Médecin de la famille
Santé et ScienceChronique de Alain Vadeboncoeur

Médecin de la famille

Quand un de ses proches reçoit des soins à l’hôpital, le médecin se retrouve souvent dans une position délicate, nous explique Alain Vadeboncœur.

Quelques heures après le début de mes dernières vacances d’été, mon téléphone sonne : un membre de ma famille est entré d’urgence à l’hôpital. J’arrive avec ma femme le lendemain soir à son chevet. C’est un grave AVC. Suivront cinq jours de présence assidue aux soins intensifs, jusqu’à presque m’épuiser. Puis, des allers-retours répétés entre le chalet et l’hôpital, il faut bien que je me repose un peu.

Quand ma cousine, elle-même médecin, prend des nouvelles de la malade, aussitôt après, elle s’informe de moi, afin de savoir comment je vis toute cette histoire. C’est qu’elle connaît bien ces situations particulières, auxquelles j’ai aussi dû faire face plusieurs fois. Celles où je joue un difficile double rôle.

Je suis d’abord un proche qui réagit comme tout le monde aux mauvaises nouvelles, éprouve de la tristesse ou de l’angoisse et essaie de consoler les autres de son mieux. Mais il est aussi question de maladie, de symptômes, de tests et de diagnostics, alors je reste un peu — pas mal trop — médecin, ce qui n’est pas de tout repos.

Je me retrouve dans l’inconfortable position d’intermédiaire entre la famille et l’équipe soignante, de traducteur des informations discutées et de médecin « non traitant » élaborant bien malgré lui ses propres impressions diagnostiques. Combien de fois m’est-il arrivé de prendre connaissance d’un problème apparemment « ordinaire » pour un proche, mais qui à mes yeux représentait une menace pour la vie ? D’ajouter aux explications du médecin traitant ? De tout répéter à chaque nouvelle arrivée d’un parent ou d’un ami ?

Aux conversations directes se mêle un second échange situé à un tout autre niveau — le niveau médical — dont le contenu apparaît plus précis, fouillé, technique, approfondi — et souvent, plus inquiétant. Par exemple, quand pour bien faire un collègue me montre une radiographie ou une échographie, ou que je me retrouve à interpréter des résultats de laboratoire pour inévitablement en tirer des conclusions. Je devrais plutôt garder mes distances et tâcher de ne pas interférer avec les soins, même si c’est difficile.

De l’autre côté du miroir, découvrir un médecin parmi les proches n’est pas forcément rassurant pour l’équipe traitante. C’est qu’au milieu des personnes bouleversées — je m’inclus dans le lot — mon regard et mes oreilles de professionnel demeurent attentifs en suivant une autre trame narrative. Le médecin traitant peut se croire jugé si je ne fais pas attention à mes commentaires.

Être médecin et membre de la famille me place aussi en porte-à-faux avec les émotions ressenties, tant les espoirs que les abattements. L’accès à l’information diffère parce que je comprends tout autrement les conversations avec le médecin traitant, certains mots pouvant signifier une bonne nouvelle pour la famille et une sombre pour moi. Souvent, je perçois l’épisode de soins comme une montagne à franchir, jour après jour, alors que les autres ressentent directement — et viscéralement — chaque montée ou descente, heure après heure, avec l’intensité d’un aboutissement ou d’un échec.

Je constate aussi que j’ai une fâcheuse tendance à demeurer réservé dans l’évaluation pronostique, préparant mon entourage à toutes les éventualités, y compris les pires. J’aimerais parfois rester positif, mais c’est plus difficile quand on a vu tant de gens souffrir et mourir. Cette différence de perspective peut menacer la solidarité nécessaire du clan familial, lorsque les événements prennent des significations divergentes pour chacun.

Le cas extrême, c’est quand je joue le rôle du malade, ce qui m’arrive rarement. Imaginez un peu la complexité : je fournis l’information médicale, réponds aux questions, subis — tout en l’observant — l’examen physique, vis comme tout le monde les émotions suscitées, discute le diagnostic et renseigne mes proches. Il est difficile pour moi de m’abandonner, ce qui me porte à vouloir influencer l’épisode de soins ou — une mauvaise idée — le commander. Parce que le médecin en moi nuit souvent au patient que je suis alors, il me faudrait peut-être recevoir des leçons ; je manque vraiment de pratique, ne disposant pas d’un médecin traitant. 

Même si j’aimerais bien, moi aussi, pleurer la maladie d’un proche ou m’enchanter de sa guérison sans me poser trop de questions à propos du diagnostic ou des choix de traitements, je sais pourtant que c’est impossible et que mon métier m’impose un double rôle qu’il me faut accepter.