Pour en finir avec les pailles en plastique
Santé et Science

Pour en finir avec les pailles en plastique

L’intérêt économique pour le recyclage des plastiques est extrêmement limité, nous explique Valérie Borde. Ces matériaux sont certes recyclables, mais ils posent d’énormes défis en comparaison de l’aluminium, du verre ou même du papier.

Vous voulez vous faire un bon coup de pub ? Abolissez les pailles en plastique sur votre lieu de travail ou dans les lieux publics que vous gérez ! Mais dépêchez-vous, car McDonald’s, Starbucks, St-Hubert et American Airlines l’ont déjà fait avant vous. Éliminer les pailles sert-il à quelque chose ?

Oui.

Mais c’est un geste absolument négligeable qui ne réglera en rien la problématique de la pollution par les plastiques, et permet plutôt de détourner l’attention des vraies questions que voici.

D’où viennent vraiment les déchets plastiques présents dans les océans ?

Les matières plastiques étant très peu biodégradables, toutes celles qui, à un moment ou à un autre, se sont retrouvées dans l’environnement, y sont encore.

Dans les pays riches, la plupart des déchets finissent aujourd’hui leur vie dans des sites d’enfouissement contrôlés et, dans une moindre mesure, dans des incinérateurs. Il y a 50 ans, nos déchets finissaient encore dans des dépotoirs, progressivement remplacés par des lieux d’enfouissement sanitaire, puis technique, où on contrôle les émanations et les fuites.

Dans les pays en développement, on n’en est pas là. Les quantités de déchets produits par habitant sont bien moindres que dans les pays riches, mais le traitement des déchets est très déficient. On y trouve aussi une partie des déchets que les pays riches y délocalisent pour s’en débarrasser, parfois sous couvert de recyclage ou de réutilisation. L’urbanisation et la croissance économique sont les deux moteurs de l’augmentation du volume de déchets dans les pays en développement.

Dans le dernier grand rapport de la Banque mondiale sur les déchets municipaux, qui date de 2012, on apprend ainsi que les plus gros pays producteurs de déchets par habitant en produisent environ 150 fois plus que les plus petits. Une différence énorme ! À eux seuls, les pays de l’OCDE, qui représentent environ 18 % de la population mondiale, génèrent 44 % des déchets.

La quantité moyenne de déchets par habitant dans le monde va passer de 1,2 à 1,42 kilo par personne et par jour de 2012 à 2025, selon la Banque mondiale. Comme la population va s’accroître, le volume de déchets est appelé à augmenter de 1,3 à 2,2 milliards de tonnes au cours de la même période.

Dans les pays industrialisés, en 2012, 98 % des déchets municipaux étaient collectés, contre seulement 41 % dans les pays les plus pauvres !

Dans ces pays, cependant, le coût de la collecte des déchets engloutit généralement de 80 % à 90 % du budget des villes, contre environ 10 % dans les pays riches.

Les chiffres sur ce qu’il advient des déchets collectés sont difficiles à obtenir dans de nombreux pays, note la Banque mondiale. Dans les pays les plus riches, 0,05 million de tonnes de déchets seraient encore placées dans des dépotoirs peu contrôlés, à ciel ouvert et sans vérification des rejets. Les pays les plus pauvres, eux, rejettent près de 10 fois plus de déchets dans ces dépotoirs à ciel ouvert, soit 0,47 million de tonnes par an. Mais ce n’est rien à côté des 71 millions de tonnes de déchets qu’y jettent chaque année les pays de niveau économique intermédiaire.

Le plastique qui s’accumule aujourd’hui dans les océans vient donc avant tout de ces pays, qui se développent suivant le même modèle que ceux qui les ont précédés : sortir d’abord de la misère, puis gérer les déchets.

À l’échelle de la planète, la priorité pour limiter la pollution par les plastiques consiste à aider les pays en développement à mieux gérer leurs déchets.

Pourquoi gaspille-t-on autant ?

Les pailles en plastique sont des produits à usage unique, que l’on donne aux consommateurs qui les jettent après quelques minutes d’usage. Elles finissent à la poubelle — au mieux — encore plus rapidement que les sacs d’épicerie, qui trouvent parfois un second usage comme sac-poubelle ou sac à crottes quand ils n’ont pas été percés, et qui sont parfois, mais pas souvent, recyclés.

Mais nos commerces, nos poubelles et nos bacs de recyclage débordent d’autres produits contenant des matières plastiques ou pas, qui ne sont pas utilisés beaucoup plus longtemps, et qui ne sont guère plus utiles. Les modes éphémères sont source d’un ahurissant gaspillage. Vous souvenez-vous des bracelets de silicone aux formes bizarres qui ornaient tous les poignets il y a environ cinq ans ? Où sont-ils aujourd’hui ? Parce que les vêtements sont trop tentants, trop démodables, trop usables et qu’on les répare peu, chaque Québécois en jette, en moyenne, 24 kilos par an ! Le recyclage, qu’on présente souvent comme la solution, ne pourra jamais compenser le gaspillage.

Pour tous les produits de consommation, qu’ils contiennent ou non du plastique, l’obsolescence est peut-être programmée par les entreprises, mais nous en sommes souvent les complices. Le Canada est un des pays du monde qui produit le plus de déchets non recyclés par habitant — près de 700 kilos par an et par personne, soit plus de deux fois ce que les Japonais produisent. C’est beaucoup trop ! Le recyclage ne résoudra pas tous les problèmes : savez-vous, par exemple, que le lavage des vêtements constitue une source non négligeable de dissémination de résidus de plastique dans l’environnement, car les fines fibres qui se détachent à chaque lessive ne sont pas bien éliminées par les stations d’épuration ?

Quelle responsabilité pour les producteurs de plastique ?

Pour éviter la dissémination de déchets dangereux dans l’environnement, comme des métaux lourds, les autorités publiques ont institué au fil des ans des politiques de responsabilité élargie de la part des producteurs, pour des produits comme la peinture, les ampoules électriques, les batteries de voiture, les pneus et les produits électroniques. Ces politiques, souvent trop timides, ne règlent pas tout, mais elles aident à se préoccuper de la fin de vie de ces produits. Pour encourager le recyclage et la récupération, on applique aussi des consignes à certains produits, comme les canettes en métal ou les bouteilles de bière.

Pour le reste, on compte sur la bonne volonté de la population, qu’on incite à aller porter certains déchets dans des écocentres, à composter les matières organiques et à participer à la collecte sélective des matières recyclables, qui est en partie financée par les entreprises productrices d’emballages et d’imprimés.

Mais est-ce vraiment un bon modèle pour la gestion des plastiques ? Certes, ces matériaux sont recyclables, mais ils posent d’énormes défis en comparaison de l’aluminium, du verre (qu’on récupérerait bien mieux s’il n’était pas mêlé avec les autres matières recyclables) ou même du papier. Les plastiques sont mélangés et pas faciles à trier autrement qu’à la main (alors que l’aluminium, par exemple, peut être récupéré automatiquement par des séparateurs à courants de Foucault). Leur point de fusion est bas comparé à ceux de l’aluminium et du verre, ce qui fait que les impuretés sont mal éliminées par le recyclage. Globalement, l’intérêt économique pour le recyclage des plastiques est extrêmement limité, car ils sont aussi peu chers à produire.

Peut-on vraiment espérer s’en sortir sans élargir la responsabilité des producteurs, pour faire en sorte que le coût du plastique soit en meilleure adéquation avec son véritable coût environnemental ? Et s’ils veulent nous refiler la facture, qui sait, peut-être que cela nous incitera à consommer un peu moins !