Changements climatiques : on est foutus ?
Santé et ScienceÉlections 2018

Changements climatiques : on est foutus ?

La planète brûle et, pourtant, la question des changements climatiques semble presque absente de la campagne électorale en cours. Loin de se laisser abattre, Valérie Borde nous donne quelques raisons d’espérer…

Les changements climatiques et l’état de la planète sont le plus grand défi de l’humanité, et les candidats aux élections en parlent à peine ! Sont-ils complètement irresponsables ?

Le PLQ et la CAQ, les deux partis politiques en tête des intentions de vote, ne sont entièrement d’accord qu’avec quelques-unes des 23 priorités énoncées par les principaux groupes environnementaux du Québec. Les réponses détaillées au questionnaire qui leur a été soumis et le peu d’importance accordée à ces enjeux ne nourrissent aucun espoir qu’un coup de barre rapide soit donné par le prochain gouvernement dans la lutte contre les changements climatiques, la préservation de la biodiversité, des sols et de l’eau.

La CAQ s’est contentée d’énoncer de grands principes, de donner des réponses vagues ou conditionnelles, voire de contredire sa propre plateforme (en assurant par exemple qu’elle va augmenter le budget du ministère de l’Environnement). Le PLQ  a continué sur sa lancée habituelle en prônant des politiques et stratégies qui vont certes dans le bon sens, mais dont il y a bien peu de chances qu’elles atteignent leurs cibles dans le temps imparti, par manque de budgets consacrés à l’environnement et par mollesse face aux lobbys. Le PQ et QS font nettement mieux. Mais ils sont derrière dans les sondages et rien ne prouve qu’ils tiendraient leurs promesses…

Malheureusement, force est de constater que des politiques à la hauteur des défis sont bien difficiles à mettre en place, car la société dans son ensemble fait de la résistance. Si on se souciait vraiment tant que ça de l’environnement et du climat, ce serait un thème central de cette campagne électorale !

Sommes-nous foutus ? En France, la démission fracassante du ministre de la Transition écologique Nicolas Hulot, qui a avoué qu’il ne croit plus qu’on puisse agir rapidement et de façon importante au plus haut niveau de l’État, a — pour un temps — secoué l’opinion publique. Aux Nations unies, le secrétaire général, António Guterres, a enjoint au monde de rompre avec la paralysie, annonçant des conséquences catastrophiques en cas d’inaction dans les deux ans à venir. Le chroniqueur de La Presse Patrick Lagacé s’est dit désolé d’être défaitiste et persuadé que l’humain n’arrêtera pas les changements climatiques.

Je ne suis pas d’accord avec lui. Entendons-nous : les changements climatiques sont une réalité prouvée, et je suis moi aussi convaincue que l’humanité va manger toute une claque dans les prochaines décennies. Plus on tergiverse, plus ce sera dramatique pour les générations futures. Les morts dues aux canicules, les réfugiés fuyant par millions des zones rendues inhabitables, les villes forcées de s’éloigner des côtes, l’agriculture complètement déstabilisée par des conditions changeantes, le tout sur fond de pénuries croissantes d’eau, de métaux précieux et de sable… chaque nouvelle étude publiée sur ces sujets donne immanquablement des raisons de craindre le pire !

Le cerveau humain est malheureusement incapable d’appréhender ces phénomènes qui nous dépassent complètement parce qu’ils sont trop abstraits, trop lointains dans le temps et trop mondiaux. La complexité de la vie sociale de l’espèce humaine fait aussi qu’il est illusoire de penser qu’on peut changer radicalement les systèmes économiques et le mode de vie de milliards d’humains en l’espace de quelques années. S’extraire de son quotidien, prendre de nouvelles habitudes et changer d’avis, c’est difficile !

Or, nous sommes face au plus grand défi que l’humanité ait jamais connu, car il est planétaire et ne pourra être surmonté que si tout le monde s’y met. Mais le fait que les négociations internationales avancent à pas de tortue depuis 25 ans n’a vraiment rien d’étonnant !

Cependant, l’humain a beau être un peu limité, je crois qu’il est quand même capable de ne pas perdre complètement cette bataille. On nous parle de 2100 comme si c’était demain, mais voyons où nous en étions il y a 82 ans, en 1936. À cette époque, l’espérance de vie des Canadiens était de 61 ans pour les hommes et de 63 pour les femmes. On ne savait à peu près rien de la pollution. Après la Seconde Guerre mondiale, dans les pays industrialisés, la quantité de contaminants rejetés dans l’air, l’eau et les sols a explosé au cours des Trente Glorieuses, de 1945 à 1975, jusqu’à atteindre un niveau insoutenable. Mais le grand smog de Londres en 1952 (12 000 morts) et la publication du livre Silent Spring (sur les ravages du DDT) en 1962 ont sonné l’alerte, ce qui a donné naissance au mouvement écologiste et aux institutions d’État visant à freiner la pollution (au Québec, le ministère de l’Environnement a été créé en 1979).

Depuis, dans les pays industrialisés, le niveau de pollution par de fortes quantités de substances très toxiques a énormément diminué : des mesures comme l’interdiction du plomb dans l’essence, la construction d’usines d’épuration, l’instauration de normes sur les rejets industriels dans l’eau et dans l’air… tout cela a eu une portée considérable !

Certes, une grosse partie des progrès s’est faite au détriment du climat et des ressources de la planète. Une autre s’est faite sur le dos des pays en développement, où les avancées sont bien moins évidentes, ralenties par la surpopulation, les conflits, l’urbanisation, la pauvreté, la corruption… et par les déchets et la pollution venus des pays industrialisés. Encore aujourd’hui, 80 % des eaux usées générées dans le monde ne sont pas traitées ! Les pays émergents, notamment la Chine et l’Inde, sont aux prises avec un niveau affolant de pollution de l’eau, de l’air et des sols, car la croissance économique et l’augmentation du niveau de vie ont été beaucoup plus rapides que les progrès dans l’assainissement. Trois milliards d’humains ne disposent pas d’installations contrôlées d’élimination des déchets, et 11 % de la population du globe (contre 19 % en 2000) n’a pas accès à de l’eau potable.

Dans les prochaines années, les changements climatiques et l’épuisement des ressources naturelles vont assurément nous faire mal. La décroissance à laquelle certains aspirent va très probablement se produire toute seule ! Et, comme toujours, ce sont les plus mal pris qui vont souffrir le plus.

Mais il reste des raisons d’espérer.

D’abord, localement, un peu partout dans le monde, il y a des progrès qui, même s’ils sont insuffisants, sont bien réels. Les environnementalistes ne perdent pas toutes leurs batailles. À côté des VUS toujours plus nombreux et de la congestion croissante, on voit aujourd’hui dans nos rues beaucoup plus de gens qui pédalent, conduisent des voitures petites ou électriques, utilisent l’autopartage ou prennent le bus qu’il y a 20 ans. Dans nos assiettes, il y a de moins en moins de viande. On commence à se débarrasser des pesticides tueurs d’abeilles, certes très nocifs, mais qui représentaient quand même déjà tout un progrès par rapport au terrible DDT interdit dans les années 1970 à 1980.

Toutes les stratégies qu’on invente quelque part sur la planète et qui fonctionnent sont de plus en plus souvent communiquées, ce qui accélère leur adoption. Parlez-en aux milliers de participants au Global Climate Action Summit, la « COP » des acteurs non étatiques, réunis cette semaine à San Francisco.

Ensuite, même si c’est difficile à admettre, il se peut que des régimes autoritaires nous aident à repousser l’échéance, car ils sont capables de forcer des changements par une répression inenvisageable en démocratie. Si la Chine (un septième de la population mondiale) atteint ses objectifs, on va faire un grand bond en avant, comme aurait dit Mao, et gagner un peu de temps pour réagir. Dur pour les droits de l’homme, mais efficace pour la planète ? Possible.

Finalement, on sait déjà en bonne partie quelles actions poser, même si on est incapables de se décider à mettre en œuvre rapidement les solutions : brûler moins de pétrole, lutter contre les îlots de chaleur, protéger les milieux humides et les écosystèmes côtiers, fabriquer des biens plus durables en favorisant l’économie circulaire, aménager les villes autrement, investir dans l’éducation des filles pour ralentir la croissance de la population dans les pays pauvres, accueillir les réfugiés…

Alors oui, possible, comme l’écrit Patrick Lagacé, qu’on garde nos mauvaises habitudes jusqu’à crever, telles des grenouilles dans l’eau qui bout. Mais possible aussi que, motivés par quelques catastrophes touchant directement les lieux de pouvoir, par des préoccupations sans cesse croissantes et des solutions à portée de main, on saute à temps hors de l’eau, un peu brûlés et secoués, mais vivants.

On dispose d’études solides pour nous dire comment va évoluer le climat si on ne fait rien. On est aussi certains que plus on agit vite, plus on a de chances d’éviter l’anéantissement. Et rien ne prouve formellement que l’humanité sera incapable de limiter les dégâts. Alors non, le match n’est pas fini. Sans nous bercer d’illusions, ne baissons pas les bras et essayons de faire du mieux que nous pouvons, ce sera déjà ça. Et qui vivra verra !