Monsieur Legault, agissez pour le climat !
Santé et ScienceÉlections 2018

Monsieur Legault, agissez pour le climat !

« Cher Monsieur Legault, vous ne serez pas le premier à renier des promesses électorales. Mais vous pourriez passer à l’histoire comme étant de ceux qui ont eu le courage de le faire pour une bonne raison. » Valérie Borde écrit au nouveau premier ministre. 

Cher premier ministre,

Même si vous êtes certainement très occupé ces jours-ci, vous avez sûrement entendu que le Groupe intergouvernemental d’experts sur le climat a publié un nouveau rapport cette semaine. Voici donc ce que vous devez en retenir et, surtout, ce que vous devez en faire.

Le titre complet de ce rapport est : « Rapport  spécial  du  GIEC  sur  les  conséquences d’un réchauffement planétaire de 1,5 °C par rapport aux niveaux préindustriels et les profils connexes d’évolution des émissions mondiales de gaz à effet de serre, dans le contexte du renforcement de la parade mondiale au changement climatique, du développement durable et de la lutte contre la pauvreté. ».

Ce n’est pas un des bilans réguliers que fait le GIEC sur l’état des connaissances acquises sur l’évolution du climat et ses conséquences, mais un document spécial produit à la demande des 195 pays qui se sont entendus sur l’Accord de Paris en 2015. Il est destiné à éclairer les discussions lors de la prochaine grande rencontre internationale sur le climat qui se tiendra en Pologne en décembre.

Malheureusement, même la lecture du « Résumé à l’intention des décideurs » publié lundi risque de décourager bien des nouveaux élus peu habitués à décrypter le langage onusien et scientifique…

En voici donc un « ultrarésumé » à partager avec votre équipe, Monsieur Legault.

La température moyenne à la surface du globe a augmenté de 1 degré depuis les débuts de l’ère industrielle, à cause des activités humaines. Les conséquences en sont déjà bien visibles et touchent les écosystèmes comme les humains. On peut encore espérer limiter la hausse à 1,5 degré à condition de diminuer radicalement nos émissions de gaz à effet de serre dès maintenant, par des décisions à prendre au cours de ce mandat électoral. On ferait ainsi une grosse différence sur ce que l’humanité vivra dans 20 ou 30 ans. On sauvera potentiellement des millions de vies au cours du prochain siècle, surtout dans les pays pauvres. On diminuera les risques de multiples événements catastrophiques qui engendreront à coup sûr des crises économiques et sociales, y compris chez nous. Plus on attend, plus les conséquences seront graves et les risques d’un chaos total élevé. Il y a d’énormes différences en termes d’impacts pour l’humanité entre une hausse de 1,5 degré de la température moyenne à la surface de la Terre et une hausse de 2 degrés.

Voilà. Au cours de votre mandat, Monsieur le premier ministre, vous entendrez souvent dire que le Québec est un petit joueur dans ces grands enjeux planétaires et un coin de pays froid qui va plutôt gagner au change avec le réchauffement global. C’est faux. Cet enjeu nous concerne au premier plan. Comme le reste du monde, le Québec va devoir vivre avec une météo plus extrême, des canicules meurtrières et des inondations dévastatrices, un marché mondial de l’alimentation déstabilisé par les changements des conditions de culture (en passant, savourez donc votre café pendant qu’il est encore temps) et un afflux croissant de réfugiés climatiques qui entreront au Québec, qu’on le veuille ou non, car ils n’auront plus rien à perdre dans leur pays ravagé par le réchauffement et ses multiples conséquences. Le Québec va aussi devoir vivre dans une économie globale redessinée par les enjeux climatiques, où les mauvais élèves ne seront sûrement pas très bien vus.

Or les États-Unis, tous les pays d’Europe, la Chine et les autres grandes puissances économiques génèrent beaucoup moins de gaz à effet de serre par habitant que le Canada. Seule l’Australie et des petits pays producteurs de pétrole comme le Qatar, le Koweït ou les Émirats Arabes Unis contribuent plus au réchauffement climatique, par habitant.

Les Québécois non plus ne sont pas des anges en matière de climat. Comparés aux Albertains, ils sont juste très chanceux de vivre sur un territoire qui ne compte pas de ressources fossiles importantes mais dispose d’énormes quantités d’eau, qui ont permis le développement économique depuis les années 1970 grâce à l’hydroélectricité. Grâce à cela, ils émettent, par habitant, deux fois moins de GES que les Canadiens dans leur ensemble… mais quand même deux fois plus que la moyenne des habitants de la planète!

Notre mode de vie est excessivement polluant. Disposer d’un vaste territoire incite à le parcourir abondamment parce qu’il est encore possible, moyennant quelques kilomètres de plus à rouler par jour, de vivre loin du monde et proche de la nature, un luxe qui a disparu sur une bonne partie du globe. Le Canada, Québec compris, est le champion du monde de la vie de banlieue. Pas étonnant que les transports comptent pour une part énorme des émissions de GES des Québécois! Ce sont eux, avant tout, qui plombent leur bilan carbone.

Monsieur Legault, vous avez un rôle clé à jouer pour que le Québec respecte ses cibles de diminution des émissions de gaz à effet de serre. Nous ne devons pas nous laisser distancer par le reste du monde dans la grande transformation planétaire qu’impliquent les changements climatiques. Le prix Nobel qui vient d’être accordé à deux économistes pour leur travail sur le prix à accorder au carbone (c’est-à-dire à un certain volume d’émissions de gaz à effet de serre) illustre que, de plus en plus, émettre beaucoup de GES va coûter cher à ceux qui le font, qu’on le veuille ou non. Comme Canadiens, et comme Québécois, nous risquons d’y goûter, car un prix élevé du carbone arrivera peut-être bien plus vite qu’on ne le croit.

Signe des temps, même le président Trump n’a pas osé balayer du revers de la main le document du GIEC, lui qui qualifiait encore il y a peu le réchauffement global de canular. Peut-être a-t-il lu quelque part un résumé de cette étude qui démontre que le coût social du carbone (évaluation des dommages économiques engendrés, en fonction de la quantité de GES émise) va être extrêmement élevé aux États-Unis, à environ 50 dollars la tonne.

Monsieur Legault, vous avez la responsabilité d’agir maintenant sur le climat et de protéger la population, y compris contre elle-même (voyez ce billet à ce sujet). Vous avez la chance de disposer d’une opportunité rare de prendre des décisions possiblement impopulaires sans risquer de vous faire montrer rapidement la porte, tant votre victoire a été écrasante. N’ayez crainte, d’ici les prochaines élections, plusieurs événements catastrophiques convaincront de plus en plus d’électeurs que vous avez raison de vous préoccuper sérieusement du climat. Ce sera aussi fort difficile pour les partis d’opposition de vous critiquer si vous avancez plus vite qu’ils ne l’auraient fait.

Vous devez surtout renoncer aux gros projets d’infrastructures routières, élargissements d’autoroute et troisième lien que la Coalition Avenir Québec a défendus en campagne électorale et refuser fermement tout projet favorisant l’étalement urbain au détriment des terres agricoles et des espaces naturels. Tous ces travaux qui marqueront l’aménagement du territoire pour des décennies ne pourront faire autrement que d’accroitre les émissions de GES du Québec, émissions qui, au fil des ans, vont lui coûter de plus en plus cher. Il y a de multiples autres façons d’agir sur la congestion et d’améliorer la qualité de vies des Québécois de manière beaucoup moins destructrice pour la planète.

N’oubliez pas par ailleurs que maintenir le réseau routier actuel risque déjà d’être extrêmement difficile, car les infrastructures vieillissantes, construites en bonne partie dans les années 1970 et 1980, atteignent leur fin de vie. Le bilan publié récemment par La Presse, sur la base de documents du ministère des Transports, est très préoccupant. Ce ne sont pas les contrats de construction ni les emplois en construction qui vont manquer dans ce secteur au cours de votre mandat, mais les fonctionnaires, les ingénieurs et les dollars pour qu’on avance plus rapidement dans ces travaux de plus en plus urgents. Les détourner de cette tâche en leur imposant de nouveaux travaux est hautement risqué. Vous ne voulez pas avoir dans votre bilan un nouveau viaduc qui s’effondre.

Cher Monsieur Legault, vous ne serez pas le premier à renier des promesses électorales. Mais vous pourriez passer à l’histoire comme étant de ceux qui ont eu le courage de le faire pour une bonne raison.  La balle est dans votre camp.