Cannabis : une expérience qui vaut la peine
Santé et SciencePrêts pour le pot?

Cannabis : une expérience qui vaut la peine

Même si une partie de la population s’y oppose fermement, la légalisation du cannabis est assurément une bonne décision, avance Valérie Borde. Il s’agit surtout d’une excellente occasion de tester si on peut gérer plus intelligemment notre rapport avec les psychotropes.

À moins de vivre sur une autre planète, vous savez que consommer du cannabis est désormais légal au Canada. Mais est-ce vraiment une bonne idée de donner facilement accès à tout le monde, dès l’âge de 18 ans, à une drogue qui perturbe le système nerveux et les fonctions cognitives, et influence l’état mental ?

Revenons à la base. Dans le cerveau des humains, comme dans celui de nombreux autres animaux, il existe un mécanisme appelé le circuit de la récompense, qui s’est mis en place au fil de l’évolution pour favoriser la survie de notre espèce. Manger, se reproduire, prendre soin de ses petits… tout cela active dans notre cerveau des neurones qui font naître une sensation de plaisir et nous incitent à répéter ces comportements.

Or, d’innombrables molécules, certaines d’origine naturelle, d’autres fabriquées par synthèse, peuvent activer directement ces neurones : c’est ce qu’on appelle des substances psychoactives ou psychotropes (un mot qui vient du grec et qui signifie littéralement « qui donne une direction à l’esprit »). Les stimulants (caféine, nicotine, cocaïne, amphétamines) favorisent temporairement un état d’excitation, masquent la fatigue et donnent le sentiment d’être maître de soi-même. Les dépresseurs, comme l’alcool ou l’héroïne, font se sentir détendu et lèvent les inhibitions. Les perturbateurs, comme le THC, le LSD ou la kétamine, un médicament anesthésique, modifient ce que les sens perçoivent du temps et de l’espace et engendrent des hallucinations. Les médicaments neuroleptiques, eux, sont utilisés pour « éteindre » le circuit de la récompense qui fait défaut dans certaines maladies telles que la schizophrénie, car ils ont un effet antipsychotique ou tranquillisant.

Notre condition d’humains fait que nous avons, depuis toujours, un énorme intérêt pour les psychotropes, que nous utilisons à la fois comme remèdes visant à soulager des maux liés au système nerveux (troubles mentaux, douleur, insomnie…), et comme drogues destinées à provoquer, ne serait-ce que temporairement, un état plaisant.

Les plus anciennes traces de notre goût pour l’alcool remontent à 13 000 ans. Le tabac, la coca, le pavot à opium, le haricot mescal et les champignons hallucinogènes sont aussi consommés depuis des millénaires. Le chanvre, Cannabis sativa de son nom latin, fut une des premières plantes cultivées par les humains, il y a environ 8 000 ans, et on sait qu’il est utilisé comme psychotrope depuis au moins 4 000 ans.

Le problème, c’est que toutes ces substances ont des effets nocifs, soit à cause des perturbations cérébrales qu’elles provoquent, soit à cause de leur mode de consommation. La nicotine, par exemple, n’endommage pas vraiment les fonctions cognitives, mais elle entraîne facilement la dépendance et rend très difficile d’arrêter de consommer n’importe quel produit qui en contient, que ce soit du tabac ou des cigarettes électroniques. Or, inhaler les produits de la combustion du tabac est extrêmement dommageable pour plusieurs organes vitaux, et même si les cigarettes électroniques semblent bien moins dangereuses, on ne sait pas quelles surprises elles peuvent nous réserver à long terme.

L’alcool, lui, est de loin la drogue la plus préoccupante pour l’humanité. Il est facile à fabriquer à partir de n’importe quel végétal et donc très peu coûteux, il crée la dépendance à doses très modérées, il a un effet rapide et puissant sur les fonctions cognitives, et une consommation abusive est très dommageable pour l’organisme dans son ensemble. L’alcool est aussi en cause dans de nombreux accidents, comportements violents et suicides, en raison de la désinhibition qu’il entraîne et des fameuses facultés affaiblies. Chaque année, 3,3 millions de personnes dans le monde meurent à cause de l’alcool, selon la dernière compilation de l’Organisation mondiale de la santé.

Les drogues dites « dures » ont des effets tellement intenses que le risque de surdose n’est jamais loin. Plusieurs, comme les opioïdes, engendrent aussi une forte dépendance, ce qui explique pourquoi il est si difficile de se sevrer de celles-ci et des médicaments qui en contiennent.

Le THC présent dans le cannabis, pour sa part, a un effet bien moins prononcé que l’alcool ou les drogues dures, et est relativement peu addictif. Il n’est toutefois pas à prendre à la légère : il peut provoquer des réactions très graves chez certaines personnes qui y réagissent mal, il affecte les capacités cognitives à court terme, comme la concentration, la mémoire et l’attention, et il peut avoir des effets plus sérieux et durables sur un cerveau qui n’a pas terminé de se développer.

Depuis des centaines d’années, des autorités étatiques et religieuses ont essayé d’interdire l’usage des psychotropes dans un but récréatif, pour que les citoyens et les fidèles gardent la tête sur leurs épaules. L’alcool, l’opium, le cannabis et de nombreuses autres drogues ont été prohibés à maintes reprises au cours de l’histoire, mais on n’est jamais parvenu à en venir à bout. On commence à comprendre que ce n’est peut-être pas la solution la plus efficace pour assainir notre rapport avec ces produits.

Même l’Organisation mondiale de la santé ne recommande pas l’interdiction de l’alcool malgré les ravages qu’il provoque, car on sait que cela ne réduit pas les dommages. À court terme, la prohibition totale a certes un effet marqué, mais le marché noir devient vite florissant et d’autres drogues prennent le relais tandis que l’État gaspille de l’argent à tenter en vain de faire appliquer la loi, remplissant les prisons de gens qui sont rarement les plus grands responsables des trafics. Là où l’alcool est autorisé, les autorités publiques peuvent contrôler la qualité des produits et en réglementer la consommation, tout en sensibilisant la population aux dangers et en engrangeant des revenus qui, en théorie, devraient aider ceux qui peinent à se défaire de leur alcoolisme.

Pour la gestion des drogues dures, qui restent prohibées presque partout dans le monde, on a commencé aussi à adopter des approches basées sur la réduction des méfaits, qui ont fait la preuve de leur efficacité pour diminuer les dommages. Les centres d’injection supervisée, où on autorise des gens à s’injecter des produits prohibés sans pour autant les punir, diminuent nettement les risques de surdose pour ces personnes tout en augmentant leurs chances de se libérer de leur dépendance.

Malgré la prohibition, le marché du cannabis est florissant au Canada. Comme l’alcool, c’est un produit peu coûteux et facile à fabriquer, et qui sera donc toujours, qu’on le veuille ou non, largement accessible. Si vous avez des enfants d’âge scolaire, demandez-leur s’ils en ont déjà vu, respiré ou fumé. On sait que la qualité du cannabis qu’on trouve actuellement est très inégale, et que des trafiquants fidélisent leur clientèle en lui vendant des produits à haute teneur en THC ou auxquels on a ajouté d’autres substances psychoactives, ce qui en augmente les risques.

Après 100 ans de prohibition, le Canada fait preuve d’audace en tentant la légalisation du cannabis, même si une partie de la population s’y oppose fermement. C’est assurément une bonne décision, et une excellente occasion de tester si on peut gérer plus intelligemment notre rapport d’amour-haine avec les psychotropes.

Mais pour que l’expérience ait les meilleures chances de succès, il faudra la mener très sérieusement, sans en modifier constamment les paramètres. On doit à tout prix éviter d’introduire mille et une dérogations aux règles du jeu, sur l’âge légal de consommation, les lieux autorisés pour consommer ou la nature du message à transmettre aux consommateurs. Il faudra aussi documenter rigoureusement les effets, en mettant en place des programmes de recherche indépendants des fabricants et des législateurs, mais convenablement financés par le fédéral et les provinces.

Au cours des cinq dernières années, les Instituts de recherche en santé du Canada ont investi 20 millions de dollars dans des études, et de nouvelles possibilités de financement ont été annoncées. Toutes les provinces doivent également mettre la main à la pâte pour ces recherches.

Comme société, donnons-nous le temps aussi de faire l’expérience avant de présumer des conclusions. Ce serait une grave erreur de tout remettre en question au moindre raté — car il y en aura —, comme de faire semblant que tout va bien. En attendant, n’abusez pas et soyez prudents. On s’en reparle dans cinq ans ?