Il y a 30 ans, la médecine de soins intensifs voyait le jour
Santé et Science

Il y a 30 ans, la médecine de soins intensifs voyait le jour

En passant quelques semaines comme accompagnateur aux soins intensifs du CHUM, le Dr Alain Vadeboncœur a pu se plonger dans ses souvenirs d’externat. Il nous raconte la naissance, il y a une trentaine d’années, de la médecine de soins intensifs.

Il y a environ 30 ans, dans la seconde moitié des années 1980, j’ai assisté à l’arrivée d’un médecin d’un genre nouveau à l’hôpital Notre-Dame : un intensiviste, le Dr Jean-Gilles Guimond, dont j’aimerais aujourd’hui vous parler un peu.

L’ouverture du nouveau centre de soins intensifs de l’hôpital Notre-Dame avait eu lieu quelques années plus tôt, le 1er mars 1983. Le centre était alors dirigé par le cardiologue Roger-Marie Gagnon, qui m’avait enseigné.

Dans mon regard d’externe ayant passé la majorité de ma formation dans cet hôpital, je sentais que la période avait quelque chose de spécial. Je ne savais pas encore que cette arrivée concrétisait presque la naissance au Québec (du moins dans le giron de l’Université de Montréal) d’une nouvelle discipline : la médecine de soins intensifs. Le jeune interniste Guimond avait alors achevé sa formation supplémentaire en soins intensifs, chose rare à l’époque.

Article du Devoir soulignant l’ouverture des soins intensifs de l’hôpital Notre-Dame. Source : BaNQ.

Jusque-là, lorsqu’un patient était hospitalisé aux soins intensifs, que ce soit pour des problèmes de poumons, d’estomac, d’infection ou des troubles neurologiques, par exemple, il était pris en charge par l’une ou l’autre des spécialités, qui consultait ses confrères (bien plus nombreux que les consœurs à l’époque) pour s’occuper de problèmes connexes. Au sortir des soins intensifs, il était ensuite hospitalisé dans le service de soins correspondant au problème principal.

Mais tout cela allait changer. De la même manière qu’on assistait à l’époque à la naissance de la médecine d’urgence ailleurs au Canada (mais en retard au Québec) ou de la gériatrie, autre spécialité transversale couvrant un grand nombre de problèmes et ciblant une population particulière de patients, la médecine de soins intensifs allait prendre son essor.

C’est au Dr Jean-Gilles Guimond qu’est donc revenu l’honneur d’ouvrir le chemin, pourrait-on dire, en s’installant à son retour à la tête de cette nouvelle unité de soins intensifs de l’hôpital Notre-Dame. Petit à petit, il allait construire sa crédibilité, former de nouveaux intensivistes, développer la pratique, voire essaimer ses résidents vers d’autres hôpitaux, et devenir peu à peu, sans que le terme soit exagéré, un des pères de la médecine des soins intensifs québécoise.

Il y a en effet aujourd’hui peu d’intensivistes québécois, surtout du côté de l’Université de Montréal, qui ne doivent pas un peu de leur vocation, de leur formation ou de leur savoir au Dr Jean-Gilles Guimond, un médecin innovateur qui n’a pas eu peur de secouer un peu la baraque pour faire avancer la cause.

Le Dr Jean-Gilles Guimond, intensiviste au CHUM. Source : Université de Montréal.

C’est qu’en proposant le concept en devenir d’unités de soins intensifs fermées, on allait assister à un changement majeur dans l’organisation de la pratique médicale : dorénavant, les patients hospitalisés aux soins intensifs auraient pour médecin traitant l’intensiviste, et non le spécialiste concerné par le principal problème de santé. Ce qui n’est d’ailleurs pas passé comme une lettre à la poste, les différentes spécialités n’acceptant que graduellement de laisser davantage de place aux intensivistes.

Mais la transition est depuis longtemps terminée. La spécialité conserve une vision globale du patient pour assurer ses meilleures chances de survie et de récupération. Le concept s’est peu à peu peaufiné et a été graduellement accepté par les autres spécialités. De sorte qu’aujourd’hui, l’idée de soins intensifs « fermés », où l’intensiviste est le médecin traitant de l’ensemble des patients, est acceptée par à peu près tout le monde, et permet d’offrir des soins de très grande qualité aux patients les plus malades qui sont hospitalisés dans nos hôpitaux.

Dans le cas de ce membre de ma famille hospitalisé au CHUM et dont j’ai raconté un peu l’histoire dans une chronique récente, il s’agissait d’un problème neurologique. Les neurologues étaient donc évidemment impliqués aux soins intensifs, mais c’est bien l’intensiviste (ou plutôt l’équipe des intensivistes), comme spécialiste de cette discipline, qui dirigeait les soins.

J’ai pu y observer des soins à la fine pointe de la discipline, prodigués dans un superbe service, où la famille est bienvenue 24 heures sur 24 et peut ainsi passer beaucoup de temps auprès des plus grands malades que soigne notre système de santé. Pour en avoir discuté avec quelques confrères, cette pratique trouve son sens dans son incidence auprès des patients. La stimulation permet aux patients de garder un contact avec la réalité, les encourage, les réconforte, ce qui facilite les soins parfois difficiles qu’ils doivent subir.

Et surtout, ils sont à même de mieux comprendre tout ce qui peut se passer de plus complexe aux soins intensifs,  comme les soins aux intubés, le monitorage, le gavage, les soins respiratoires, bref, toute cette fabuleuse panoplie de soins, d’outils et d’approches dont dispose la médecine contemporaine pour améliorer le sort des patients les plus malades.

Après avoir croisé par hasard le Dr Roger-Marie Gagnon, mon ancien professeur, à la cafétéria, j’ai eu l’idée d’aller saluer à son retour le Dr Jean-Gilles Guimond. L’unité des soins intensifs du CHUM (formé de la fusion des anciens hôpitaux Notre-Dame, Saint-Luc et de l’Hôtel-Dieu de Montréal) étant immense, comptant 36 lits au dixième étage et en attente de l’ouverture de 36 nouveaux lits, on m’a indiqué un matin où je pourrais le trouver, complètement à l’autre bout du service.

J’ai traversé le vaste service en admirant au passage les magnifiques ouvertures sur la ville qu’offre la fenestration. Arrivé dans l’aire médicale de l’autre côté, je l’ai aperçu, qui travaillait avec deux résidentes, un médecin qui ne me semblait pas avoir beaucoup changé après 30 ans. C’était bien le Dr Guimond que j’avais croisé à la fin des années 1980.

Après un bref échange, j’ai souligné qu’il y avait beaucoup de lui dans cette magnifique unité de soins intensifs du CHUM. Modeste, il a surtout mentionné le travail de nombre de ses collègues, l’équipe d’intensivistes comptant plusieurs dizaines de médecins et du personnel spécialisé — parce que la pratique infirmière de soins intensifs est aussi une forme de spécialité.

C’était pour moi bien émouvant de le retrouver ainsi en pleine activité clinique après sa remarquable carrière d’intensiviste. Avec 30 ans de recul, je ne peux qu’admirer les étonnants développements qu’aura permis la médecine de soins intensifs au fil des décennies. Chapeau, Dr Guimond !

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Cette chronique prendra une pause pour les deux prochaines semaines.