La CAQ et la santé : révolution ou simple évolution?
Santé et ScienceÉlections 2018

La CAQ et la santé : révolution ou simple évolution?

Le Dr Alain Vadeboncoeur se demande à quoi va bien pouvoir ressembler l’action d’un gouvernement caquiste en matière de santé. Il appelle de ses voeux des promesses de réinvestissements comme dans la dernière année du gouvernement libéral, plutôt que des compressions répétées comme dans les premières années de ce même gouvernement.  

L’élection de la CAQ ayant été décrite avec justesse comme un tremblement de terre politique, on peut logiquement se demander si elle ébranlera les fondations de notre système de santé. Je parie que non, du moins si on se fie à la plate-forme présentée durant la campagne. Ce qui serait une bonne nouvelle pour tout le monde.

Parce que ses propositions demeurent somme toute dans la continuité de l’action du précédent gouvernement et dans la lignée des propositions des autres partis, dont le PLQ – un peu moins QS évidemment. De plus, les divergences notées avec le PLQ sont plutôt les bienvenues.

La CAQ et la première ligne

Si la CAQ propose sans surprise que tous les Québécois « possèdent » un médecin de famille, on insiste aussi sur l’amélioration des délais pour les rendez-vous urgents, qu’on souhaite limiter à 36 heures (ce qui serait une avancée). On parle ici d’accès adapté, ce qui signifie pouvoir prendre rendez-vous rapidement avec son médecin lorsqu’on est malade. Continuité, donc.

On espère que ce mouvement vers un meilleur accès va s’accélérer, puisque les délais demeurent un problème central dans notre système de santé. À cet égard, il faut savoir que le ministère s’est déjà doté d’un outil pour les rendez-vous en ligne (encore peu utilisé par les cliniques) qui pourrait par ailleurs permettre d’évaluer si l’accès est vraiment « adapté » ou pas.

C’est par ailleurs le modèle hybride intégrant les CLSC, les GMF et les cliniques réseau, que le gouvernement de la CAQ entend appuyer pour la première ligne. Il vise à accroître les heures d’ouverture et à permettre plus de rendez-vous par internet, potentiellement grâce à l’outil informatique mentionné plus haut. Ces orientations sont cohérentes avec le développement qui prévaut depuis la création des GMF, œuvre de… François Legault, ministre de la Santé au début des années 2000. Et celles du gouvernement libéral.

Une promesse plus ambitieuse est de réduire à 90 minutes le délai d’évaluation médicale des patients à l’urgence. Il s’agit d’une amélioration d’environ 1 heure sur les délais actuels, qui sont de l’ordre de 2h30 (même si bien des gens tiquent devant ce chiffre, qui représente pourtant la réalité). Si on peut effectivement diriger les patients moins malades vers la première ligne en quantité, cela ne parait pas nécessairement hors de portée. Tout le monde le souhaite, mais « on verra ».

Concernant la rémunération médicale, les médecins de famille pourront souffler un peu, parce que c’est surtout avec les médecins spécialistes que la CAQ voudra « discuter ». François Legault a par ailleurs promis de rouvrir leur entente afin de ramener la rémunération aux cibles prévues dans l’entente (qu’il avait lui-même initiée comme ministre en 2003). Soit le niveau canadien, en tenant compte d’un différentiel du coût de la vie d’environ 12 %. Différence notable avec le gouvernement Couillard, qui comptait plutôt respecter… ses propres ententes.

Il faut espérer que cela ne mènera pas à une confrontation stérile et que les médecins évalueront que leurs propres demandes correspondaient justement à ces barèmes. Du reste, le premier ministre désigné a mis un peu d’eau dans son vin en indiquant qu’il attendra le dépôt du rapport de l’ICIS sur la question, prévu pour septembre 2019, tout en demandant à l’organisme d’accélérer les travaux.

Par contre, la Fédération des médecins omnipraticiens du Québec devra certainement s’asseoir à la table des négociations pour commencer à discuter des changements que le nouveau gouvernement souhaitera apporter aux modalités de rémunération, pour diminuer la part de l’acte notamment.

Haro sur le surdiagnostic

Un point intéressant et un peu nouveau, bien que le PQ l’avait déjà évoqué sur sa plate-forme, est de « s’attaquer aux problèmes du surdiagnostic médical », certainement un grand défi pour la médecine dans les prochaines années. C’est d’ailleurs une question qui m’intéresse beaucoup, puisque je l’ai souvent abordée sous divers angles. Du nouveau, bienvenu.

Un colloque médical aura d’ailleurs lieu la semaine prochaine à Québec, où je présenterai la conférence d’ouverture, dont le thème est justement le surdiagnostic. Organisé par la Fédération des médecins omnipraticiens du Québec, il propose une réflexion sur les impacts liés par exemple au dépistage précoce et parfois inutile de certains cancers.

Il s’agit toutefois d’un sujet pointu, plutôt complexe et mal compris de la population, pour lequel un travail main dans la main avec le Collège des médecins et les fédérations sera requis, tout en assurant de diffuser une information pertinente à la population.

Infirmières et hôpitaux

Pour ce qui est des infirmières, on semble avoir l’intention de répondre aux attentes des syndicats, en augmentant le nombre de postes d’infirmière à temps complet, en abolissant les heures supplémentaires obligatoires, en révisant les ratios de patients par infirmière et en déployant plus d’infirmières praticiennes spécialisées. De l’oxygène. Comme tout le monde en offrait.

Une orientation qui sera saluée, notamment par tous les acteurs du réseau, et une claire volonté de décentralisation. Comme j’en parlais dans mon texte récent dans L’actualité, la centralisation à outrance du réseau de la santé, notamment autour de la figure du ministre Gaétan Barrette et du ministère, a engendré son lot de problèmes, tout en étant décriée par la plupart des experts. La CAQ entend donc favoriser l’autonomie des établissements en leur donnant plus de latitude pour « assumer leurs responsabilités ». Une orientation bienvenue.

Toujours du côté des hôpitaux, le futur gouvernement souhaite contrer l’escalade des tarifs de stationnement dans les hôpitaux, qui atteignaient des dizaines de dollars un peu partout, la CAQ se propose de ramener un prix plafond de « 7 à 10$ selon les régions » et la gratuité pour les deux premières heures. Une mesure facile à décréter, mais qui nécessitera un financement de plusieurs millions de dollars, puisque bien des hôpitaux s’appuient sur les stationnements pour assurer en partie l’équilibre de leurs finances.

Personnes âgées

Quant aux personnes âgées, un des grands thèmes de la campagne en santé, on mise sur des mesures de « gériatrie sociale » – un peu à l’image de la pédiatrie sociale, chère au gouvernement libéral -,  s’appuyant sur des structures privées sans but lucratif mais subventionnées par l’État pour offrir de nouvelles façons de faire. Je reste méfiant de voir à quoi pourrait ressembler ce nouveau modèle..

Comme tous les partis, la CAQ souhaitait bonifier les soins à domicile, certainement une vraie priorité de notre système, qui investit fort peu dans ce type de soins, comme dans le reste du Canada d’ailleurs, contrairement à des pays européens qui font beaucoup mieux en la matière. De même, l’embauche de personnel supplémentaire en CLSC sera bienvenue, de même que le support accru aux résidents hébergés. Ce que chacun promettait en campagne.

L’ambitieux projet de « Maisons des ainés » est pour sa part questionnable, dans la mesure où il représenterait des coûts élevés et entraînerait une augmentation des besoins de main-d’œuvre, déjà en pénurie.

Sur un sujet connexe, la CAQ souhaite mener une consultation publique sur la possibilité d’élargir l’aide médicale à mourir aux personnes atteintes de la maladie Alzheimer, un sujet sensible qu’il faudra mener avec tout le doigté possible.

Dans la continuité

Comme on le voit, les orientations de la CAQ en matière de santé sont dans la continuité des développements récents et ne devraient pas a priori causer de heurts si la plate-forme est respectée. Certaines mesures sont même les bienvenues et seront bien reçues par les différents intervenants de la santé.

Comme il y a toutefois loin de la coupe aux lèvres, on suivra avec attention la nomination de la probable ministre de la Santé, Danielle McCann, qui a été directrice générale de l’Hôpital de Verdun puis PDG de l’Agence de Montréal. Ses premières décisions donneront une idée des orientations des quatre prochaines années. Le Dr Lionel Carmant, pour sa part, trouverait une position de ministre délégué à l’enfance, où ses compétences en neuropédiatrie seront utiles.

Quoi qu’il en soit, on gardera un œil attentif sur ces éventuels titulaires, tout en les invitant à redonner rapidement de l’oxygène au réseau en démarrant la décentralisation et en réglant la question sensible des pénuries de personnel, qui minent actuellement les équipes.

Et en souhaitant que le gouvernement caquiste ressemble davantage au gouvernement PLQ de la dernière année, avec de multiples promesses de réinvestissements, qu’à celui des premières années, dont les compressions répétées ont fait bien mal. À suivre, donc!