Pour qui voteront les médecins le 1er octobre ?
Santé et ScienceÉlections 2018

Pour qui voteront les médecins le 1er octobre ?

Le vote médical est peut-être plus varié qu’on ne le pense généralement, avance Alain Vadeboncœur. Et plus à gauche qu’on ne s’y attend. La preuve en chiffres. 

Pour qui voteront les médecins le 1er octobre ? Ma foi, je n’en sais rien. C’est qu’il ne semble exister aucune donnée sur la question. J’ai eu beau consulter des collègues, des spécialistes du vote, d’anciens députés médecins et même le Collège… personne n’a de réponse.

Alors, quoi faire ? Facile :  je les ai sondés moi-même*. Ça vaut ce que ça vaut, mais c’est tout de même instructif.

Il faut savoir qu’en 2014, d’après les bruits de corridors de l’époque (où on trouve aussi des civières), le « vote médical » devait aller au PLQ. Notamment parce que le Parti québécois avait annoncé une réouverture des ententes de rémunération.

On connaît la suite : « l’énergique » Gaétan Barrette s’est retrouvé dans le siège du conducteur au ministère de la Santé. Compte tenu des conflits répétés avec le ministre, surtout en ce qui concerne les médecins de famille, il s’en trouve sûrement quelques-uns pour avoir regretté leur choix.

En 2018, la donne est moins claire, pour plusieurs raisons dont nous allons discuter.

Ce que des médecins pensent

J’ai d’abord demandé de compléter la phrase suivante : « Aux prochaines élections québécoises, je pense que les médecins voteront pour… » Sans surprise (pour ma part), 36 % des répondants croient que les médecins voteront majoritairement pour le PLQ. On trouve ensuite… l’indécision, à hauteur de 26 % ; puis QS à 12 % ; puis la CAQ à 9 % ; et le PQ ferme la marche à 3 %.

Réponses reçues de 256 médecins, résidents et étudiants en médecine via Facebook. Dans un sondage probabiliste, la marge d’erreur d’un tel échantillon est de 6 %.

Si plusieurs raisons peuvent expliquer cette perception, la première est sans doute que les médecins font partie — mes collègues ne le contesteront pas — des privilégiés de la société et qu’ils ne souhaitent donc pas chambouler notre système politique ou économique.

Un vote à gauche ?

Mais avec surprise (pour ma part), ces mêmes médecins, quand on leur demande ensuite de compléter la phrase « Aux prochaines élections québécoises, je compte voter pour… », annoncent des intentions de vote vers QS à hauteur de 37 %.

On trouve en deuxième place le PLQ à 16 % (moins que dans les prédictions), puis le PQ à 11 % (mieux que dans les prédictions) et finalement la CAQ à 8 % (semblable au 9 % ). Les indécis sont à 18 %.

Réponses reçues de 256 médecins, résidents et étudiants en médecine via Facebook. Dans un sondage probabiliste, la marge d’erreur d’un tel échantillon est de 6 %.

C’est du moins ce que j’observe dans cet échantillon probablement assez jeune, plutôt engagé et plus à gauche que la moyenne. J’admets que ce groupe est sans doute assez différent de la moyenne des médecins, mais que voulez-vous, c’est un effet des bulles que crée Facebook. Bref, j’aurai ausculté le poumon gauche de la profession, où je m’oxygène régulièrement.

Voter pour QS ?

Cet échantillon de médecins souhaite donc voter surtout pour QS, mais de manière intéressante, si on examine les propositions « médicales » de QS, on les trouve un peu en porte-à-faux : la réouverture des ententes, le salariat, la perte du statut de travailleur autonome pour les médecins travaillant en établissement et l’abolition de l’incorporation, rejetées par la majorité des répondants.

Un gouvernement solidaire proposerait d’abolir le statut de travailleur autonome de ceux qui travaillent en établissement pour en faire des employés de l’État, une idée à laquelle la profession s’est toujours vivement opposée, même dans mon échantillon.

Quant au salariat des médecins dans les établissements, ce n’est pas une lubie, puisque des modèles existent déjà dans bien des pays, et même près de nous, comme au Nouveau-Brunswick, où les médecins d’urgence sont rémunérés selon un taux horaire.

Sachant aussi que QS souhaite retrancher 12 % à la rémunération des spécialistes (soit un milliard de dollars) et hausser l’impôt par l’ajout de paliers d’imposition, il faut croire qu’une bonne proportion appuie donc un parti qui promet pourtant de nous brasser passablement la cage (dorée).

Comme le ressac serait intense, seul un gouvernement disposant d’un mandat fort, porté par un mouvement social d’ampleur, pourrait faire face à une telle fronde, qui entraînerait un conflit de plusieurs années. Or, un pareil mandat est hors de portée de QS en 2018.

Il faut croire que ces médecins passent outre et choisissent QS pour d’autres raisons. Peut-être parce que trois des quatre partis ont la même position par rapport aux ententes de rémunération (sauf le PLQ, qui les laisserait tels quels) et que, tant qu’à devoir en subir les conséquences, mieux vaut voter par conviction.

Niveau d’accord des médecins avec les principales propositions des différents partis les touchant plus ou moins directement. Les propositions sont classées par ordre décroissant d’appui moyen (qui varie de +2 à -2). Les trois premières (décentralisation, maintien des ententes, gel du revenu) reçoivent un appui positif. L’ouverture des CLSC est neutre. Toutes les autres sont en territoire négatif. Les cinq propositions recevant le plus d’opposition sont : la perte du statut de travailleur autonome, la réouverture des ententes, l’abolition de l’incorporation, l’application des sanctions de la loi 20 et la hausse de l’assiduité à 90 %. Pour cette dernière, c’est sans doute en raison du caractère irréaliste de la proposition et du fait que les médecins ne peuvent obliger les patients à garder une relation exclusive avec eux. Le graphique est basé sur les réponses de 256 médecins, résidents et étudiants en médecine contactés sur Facebook.

Le PLQ comme 2e choix ?

Le PLQ est le seul parti qui ne remet pas en question les ententes signées récemment avec les fédérations, où les médecins (surtout les spécialistes) ont beaucoup gagné et qui ont causé bien des remous, comme vous le savez si vous ne vivez pas dans une caverne.

Mais en parallèle, les conflits continuels avec Gaétan Barrette ont laissé des marques. Disons pour le moins que son passage à la tête du ministère de la Santé ne sera pas le plus agréable souvenir de mes collègues, en particulier pour les médecins de famille.

Un signal d’une ère « après-Barrette » a toutefois été envoyé dès le début de la campagne par Philippe Couillard, qui a d’ailleurs plusieurs raisons de favoriser une passation de pouvoirs en santé, même si — nuance importante ! — rien ne semble encore indiquer que « l’approche Barrette » sera chose du passé.

C’est que le premier ministre en a lui-même rajouté à propos de l’application des sanctions prévues à la loi 20 (suspendues l’an dernier), de l’obligation de suivre X patients et du maintien d’un « taux d’assiduité » encore plus élevé que celui proposé par son ministre. Cela refroidit l’intérêt envers le PLQ de quelques-uns de mes collègues, qui s’opposent assez farouchement à ces propositions.

Après 15 années sans interruption de ministres médecins, une éventuelle ministre ex-gestionnaire de carrière et PDG d’un CIUSSS, perçue comme devant s’inscrire dans la continuité de l’approche Barrette, serait-elle reçue comme une bouffée d’air frais ?

Il demeure que la position exprimée par Gertrude Bourdon de ne pas bouleverser le réseau par une nouvelle réforme (alors que QS souhaite rapidement rebrasser les structures) est la bienvenue, même si on souhaite dans la profession médicale l’abandon du mode de gestion centralisateur du ministre Barrette.

Ou le PQ ?

Le PQ arrive troisième dans mon petit sondage. Même si plusieurs médecins ont été députés et importants ministres péquistes dans le passé, les critiques du parti à l’égard des ententes de rémunération médicales ont été vives ces dernières années, notamment par la voix de la dynamique Diane Lamarre, ce qui n’a sans doute pas créé beaucoup de ponts.

Certes, le PQ s’est engagé à geler la rémunération des médecins, mais c’est déjà plus neutre que la position de la CAQ et de QS à cet égard. La volonté de mettre fin à l’incorporation des médecins, qui concerne aujourd’hui une majorité, n’est pas non plus bien reçue dans mon sondage.

On trouve aussi dans le discours du parti un désir assez net de donner plus de place aux autres professions de la santé, ce qui est généralement une bonne idée.

Mais je doute que la volonté du PQ de miser sur une version plus autonome de la pratique des infirmières praticiennes et sa promotion des cliniques d’infirmières spécialisées sans médecin soient bien reçues, d’abord parce qu’on s’éloigne de la pratique intégrée à favoriser, ensuite et surtout parce qu’on enlève du pouvoir aux médecins.

Enfin, même si la campagne n’a pas d’enjeu référendaire, la majorité des médecins sont (à ma connaissance) fédéralistes, ce qui les éloigne d’autant du PQ.

Reste la CAQ ?

Si le score de la CAQ est si bas (8 %), c’est peut-être simplement parce que les médecins ont gardé un souvenir douloureux du passage du chef de la CAQ, François Legault, au poste de ministre de la Santé dans le gouvernement Landry. En tout cas, ils en parlent sur les réseaux sociaux.

À cet égard, l’épisode des huissiers en 2001, que le ministre avait décidé d’envoyer aux médecins pour couvrir les urgences en difficulté, a engendré un conflit intense avec les fédérations médicales, à tel point que la mesure avait été retirée prestement pour faire place à des idées plus collaboratives.

On trouve justement dans plusieurs interventions récentes de François Legault à propos des médecins un ton directif qui rappelle son passage comme ministre, concernant par exemple les heures d’ouverture étendues des groupes de médecine familiale, le changement des modes de rémunération en première ligne (pour la rémunération par patient, pas une mauvaise idée) ou encore sa volonté de rouvrir l’entente de rémunération.

La CAQ propose enfin de « resserrer les règles de l’incorporation des médecins » (elle voulait l’abolir en 2016).

Pour toutes ces raisons, on peut penser que les médecins ne se rueront pas vers la CAQ dans l’isoloir.

Alors, pour qui voter ?

Le vote médical est peut-être plus varié qu’on ne le pense généralement, du moins pour les répondants. Et plus à gauche qu’on ne s’y attend. Notez que plusieurs pensent annuler leur bulletin, ne se retrouvant dans aucun des principaux partis.

Parmi ceux-là, certains voteront vert pour exprimer leurs états d’âme plutôt que d’annuler leur vote. S’agissant de santé , l’environnement est quand même l’enjeu le plus important de l’humanité — même si on en parle insuffisamment durant la campagne.

* Ajout 23 septembre. Comme je me le suis fait demander, j’ai posé ces questions dans un vaste forum privé de médecins sur Facebook, et non à mes « amis » Facebook (ce qui aurait pu favoriser un biais plus important). A priori, ce ne sont donc pas des médecins identifiés à la gauche. J’ai aussi ajouté la marge d’erreur dans les légendes des deux premières questions.