Ça promet (beaucoup) en santé !
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Ça promet (beaucoup) en santé !

Qu’offrent les candidats pour apporter des remèdes à la priorité d’un grand nombre de Québécois ? Le Dr Alain Vadeboncœur se penche sur la plateforme de chacun des partis.

Si on en croit les (très) nombreuses promesses portant sur la santé depuis le début de la campagne électorale, nous vivrons dès octobre dans une société formidable, où la plupart des problèmes liés à l’accès aux soins seront à peu près réglés ou en voie de l’être.

On peut toujours rêver.

Certains engagements sont précis, d’autres moins (les partis ne dévoilent pas nécessairement tout d’un coup), mais si on s’attarde à ce qui a filtré dans les médias, on nage dans l’abondance — d’idées comme de moyens. J’ai même déjà hâte à la deuxième semaine.

La CAQ part en grand

Le monde de la santé — pour ne pas dire celui des médecins — permettra d’abord pour la Coalition Avenir Québec de financer une foule de mesures en récupérant un milliard de dollars — comme QS d’ailleurs — dans la poche des médecins spécialistes. Le calcul est basé sur les données comparatives avec l’Ontario et l’écart du coût de la vie et de la richesse entre le Québec et l’Ontario.

La CAQ s’attaquerait par exemple au temps d’attente dans les urgences (entre l’arrivée et l’évaluation médicale), pour le faire passer à 90 minutes, rien de moins, en comptant sur une meilleure utilisation de la première ligne. Fini le sempiternel chialage (justifié) des Québécois à propos des urgences… si tout va bien, parce que les moyens demeurent assez vagues.

Un autre problème ciblé par la CAQ, le surdiagnostic médical, serait abordé de front afin de récupérer en passant quelques centaines de millions de dollars en tests et traitements inutiles. Mais pour qui connaît la difficulté d’avancer sur ce terrain complexe, dont on commence à peine à traiter dans les colloques médicaux, les moyens évoqués sont vagues.

Par ailleurs, le parti de François Legault ouvre nettement la porte à la collaboration avec le privé dans au moins deux domaines : celui des CHSLD, qui seraient transformés en partie en partenariats publics-privés (PPP), et celui de la prestation privée de la chirurgie, par l’extension du programme des interventions chirurgicales en clinique privée mis en place par le gouvernement libéral.

Dans le premier cas, on peut s’inquiéter de la transformation de CHSLD en PPP, l’expérience au Québec à cet égard s’étant avérée pour le moins boiteuse. Le modèle PPP pour les établissements de santé semble d’ailleurs perdre de la vitesse là où il a été mis en application en premier, en Grande-Bretagne.

Bien entendu, les « Maisons des aînés » proposées paraissent séduisantes, mais beaucoup ont soulevé les coûts énormes requis (20 milliards pour l’ensemble du programme), les pénuries de personnel consécutives et la difficulté de fragmenter les services de soins.

Pour l’accès aux soins, on nous promet de pouvoir rencontrer un médecin de famille ou une infirmière le jour même ou le lendemain de la demande de rendez-vous, de rétablir l’accès au sans rendez-vous, et d’améliorer l’accès aux soins les soirs et la fin de semaine. Encore là, bien peu de détails quant aux moyens pour atteindre ces objectifs.

Permettez-moi tout de même de douter de la capacité d’un gouvernement d’abaisser aussi substantiellement le revenu des médecins spécialistes — dont je fais partie — sans s’empêtrer dans un conflit de longue haleine, qui pourrait compromettre bien des promesses. Et ce, même si on peut convenir que François Legault ne manque jamais de volonté, lui qui avait envoyé des huissiers chez les médecins afin de couvrir les urgences du Québec en 2001.

Parlant de rémunération, la CAQ souhaite enfin « abolir les primes cachées » — même si ces primes ne sont pas du tout cachées, qu’elles figurent en bonne et due forme dans les ententes médicales et qu’elles ne constituent pas des revenus supplémentaires. Mais lutter contre des primes aux médecins est tout à fait dans l’air du temps.

Le PLQ dans la continuité

En contraste avec la CAQ, le Parti libéral du Québec ne vise pas à rouvrir l’entente négociée entre le gouvernement du Québec et la Fédération des médecins spécialistes (ce qui ne risque pas d’être très populaire, sauf auprès des médecins). Il est vrai que, outre les difficultés d’imposer le recul de rémunération souhaité par la CAQ et QS, l’entente contient des avancées de couverture dans les offres de services, qui pourraient être mises à mal, comme la FMSQ l’a mentionné.

Du côté de l’organisation du réseau, la ministre en devenir, Gertrude Bourdon, vise à solidifier le réseau actuel et à atteindre une cible de 100 % (rien de moins) de la population qui aura un médecin de famille, plutôt que de lancer de nouvelles réformes, celles du ministre Gaétan Barrette n’étant pas encore digérées. Mme Bourdon a d’ailleurs été bien peu loquace sur son évaluation de la réforme de son (potentiel) futur collègue lors d’un entretien avec Patrice Roy au Téléjournal.

À cet égard, le PLQ a omis de mentionner si la réforme majeure qui s’en vient (qui s’en venait ?), celle du financement des établissements à l’activité, est toujours à l’ordre du jour. Elle était encore récemment défendue par le ministre Barrette, que le premier ministre s’est engagé à déplacer… s’il forme le gouvernement et que Mme Bourdon est élue.

Pour ce qui est de la première ligne, le modèle du PLQ en cette matière repose sur les 49 supercliniques, points de services largement équipés qui permettraient d’accéder à la fois à un médecin, à l’imagerie et au laboratoire, pendant des heures étendues. La formation de Philippe Couillard propose d’en ouvrir 25 autres.

Ces 25 supercliniques entraîneraient des dépenses supplémentaires de 12 millions pour étendre cette voie parallèle aux urgences. J’ai déjà souligné les risques de l’accélération de la prestation privée à cette échelle, mais je me dois de mentionner que ce modèle est en continuité avec l’idée d’une première ligne centrée sur les cliniques, GMF et supercliniques.

On vise aussi en première ligne à serrer la vis aux médecins de famille, du moins à ceux qui ne prennent pas assez de patients orphelins, comme si cela n’avait pas été le cas au cours des dernières années. Ils s’en réjouiront sûrement, ce qu’ils ont d’ailleurs manifesté assez rapidement.

Pour faciliter la vie non pas des médecins de famille, mais bien celle des familles (il ne faut pas confondre !), le PLQ promet aussi une deuxième carte d’assurance maladie pour les enfants, afin d’éviter l’angoisse de devoir retrouver la carte-soleil au moment où on doit consulter, parfois de façon urgente, quand les parents sont séparés. Une idée simple et technique qu’un sous-ministre aurait pu annoncer plus sobrement.

Le PLQ souhaite élargir la couverture dentaire aux enfants de 10 à 16 ans et aux aînés qui reçoivent le supplément de revenu garanti. Les nouvelles dépenses seraient d’environ 150 millions de dollars par année. Rappelons qu’historiquement, la couverture dentaire pour les enfants avait diminué, mais peut-être qu’avec les surplus actuels, on vise à offrir cette nouvelle couverture. Il s’agit en effet d’un problème de santé publique majeur, mais abordé de manière bien plus complète (et coûteuse) par QS.

Le PLQ propose aussi de permettre aux pharmaciens d’administrer des vaccins, ce qui se fait déjà ailleurs dans le monde et semble une mesure tout à fait souhaitable. Enfin, il souhaite améliorer la qualité de vie au travail des personnes qui œuvrent dans le réseau, ce qui sera certainement bienvenu, compte tenu de tous les problèmes engendrés par… les compressions des dernières années.

Le PQ n’est pas en reste

Si les annonces électorales du Parti québécois ont été jusqu’ici limitées dans le domaine de la santé, sa plateforme indique que le parti veut cesser de « tout orienter vers les médecins », en offrant une plus grande place aux autres professionnels.

Du côté de la rémunération des médecins, le PQ propose d’ailleurs un gel de plusieurs années, de manière à répartir les sommes promises vers d’autres besoins du réseau. Cela suppose de rouvrir l’entente avec les médecins spécialistes, mais avec des façons moins douloureuses que celles proposées par la CAQ et QS. J’ai tendance à penser que c’est plus réaliste.

Un autre principe est celui de « mettre les patients au centre du système de santé » — ce que tous les gouvernements ont depuis longtemps proposé, c’est même devenu une sorte de marotte dont on ne sait plus très bien à quoi elle correspond concrètement.

Tout comme QS et la CAQ, le PQ fait aussi de la décentralisation (d’un réseau actuellement très centralisé) un enjeu, misant sur la mise en œuvre des services de proximité et la représentativité des CISSS et des CIUSSS. Il propose dans cet ordre d’idées de nommer une personne responsable de « voir et mieux prévoir » l’organisation des soins. C’est déjà le rôle des infirmières pivots et des coordonnateurs de soins, mais bon.

Le PQ souhaite également revaloriser le rôle des CLSC, tout comme QS (quoique de manière moins appuyée), et accroître les soins à domicile, tout en soutenant mieux les proches aidants. Cela, tout le monde le promet depuis longtemps et personne ne peut être contre la vertu — les soins à domicile sont nettement sous-financés, au Québec comme au Canada.

Le PQ encourage aussi les coopératives de santé, qui correspondent à une prise en charge par le milieu de l’offre de soins.

QS veut la totale

C’est également par une réouverture et une renégociation à la baisse de l’entente de rémunération avec les spécialistes que Québec solidaire entend financer une partie de ses (nombreuses) promesses en santé.

Le parti va par exemple plus loin que le PLQ pour ce qui est de l’assurance dentaire, proposant d’intégrer tous les soins (ou presque) dans le panier des services couverts par la RAMQ, et la prévention : on vise un remboursement de 80 % des nettoyages pour les personnes de plus de 18 ans. On sait que les coûts sont élevés et que les iniquités d’accès sont grandes. Côté financement, on parle d’un milliard supplémentaire par année.

QS promet aussi dans sa plateforme d’investir dans les déterminants de la santé, d’accroître l’éducation à la santé, d’obliger l’évaluation des répercussions sur la santé des projets liés aux hydrocarbures et aux mines à ciel ouvert, de favoriser la salubrité des logements et de lutter contre des formes de discrimination qui ont cours envers les personnes atteintes par les virus du VIH et de l’hépatite C.

Le parti souhaite garantir l’accès public universel et gratuit aux soins de santé, augmenter le soutien à domicile, renverser la tendance à la privatisation, renoncer au modèle de nouvelle gestion publique, couvrir l’accès aux services d’imagerie et aux services diagnostiques. Un programme pour le moins ambitieux.

Du côté des structures, la formation politique de gauche prévoit une modification des mégastructures actuelles afin de recentrer l’action sur des organisations plus petites, qui permettront plus d’autonomie régionale, l’implication des collectivités, la gestion participative et les services plus adaptés aux besoins de la population. Encore une fois, on ne peut être contre la vertu, mais déjà une autre réforme, donc ? Je doute un peu que quiconque dans le réseau ait envie de repartir le bal si rapidement.

QS mise ouvertement sur le réseau des CLSC pour assurer la première ligne. C’est tout un défi de souhaiter rétablir — contre vents et marées et médecins — le projet initial du PLQ… de 1970. Le problème risque d’être encore une fois la collaboration des médecins, qui n’ont pas trop adhéré à un modèle de première ligne centré sur les CLSC.

L’organisation des services serait améliorée par une expansion des équipes multidisciplinaires, le fait de  déléguer des actes, des gains d’efficacité entre les GMF, les CLSC et d’autres formes de services en première ligne et une hausse du financement des organismes communautaires. Il est pertinent d’aborder ces aspects négligés des grandes réformes du PLQ : la coordination des soins en première ligne, une des clés de l’amélioration de l’accès et des services aux patients.

En conclusion…

Comme on le voit, les partis ont été plutôt actifs du côté de la santé dans leurs annonces publiques jusqu’ici. Si on doit admettre que parmi les idées présentées, plusieurs sont intéressantes et permettraient de renouveler l’organisation du réseau, on peut toutefois s’interroger sur leur capacité réelle d’amener toutes ces propositions sur le terrain, de les financer et, surtout, d’en réussir l’implantation.

La campagne en santé est à suivre et je reviendrai chaque semaine sur le sujet. Dans une société vieillissante comme la nôtre, la santé reste un sujet majeur, et on peut penser qu’elle le demeurera au moins jusqu’au 1er octobre. Par la suite, on verra !

En attendant, si cela ne vous donne pas déjà trop mal à la tête, je vous souhaite une bonne campagne.