Des aires protégées même là où ça dérange
Santé et Science

Des aires protégées même là où ça dérange

Il y a urgence à mettre un frein au saccage des écosystèmes, qui constituent pourtant notre meilleure arme contre les changements climatiques, explique Valérie Borde. Car avec seulement 10,2 % des zones terrestres et 1,3 % des zones marines sous protection, le Québec est encore loin du compte.

La Société pour la nature et les parcs (SNAP) vient de publier son rapport annuel sur l’état des aires protégées au Canada, qui dresse un bilan plutôt positif des actions en cours. Il reste cependant un irritant majeur au Québec, où des documents obtenus par la SNAP montrent que les fonctionnaires du ministère des Forêts, de la Faune et des Parcs semblent plus tenir compte des activités forestières que de la protection de la faune pour décider de l’emplacement des espaces à protéger, jugeant qu’il est  acceptable que le réseau d’aires protégées soit moins développé au sud qu’au nord.

Malheureusement, protéger la biodiversité, ça ne fonctionne pas comme ça. Il ne s’agit pas de choisir des bouts de territoire en fonction de l’endroit qui nous arrange, mais bien de trouver la manière de permettre à la plus grande diversité possible de faune et de flore de s’épanouir et d’éviter la disparition irrémédiable d’espèces.

Selon la SNAP, le gouvernement fédéral est résolument passé à l’action pour faire en sorte que le Canada respecte les engagements de la Convention des Nations unies sur la diversité biologique dont il est signataire. Cette convention adoptée en 2010 établit une liste de 20 objectifs (appelés les objectifs d’Aichi, du nom de la préfecture japonaise dans laquelle ils ont été formulés). Le 11e de ces objectifs prévoit que les pays signataires doivent, d’ici 2020, avoir protégé 17 % de leur territoire terrestre et de leurs eaux intérieures ainsi que 10 % de leurs zones marines et côtières.

Pour le Canada, cela signifie d’immenses territoires à protéger pour que s’y épanouissent les 80 000 espèces d’animaux et de végétaux qui y vivent. Avoir la chance de jouir des ressources d’un grand pays vient aussi avec des responsabilités ! Pendant longtemps, le Canada s’est traîné les pieds, comme l’explique la commissaire à l’environnement et au développement durable dans son plus récent rapport, publié en mars. Mais Ottawa a réagi. Après avoir réuni en 2017 un Comité national consultatif, dont le rapport a été publié en mars dernier, pour dresser un état des lieux et faire des recommandations sur des gestes à poser, le gouvernement fédéral a débloqué 1,3 milliard de dollars pour la conservation de la nature dans son dernier budget, une mesure que la SNAP juge très prometteuse.

Le Québec encore loin du compte

Le Québec suit son propre processus. Il s’est engagé à désigner au moins 17 % de ses terres et de ses eaux intérieures comme aires protégées d’ici 2020, et à conserver la moitié de son territoire au nord du 49e parallèle d’ici 2035, dont 20 % au moyen d’aires protégées strictes d’ici 2020. Mais avec pour l’instant seulement 10,2 % des zones terrestres et 1,3 % des zones marines sous protection, le Québec est encore loin du but.

Dans son budget 2018, le gouvernement a annoncé vouloir investir 40,9 millions de dollars dans les cinq prochaines années pour récupérer son retard et atteindre les cibles fixées. On en est donc à choisir où agir, ce qui rend d’autant plus inquiétantes les révélations de la SNAP, qui croit aussi qu’Hydro-Québec et le ministère de l’Énergie et des Ressources naturelles « possèdent littéralement un droit de véto en matière d’aires protégées ».

Dans la description du 11objectif d’Aichi figurent pourtant des précisions fondamentales sur les aires à protéger, qui en plus de représenter un certain pourcentage du territoire doivent :

  • inclure des zones particulièrement importantes pour la biodiversité et les services rendus par les écosystèmes, telles que des zones riches en espèces menacées, des écosystèmes en péril ou des zones essentielles pour protéger les ressources en eau ou contrer l’érosion ;
  • être écologiquement représentatives du territoire dans son ensemble, en incluant au moins 10 % de chaque écorégion ;
  • être gérées de manière équitable, notamment en assurant la pleine participation des communautés locales et autochtones ;
  • être bien connectées entre elles de manière à favoriser le déplacement des espèces et l’adaptation aux changements climatiques.

Ce sont ces principes qui doivent guider Québec, et non les intérêts économiques des forestières.

Le moment d’agir

La Société pour la nature et les parcs rappelle d’ailleurs que la protection des territoires représente des gains économiques substantiels pour les populations environnantes. Ce phénomène a déjà été démontré à plusieurs endroits dans le monde (notamment en Australie), où la création d’aires protégées a engendré une hausse durable de la valeur des terrains à proximité et des revenus du tourisme.

La SNAP invite le gouvernement à porter spécialement attention aux 130 000 km2 de terres et d’eaux intérieures qui ont déjà été recensés comme de possibles nouvelles aires protégées par les communautés inuites, les Premières Nations et des organisations locales, et qui comprennent entre autres la région de la rivière Magpie, sur la Côte-Nord, ainsi que celles du Pipmuacan et du lac Manouane, au Saguenay–Lac-Saint-Jean.

C’est le moment d’agir, et pas seulement pour respecter les conventions internationales. Il y a urgence à mettre un frein au saccage des écosystèmes, qui constituent notre meilleure arme pour faire face aux changements climatiques. Dans le sud du Québec, les aires protégées sont vitales pour conserver le peu qu’il reste de milieux humides, n’en déplaise aux promoteurs immobiliers et à certains élus municipaux.

À ce sujet, on a appris cette semaine une autre nouvelle d’importance : dans un jugement qui risque de faire jurisprudence, la Cour fédérale s’est prononcée sur le décret d’urgence qui avait permis, il y a deux ans, de bloquer un projet immobilier à La Prairie, en Montérégie, pour protéger la rainette faux-grillon de l’Ouest, une espèce menacée. Et ce, même si le promoteur avait déjà reçu un certificat d’autorisation du Québec. Le juge a statué que le recours à ce décret de la Loi sur les espèces en péril est constitutionnel et qu’il ne constitue pas une expropriation déguisée.

Autrement dit, on ne badine plus avec les lois fédérales qui protègent la biodiversité. Elles s’appliquent partout, y compris sur les terrains privés et quand bien même les gouvernements municipaux et provinciaux iraient dans le sens contraire. À bon entendeur…