Concentration extrême à l'urgence
Santé et Science

Concentration extrême à l’urgence

Qu’arrive-t-il quand le défi technique paraît insurmontable pour l’urgentologue ? Comment aller puiser en soi-même des ressources insoupçonnées ? Histoire vécue, racontée par Alain Vadeboncœur, d’un cas de plaie extrême.

Voilà plusieurs minutes que Jaroslav, urgentologue de garde cette nuit-là, s’affaire à réparer cette mauvaise plaie, causée par un énorme tesson de bouteille. Les tendons sont exposés, mais aucun n’a été atteint, ni non plus de vaisseau ou de nerf, fort heureusement pour Claude.

« Cela va pas si mal, je vais réparer cela.
— Oui, O.K., merci, doc. »

Le patient a dégrisé quelque peu depuis le début de ces travaux. Inquiet, il observe maintenant avec attention le va-et-vient délicat de la fine aiguille courbe maniée par le médecin, qui tire un fil de nylon bleu à travers la peau, rattaché par d’habiles nœuds matelassés. C’est un travail de moine : il faut rapprocher plusieurs petits lambeaux et s’assurer de ne pas trop serrer chaque point afin de ne pas asphyxier les tissus.

« Ne pas bouger, cela fera pas mal.
— C’est ben correct, jusqu’ici. »

Gelé par une injection directement autour d’un nerf, Claude ne sent rien. Après avoir partagé ses inquiétudes avec le médecin, il s’est maintenant tu, observant plutôt le patient rapiéçage de sa main meurtrie.

Sur le coup de minuit, sa femme avait échappé une bouteille de vin qui s’était fracassée sur le sol. C’est au moment où Claude tentait de la rattraper, la bouteille, pas sa femme, qu’il s’est infligé cette mauvaise blessure qui a aussi fait tourner de l’œil à son beau-frère, tombé face première dans les restes de dinde.

Heureusement que ça ne saigne plus, maintenant, un garrot pneumatique sur son bras facilitant ainsi la délicate réparation. Pendant ce temps, les infirmières vont et viennent au poste situé tout près. C’est d’ailleurs plutôt tranquille cette nuit-là, il n’y a qu’une demi-douzaine de patients en attente d’être vus, tandis que plusieurs autres reçoivent divers soins. Le médecin de soir et de nuit est parti une heure plus tôt, vers quatre heures.

Claude remarque cependant que le visage du médecin devient de plus en plus soucieux, tandis que des gouttes de sueur sont apparues sur son front. Qu’a-t-il vu d’anormal ? Un morceau de verre ? Une atteinte plus grave qu’il n’y paraît ? Il s’inquiète lui-même doublement, mais n’en dit mot pour ne pas déranger le toubib.

La tête baissée, le visage masqué, Jaroslav paraît maintenant concentré sur un point précis de la plaie, mais le patient ne sait pas de quoi il en retourne, puisqu’il ne peut apercevoir ses yeux, masqués par des verres protecteurs. Chose certaine, il a interrompu le travail incessant de son aiguille, comme pour mieux évaluer le nouveau défi qui se pose.

Le patient, de plus en plus inquiet, n’ose pas déranger la concentration du médecin, qui respire de plus en plus fort, comme en proie à un effort mental incroyable. Qu’est-ce qui ne va pas ? Une bonne minute passe. Une autre. Claude n’en peut plus. Le médecin paraît figé, il est peut-être même dépassé par l’ampleur de la tâche.

« Doc ? »

Jaroslav ne répond pas, toujours penché sur ce défi chirurgical. Mais la main de Claude, toute blanche et toujours sous garrot pneumatique, le tiraille et le fait même de plus en plus souffrir. Peut-être une infection ? Une gangrène ? Est-ce qu’il risque de perdre sa main ? C’est sûrement ça !

« Doc ! Allô ? Ça va ? »

Une infirmière jette de loin un coup d’œil, mais comme Jaroslav est très calme, elle continue à ranger ses tubes de prise de sang.

Vous savez comment sont les médecins : quand quelque chose ne va pas, ils se ferment parfois comme des huîtres. Claude, quant à lui, n’en peut plus de ce silence. Et s’il avait fait une grave erreur ? Confondu un lambeau avec un tendon ? Attaché son pouce à la mauvaise place ? Que sais-je encore !

« Doc ! Ma main ! Qu’est-ce qu’elle a ? Qu’est-ce qui va pas ? »

C’est à ce moment qu’il se produit quelque chose d’inattendu. Alors qu’il était jusque-là parfaitement immobile, hyperconcentré sur les tissus atrocement tailladés par le verre coupable, voilà maintenant qu’il laisse entendre un son terrible, sorti de nulle part, prononcé dans une langue étrangère et qui vient ébranler le silence de cette longue nuit de veille.

« Rorrrr frrrrrron chohhhh mmohhhhlofff. Brrrop.  »

Claude sursaute. Quoi ? Qu’a-t-il dit ? Un éclaboussement de sang gicle directement dans les lunettes du médecin, qui ne bronche pourtant pas, tout entier consacré à sa tâche. C’était du russe ? À moins que…

« Doc ? Allez-vous me parler ? »

Plus rien, pas un mot, ni en russe, ni en français, ni en wallon. C’est un moment d’angoisse.

« Allô ? À l’aide ? Venez m’aider, quelqu’un ! »

Cette fois, Gertrude, une infirmière d’expérience, lève la tête puis se décide, elle se lève et se lance d’un pas rapide vers la salle, sous le regard curieux du reste de l’équipe.

« Quoi ? Qu’est-ce qu’y a, monsieur ?
– Le doc il…  il…
– Il il quoi ?
– Je sais pas… mais ça a l’air grave ! »

Gertrude approche de la salle.

« Jaroslav ? »

Aucune réponse. Rendue dans la salle, elle répète son appel, cette fois d’un ton plus ferme.

« Jaroslav ! T’es-tu là ? »

Elle s’approche du médecin qui ne bronche pas d’un poil au moment où il lance une nouvelle phrase étrange.

« Rrrrimmmfloffff prrrrop…
— Excusez, monsieur.  Envoye, Jaroslav, réveille ! »

Elle donne sèchement une tape sur l’épaule de l’urgentologue, qui secoue la tête et ne paraît pas savoir où il se trouve.

« Quoi… Maman ? Qu’est-ce qu’on… Un code ?… On va…
— Ben non, t’as juste pas encore fini tes points. »

Le médecin lève des yeux effarés vers Claude, qui paraît aussi surpris que lui de la situation. Il se tourne ensuite pour apercevoir celle qui commande le bataillon de nuit. Retournant au champ opératoire déplacé par son sursaut, il revient alors complètement à la réalité et constate qu’il lui reste deux ou trois points à faire.

« Ah oui, excusez-le moi… »

Gertrude lève les yeux au ciel, se recule vers la porte et lance au patient, sans même le regarder :

« Oui, excusez-le lui, il travaille trop ces temps-ci. »

Elle s’en va jusqu’au poste, pendant que le médecin sourit au patient, ce qui ne se voit pas vraiment en raison du masque maintenant tout de travers.

« Je pense que… que je me le suis endormi, que je vais finir cela.
— Ben… Tant mieux… »

Le visage de Claude, où s’entremêlent surprise, soulagement et appréhension, est assez difficile à décrire en quelques mots. Mais pour qui s’inquiéterait, il faut savoir qu’une semaine plus tard, au moment de retirer ses points, la plaie était bien guérie et la cicatrice, tout à fait convenable vu les circonstances.