent au fond d’un sac.

Ces trois Terriens, ce sont une microbiologiste, son étudiant et moi, journaliste scientifique invitée en ce jour de février 2016 à les accompagner dans le désert d’Atacama, au Chili, où ils tentent de percer les secrets de ces intrigantes bactéries d’une résilience hors du commun. « Si la vie peut survivre ici, elle peut survivre à bien d’autres endroits dans l’Univers », dit la microbiologiste Jocelyne Di Ruggiero, en montrant les longues traînées verdâtres qui témoignent de la présence de cyanobactéries.

Le soir venu, lorsqu’elle contemple l’exubérante voûte céleste après une autre exténuante journée passée loin de son laboratoire climatisé de l’Université Johns Hopkins, à Baltimore, cette chercheuse d’origine française en est plus que jamais convaincue : « Il y a de la vie là-haut ! Des bactéries d’une résistance exceptionnelle, comme celles que nous avons récoltées aujourd’hui, ont colonisé tous les environnements possibles de la planète, et il n’y a pas de raison pour que ce soit différent ailleurs », dit-elle avant d’éloigner de son visage une mèche de cheveux dont la blondeur contraste avec son teint basané.

Aujourd’hui, on compte près de 4 000 planètes extrasolaires, et on en découvre de nouvelles chaque semaine.

Jocelyne Di Ruggiero n’est pas la seule à croire qu’il y a de la vie ailleurs et à travailler d’arrache-pied pour le démontrer : d’ici la fin de la prochaine décennie, la NASA et d’autres agences spatiales envisagent de lancer une dizaine de sondes en quête du moindre signe qui pourrait témoigner de la présence de vie. Et partout dans le monde, astrophysiciens, astrochimistes et astrobiologistes scrutent l’ADN des microbes les plus résilients, l’atmosphère des planètes les plus susceptibles d’abriter la vie, et même le cosmos en entier, dans le but de capter la mutation, la signature chimique ou le signal radio qui apportera un nouvel élément de réponse à la question : sommes-nous seuls dans l’Univers ?

Cette question, l’Américain Frank Drake a commencé à se la poser en 1938, à l’âge de huit ans. « Mon père m’avait dit qu’il existait d’autres mondes dans l’Univers. Il voulait dire qu’il y avait d’autres planètes, mais dans ma tête de gamin, ça voulait dire d’autres créatures. De quoi avaient-elles l’air, comment vivaient-elles, que mangeaient-elles ? » Ces créatures n’ont jamais cessé de fasciner celui qui, devenu radioastronome au National Radio Astronomy Observatory (NRAO), à Green Bank, en Virginie-Occidentale, allait pointer le télescope Tatel vers l’étoile Tau Ceti, le 8 avril 1960, dans l’espoir de les trouver. C’était sa toute première tentative de détection de signaux radio d’origine extraterrestre : le programme Ozma.

Les environs de Tau Ceti sont demeurés silencieux, mais l’année suivante, à l’âge de 31 ans, Frank Drake élaborait une formule presque aussi célèbre dans le cercle des chercheurs de vie que E = mc2, d’Einstein : l’équation de Drake. Celle-ci permet d’estimer le nombre de civilisations extraterrestres avec lesquelles nous pourrions entrer en contact dans notre galaxie, en multipliant une série de variables — qui vont du nombre d’étoiles aptes à soutenir la vie qui y naissent chaque année à la durée de vie moyenne d’une civilisation capable d’envoyer des signaux dans l’espace. « J’aimerais inventer une histoire de pomme qui m’est tombée sur la tête pour expliquer la genèse de cette équation, mais en réalité, ça s’est fait de façon quasi spontanée, juste avant une conférence, en quelque chose comme… cinq minutes », raconte le radioastronome. Cinq minutes pour transformer une idée un peu saugrenue en réalité scientifique, et inspirer des générations d’explorateurs de l’ailleurs.

Lorsqu’on évoque la célébrissime équation — que des fanatiques lui exhibent parfois fièrement en version tatouée, 57 ans après qu’il l’eut gribouillée sur un tableau noir —, Frank Drake ne semble pas le moins du monde blasé. Une pointe de fierté est d’ailleurs perceptible dans son regard bleu et dans sa voix éraillée, malgré la faible résolution de l’image et le son saccadé que relaie sa webcam. « L’équation a survécu et elle fonctionne encore. La seule chose qui a changé est la valeur de chacune des variables : à l’époque, il fallait presque tout deviner. » Les astronomes croyaient avoir une assez bonne idée du nombre d’étoiles favorables à l’apparition de la vie naissant chaque année dans notre galaxie, mais c’est tout. « C’est un peu particulier, une équation qui estime nos chances de détecter de la vie extraterrestre et dont on n’aura la réponse que lorsqu’on aura détecté de la vie extraterrestre », dit Frank Drake. Mais on aura la réponse, poursuit-il : « Ce sera long, mais on trouvera. »

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À l’Université de Montréal, l’astrophysicien David Lafrenière est rivé à son écran d’ordinateur et attend, en ce 27 mars 2018, l’annonce qui va modifier son emploi du temps pour les mois à venir. Car lui et ses collègues ont conçu un instrument qui, placé à bord du télescope spatial James Webb, leur permettra d’observer des planètes fort intrigantes. Robert Lightfoot, administrateur de la NASA, annonce : « New target launch window. » Le lancement du télescope, initialement prévu en octobre 2018, puis au printemps 2019, est de nouveau reporté, à mai 2020. David Lafrenière a l’air tout jeune, mais il en a vu d’autres, et il s’en doutait. Après quelques minutes, il laisse toutefois entrevoir son incrédulité : « Un an… un an ! » Une année supplémentaire avant de voir le mastodonte s’élancer vers le ciel et tirer le portrait de ces lointaines planètes qu’il aimerait tant pouvoir qualifier d’habitables.

Dire qu’il y a 25 ans on ne savait même pas s’il en existait autour d’autres étoiles que notre Soleil. On annonçait en 1995 la découverte de 51 Pegasi b, la première planète extrasolaire, ou exoplanète, officiellement confirmée. L’année suivante, une deuxième, puis une troisième. En 2003, elles étaient déjà plus de 100. On ne les voyait jamais directement, mais on pouvait déduire leur présence en observant soit l’influence gravitationnelle qu’elles exerçaient sur leur étoile, soit la baisse de luminosité qu’elles entraînaient en passant devant celle-ci, comme une éclipse. En 2008, David Lafrenière et deux de ses collègues, René Doyon et Christian Marois, défrayaient la chronique après avoir effectué la première observation directe de trois exoplanètes.

Aujourd’hui, on compte près de 4 000 planètes extrasolaires, et on en découvre de nouvelles chaque semaine. Selon toute vraisemblance, il y en a en orbite autour de toutes les étoiles. Il suffit de lever les yeux vers le firmament pour visualiser l’abondance de ces mondes inexplorés : autour de tous ces petits points lumineux, on ne les voit pas, mais ils sont bel et bien là !

« Je pense qu’il n’y a pas de vie sur Mars en ce moment, mais qu’il y en a fort probablement eu à l’époque où elle était plus humide. »

Jocelyne Di Ruggiero, microbiologiste et chercheuse à l’Université Johns Hopkins

Prochaine étape, trouver le Saint-Graal céleste, une véritable jumelle de la Terre : une planète rocheuse située ni trop loin ni trop près de la chaleur de son étoile, afin que l’eau liquide, ingrédient considéré comme essentiel à l’apparition de la vie, n’y gèle pas ou ne s’en évapore pas systématiquement. « Pour chaque étoile, il existe une région où les températures optimales règnent : c’est ce qu’on appelle la zone habitable », résume David Lafrenière.

En février 2017, une équipe internationale annonçait la découverte de sept exoplanètes, dont trois situées dans la zone habitable de leur étoile. Ce système planétaire, baptisé TRAPPIST-1, représente à ce jour, selon David Lafrenière, le meilleur espoir d’enfin trouver la jumelle. « Il faudra d’abord étudier la composition de leur atmosphère, et c’est ce qu’on compte faire aussitôt que le télescope James Webb sera en orbite. » En attendant, il y a le plus discret TESS, petit satellite de la NASA lancé le 18 avril dernier, qui devrait découvrir au moins 20 000 nouvelles exoplanètes, dont un certain nombre semblables à la Terre. Ces dernières pourront ensuite dévoiler leurs secrets aux instruments d’analyse plus perfectionnés du grand James.

Si on y trouve ce qu’on y cherche, une inévitable frustration succédera à l’exaltation : la distance de ces exoplanètes rend impossible toute cueillette d’échantillons dans un horizon temporel raisonnable. Les planètes du système TRAPPIST-1 sont situées à quelque 39 années-lumière de nous : même en voyageant à la vitesse de la lumière (300 000 km/s, ce que les lois de la physique ne permettent pas de toute façon), on mettrait 39 ans à s’y rendre. Avec le vaisseau le plus rapide à avoir quitté le système solaire à ce jour, Voyager 1, on parle plutôt de 688 000 ans !

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Tout près de nous, la planète Mars est encore dans la mire de bien des chercheurs de vie. On a modéré nos ardeurs depuis que nos yeux se sont tournés vers la planète rouge, vers la fin du XIXe siècle, dans l’espoir d’y trouver une civilisation entière, après avoir observé ce qu’on croyait alors être des canaux d’irrigation. Aujourd’hui, on a fait le deuil des petits bonshommes verts, mais pas celui des petits microbes verts. Ou à tout le moins de leurs fossiles : « Je pense qu’il n’y a pas de vie sur Mars en ce moment, mais qu’il y en a fort probablement eu à l’époque où elle était plus humide », dit la chasseuse de bactéries Jocelyne Di Ruggiero, à la pause-dîner dans le désert d’Atacama.

Autour d’une grande table s’entassent des chercheurs venus du Chili, des États-Unis, de l’Espagne et de la France, dans le bâtiment délabré qui leur sert de station de recherche. Chaque colonie bactérienne qu’ils découvrent, chaque trou creusé par leur foreuse, chaque promenade effectuée avec leur prototype de rover les rapprochent d’un même but : préparer l’envoi d’une mission de la NASA vers la planète rouge, dans le but d’y détecter des signes de vie.

L’astronome Frank Drake. (Photo : Ramin Rahimian / The Washington Post / Getty Images)

L’équation de Drake

Avec combien de civilisations extraterrestres (N) peut-on espérer entrer en contact, dans les limites de notre galaxie ? Voilà ce qu’est censée révéler l’équation de Drake :

N = R* x fp x ne x fl x fi x fc x L

Pour connaître la valeur de N, il suffirait de multiplier le nombre d’étoiles aptes à soutenir la vie qui se forment chaque année dans notre galaxie (R*) par la fraction de ces étoiles autour desquelles tournent des planètes (fp), par le nombre moyen de planètes qui peuvent abriter la vie pour chaque étoile (ne), par la fraction de ces planètes sur lesquelles la vie apparaît bel et bien (fl), par la fraction de ces planètes sur lesquelles une vie intelligente apparaît (fi), par la fraction des civilisations qui élaborent une technologie leur permettant d’envoyer des signaux dans l’espace (fc), par le nombre moyen d’années durant lesquelles ces civilisations émettent des signaux (L). Le plus ardu n’est certes pas de calculer la réponse, mais de déterminer la valeur de chacune des variables.

« Le désert d’Atacama, c’est ce qui se rapproche le plus de Mars sur Terre », souligne entre deux bouchées Alfonso Davila, astrobiologiste au centre de recherche Ames, de la NASA. Il y a une différence de taille, lui signalerai-je un peu plus tard, sur le terrain : il fait chaud. Beaucoup plus chaud que la température moyenne de – 60 °C qui règne sur la planète rouge : 45 °C, alors que je dois revêtir une combinaison blanche, un masque, des lunettes protectrices et deux paires de gants avant de m’engouffrer dans un trou de trois mètres de profondeur. Je les aide, lui et ses collègues, à élargir la cavité au marteau-piqueur sans contaminer les éventuelles traces de vie qui pourraient s’y trouver. En remontant de là, je n’ai qu’une envie : aller me rafraîchir ! Pour Alfonso Davila, c’est une journée comme une autre : « Quand on veut obtenir des réponses intéressantes, on doit travailler dur », dit-il en riant, son accent latino ajoutant une charmante désinvolture au propos.

On pourrait le qualifier d’« extrêmophile » : amateur de conditions extrêmes, comme ces bien nommées bactéries qui nous forcent à redéfinir les conditions qu’on croyait propices à la vie. Il y a les cyanobactéries du désert d’Atacama, capables de survivre et d’accomplir leur photosynthèse en l’absence d’eau liquide. D’autres bactéries, qu’on trouve à proximité de déchets nucléaires, résistantes à des doses de radiation censées bousiller l’ADN de façon irréversible. D’autres encore, qui s’épanouissent malgré les pressions les plus écrasantes, des températures frôlant le point d’ébullition, des environnements suffisamment acides pour dissoudre des clous… Jocelyne Di Ruggiero les recueille sur le terrain, puis les observe en laboratoire.

Après notre rencontre dans le désert d’Atacama, ces coriaces petites bestioles lui ont révélé de nouvelles surprises : elles semblent notamment produire une chlorophylle particulière, adaptée pour effectuer la photosynthèse en présence de lumière rouge (c’est cette lumière qui pénètre le plus profondément dans les roches de sel où elles logent). Voilà qui promet d’élargir le terrain de jeu des astronomes : plusieurs planètes orbitent autour d’étoiles bien différentes de notre Soleil, dont des « naines M », beaucoup moins brillantes, qui émettent surtout de la lumière rouge. On n’aurait pas d’emblée cherché la vie de ce côté-là, mais les cyanobactéries du désert d’Atacama montrent, par leurs spectaculaires capacités d’adaptation, qu’il ne faut pas les écarter.

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Alors que Mars a longtemps semblé la seule candidate plausible dans notre système solaire, les regards se tournent de plus en plus vers Jupiter et Saturne. Pas dans l’espoir de trouver de la vie sur l’une de ces grosses boules de gaz, mais plutôt sur leurs lunes, et plus particulièrement sur Europe (satellite de Jupiter), ainsi que sur Encelade et Titan (satellites de Saturne). Europe, parce que de récentes analyses montrent que la sonde Galileo a vraisemblablement détecté des jets de vapeur d’eau en la survolant (elle a orbité autour de la planète géante de 1995 à 2003).

À cette distance du Soleil — quelque 780 millions de kilomètres —, les températures frigorifiques semblent a priori incompatibles avec la vie et l’existence d’eau liquide. Mais sous l’effet de la puissante attraction gravitationnelle de Jupiter la géante et des lunes avoisinantes, le cœur d’Europe se déforme continuellement, ce qui génère une chaleur susceptible de permettre la présence d’un océan liquide caché sous une épaisse couche de glace. Les mystérieux jets seront étudiés plus en détail lors de la mission Europa Clipper, un grand projet de la NASA qui devrait se concrétiser aux environs de 2022. Son but est justement de déterminer si l’écosystème « européen » est favorable au développement de la vie. Le Jupiter Icy Moons Explorer (JUICE), de l’Agence spatiale européenne, quant à lui, devrait aussi s’envoler en 2022 pour aller explorer, en plus d’Europe, deux autres satellites de Jupiter : Ganymède et Callisto.

Les pionniers de SETI se plaisent à répéter que si on réduisait la taille de notre galaxie à celle de nos océans, l’échantillon sondé à ce jour ne serait pas plus gros qu’un verre d’eau.

La banlieue de Saturne n’est pas en reste : pendant longtemps, on ne voyait en Encelade qu’un monde froid et inhospitalier, jusqu’à ce que la sonde Cassini, qui l’a régulièrement survolée de 2004 à 2017, y découvre, là encore, des jets de vapeur et, en les traversant, détecte des molécules organiques, précurseures de la vie. Titan, la seule lune de notre système solaire dotée d’une atmosphère digne de ce nom, a elle aussi été survolée de nombreuses fois par Cassini, qui y a même largué un atterrisseur, Huygens, en 2005. La mission Cassini-Huygens a dévoilé au monde entier, sous les épais nuages orangés, l’existence de vastes étendues liquides. Il s’agit sans doute de méthane et d’éthane, qui, selon beaucoup d’astrobiologistes, pourraient abriter une hypothétique forme de vie exotique, à base d’hydrocarbures plutôt que d’eau, et qui n’aurait donc rien à voir avec la vie telle qu’on la connaît.

Car d’après ce qu’on en sait, peu importe qu’il s’agisse d’un éléphant ou d’une bactérie, d’un saule pleureur ou d’une moisissure, la vie a besoin d’eau pour exister. Et les ingrédients de base de la « recette », l’équivalent de la farine, des œufs et du sucre dans un gâteau, sont d’une étonnante simplicité pour un résultat aussi grandiose : « Il nous faut du carbone, de l’hydrogène, de l’oxygène, de l’azote, du phosphore et du soufre », énumère l’astrochimiste Vassilissa Vinogradoff, du laboratoire de Physique des interactions ioniques et moléculaires (PIIM), de l’Université d’Aix-Marseille, en France. Des ingrédients disponibles en abondance dans le garde-manger cosmique, puisqu’ils sont produits par les étoiles.

En s’accrochant les uns aux autres dans d’immenses nuages de gaz et de poussières, ces atomes forment différentes molécules, qui se fixent sur des grains de poussière interstellaire, et gèlent. Dans son laboratoire, Vassilissa Vinogradoff reproduit le vide interstellaire et les – 260 °C qui y règnent, recrée ces glaces primitives et les bombarde de rayons UV, comme le font les étoiles dans l’espace. Son but : comprendre comment exactement ces molécules se sont transformées, puis sont devenues des acides aminés, des sucres, des bases azotées et d’autres molécules élaborées, qu’on retrouve dans les météorites, qui les ont probablement apportées sur Terre, là où étaient réunies les conditions favorables pour qu’elles forment des assemblages de plus en plus complexes, jusqu’à l’ADN, élément constitutif de base de tout animal, tout végétal, tout champignon, toute bactérie…

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Ce n’est sans doute pas une bactérie, aussi endurcie et résiliente soit-elle, qui comblerait Frank Drake de bonheur, quelques semaines après avoir célébré son 88e anniversaire. Sa quête, qui a inspiré le programme Ozma, puis l’équation qui allait le rendre célèbre, c’est celle de la vie intelligente. Et c’est aussi devenu l’objectif de SETI (Search for Extraterrestrial Intelligence), successeur d’Ozma, un regroupement de travaux scientifiques voués à la détection de civilisations extraterrestres.

Depuis plus d’un demi-siècle, des télescopes continuent donc de scruter le ciel à la recherche de messages radio en provenance d’autres systèmes planétaires. Jusqu’à maintenant, outre quelques fausses alertes, c’est le silence complet. « On pourrait être tenté de dire : vous cherchez depuis tout ce temps-là, s’il y avait quelque chose, vous l’auriez déjà trouvé. Mais on commence à peine, on ne s’est intéressé qu’à une infime fraction de toutes les étoiles, de toutes les fréquences », s’enflamme Frank Drake. Les pionniers de SETI se plaisent à répéter que si on réduisait la taille de notre galaxie à celle de nos océans, l’échantillon sondé à ce jour ne serait pas plus gros qu’un verre d’eau. Et qu’on ne conclurait pas, après y avoir plongé un verre sans capturer de poisson, que l’océan ne contient pas de poissons !

Photo : Mark Snyder / Getty Images

Ciel, un ovni !

Le 16 décembre dernier, pour une énième fois, ça y était : on en avait la preuve vidéo, les extraterrestres étaient parmi nous ! Le New York Times rendait alors publique l’existence d’un programme de recherche financé par le Pentagone de 2007 à 2012 pour étudier les « phénomènes aériens non identifiés ». Mais ce qui a véritablement enflammé les esprits, c’est la diffusion simultanée d’une vidéo montrant un objet ovale poursuivi à toute vitesse par deux pilotes de chasse américains perplexes, qui exprimaient haut et fort leur étonnement.

Ceux qui ont consacré leur carrière à la recherche de civilisations extraterrestres ne devraient-ils pas s’emballer plus que quiconque devant de telles révélations ? « Chaque fois que quelqu’un rapporte avoir observé un OVNI, l’explication la plus probable n’a rien à voir avec les extraterrestres, assure Andrew Siemion, directeur du programme Breakthrough Initiatives, de SETI (Search for Extraterrestrial Intelligeance) : ça peut être un phénomène atmosphérique, des technologies militaires inconnues, des problèmes de santé mentale… »

Seth Shostak, astronome à l’institut SETI, reçoit tous les jours des appels de gens qui ont vu quelque chose. « Leurs descriptions sont incroyables, mais quand je demande des photos, je n’en obtiens jamais de convaincantes. » Selon lui, s’ils étaient là… ça se saurait : « Des satellites prennent constamment des images de la Terre, tout le monde traîne des caméras partout. » Cette tendance à invoquer l’explication la plus improbable devant un phénomène inexpliqué serait intrinsèquement liée à la nature humaine. « Il y a 1 000 ans, ça aurait été des dieux ou des anges… La mythologie a toujours été à la base de toutes les sociétés, et dans le monde moderne, quand vient le temps d’interpréter quelque chose qu’on ne comprend pas, c’est maintenant aux extraterrestres qu’on fait appel. »

Dans les années à venir, le verre pourrait par ailleurs se transformer en gros filet. Car il y a trois ans, le milliardaire russe Yuri Milner s’est engagé à verser 100 millions de dollars américains à SETI : de quoi financer 10 années de recherches, encadrées par le programme Breakthrough Initiatives. « Une révolution dans la recherche de civilisations extraterrestres : en un jour, Breakthrough Initiatives promet de recueillir plus de données qu’on ne le faisait en un an avec nos anciennes méthodes », souligne Andrew Siemion, directeur du programme.

Quand on demande à Frank Drake dans combien de temps il s’attend à recevoir le signal qu’il cherche depuis si longtemps, il répond sans hésiter : « Les signaux sont ici, on les reçoit en ce moment même, probablement depuis des millions d’années. Reste à savoir où et comment regarder. » En attendant, vivement la découverte d’une bactérie errant sur une planète ou une lune lointaine ! Une toute petite bactérie dont l’envergure redéfinirait complètement la place d’Homo sapiens dans l’Univers.

Photo : Bombomia / Celina Alvarado / Getty Images

Prêts à rencontrer des extraterrestres ?

Et si la pêche aux messages radio en provenance d’autres systèmes planétaires était fructueuse ? Comment devrions-nous gérer quelque chose d’aussi gros ?

Il existe bel et bien une marche à suivre en pareil cas, écrite par l’Académie internationale d’astronautique, une ONG indépendante qui réunit des experts internationaux du domaine, dont les membres sont répartis dans une soixantaine de pays. Seth Shostak, astronome à l’institut SETI, en Californie, était président du comité qui a adopté ce protocole postdétection en 2010. Selon lui, ce dernier se résume à trois éléments : « C’est l’évidence, mais il faut d’abord vérifier les données, s’assurer qu’il ne s’agit pas, par exemple, d’un signal provenant d’un satellite. Il faut ensuite rendre la découverte publique, et ne pas répondre au signal avant d’avoir mené des consultations à l’échelle internationale. »

Le troisième point a de quoi titiller la fibre paranoïaque : faut-il craindre l’hostilité des extraterrestres, si souvent mise en scène au cinéma ? Frank Drake, le père de l’équation qui porte son nom, croit que non. « Vrai que ça ne s’est jamais bien passé quand des peuples primitifs ont été colonisés, ici, sur Terre, mais il y a une différence majeure : ils n’étaient séparés de leurs envahisseurs que par un voyage en bateau. Nous sommes en quelque sorte protégés par les énormes distances : voyager d’une étoile à une autre demande tant d’énergie que le coût d’une invasion dépassera forcément les bénéfices qu’une civilisation pourrait en tirer. »

Un autre argument de taille avancé par ceux qui imaginent une rencontre à la E.T. plutôt qu’à la Independence Day : les civilisations détectables seront fort probablement plus évoluées que la nôtre. « Nous n’avons conçu de réelles capacités de communication que depuis 100, 150 ans, et les probabilités que nous entrions en contact avec une civilisation qui est à une étape aussi précoce de son développement sont extrêmement faibles », reconnaît Andrew Siemion, directeur du programme Breakthrough Initiatives, de SETI. Mais il ajoute du même souffle que ce n’est pas un argument convaincant : « Comment peut-on présumer qu’une intelligence et un développement technologique plus avancés riment avec un altruisme mieux développé ? On ne connaît qu’un exemple de vie intelligente, donc, on n’en sait strictement rien. »

Vaudrait-il alors mieux écouter passivement, et ne surtout pas signaler notre présence, comme l’a pourtant fait Frank Drake en 1974 en envoyant un message vers l’amas d’étoiles M13 à l’aide du radiotélescope d’Arecibo, à Porto Rico ? Réponse de Seth Shostak : « On n’arrête pas de leur envoyer des signaux depuis la Deuxième Guerre mondiale avec nos télévisions, nos radios, nos radars… Voudrait-on vraiment atterrir sans radars dans nos aéroports pour échapper à la fureur extraterrestre ? On leur a déjà dit qu’on était ici ! »