Voyage en hypocondrie
Santé et Science

Voyage en hypocondrie

Craignez-vous de manière trop intense la maladie ? Si c’est le cas, vous êtes peut-être un peu hypocondriaque. Alain Vadeboncœur — lui-même virophobe notoire — nous explique.

Êtes-vous malade « sous le cartilage » ?

Vous ne comprenez pas la question ? Pourtant, le sens original du mot « hypocondrie »  est bien « maladie sous les cartilages » — ceux des côtes, bien entendu. C’est qu’on associait autrefois certaines douleurs inexplicables (localisées à l’hypocondre, dans la région supérieure de l’abdomen et donc difficile à palper) à l’imagination plutôt qu’à une maladie physique, même si les problèmes de vésicule biliaire comptaient sûrement pour une partie de ces troubles.

Il faut dire qu’on ne comprenait pas toujours à l’époque le pourquoi de certains symptômes, notamment parce qu’on connaissait encore mal la physiologie (physiologia : « sciences de la nature ») et l’étiologie (aitiologia : « recherche des causes ») des maladies. On attribuait souvent divers maux à l’imagination. 

Mais passons plutôt à la définition de l’hypocondrie. Le Larousse en ligne nous enseigne qu’elle constitue une « inquiétude permanente concernant la santé, l’état et le fonctionnement de ses organes, provoquée par un trouble psychique bénin (anxiété) ou grave (psychose) ». Voilà qui nous mène à un autre niveau, jusqu’au cerveau ou plus exactement à ce qu’il produit de mieux, notre psychisme.

La plus récente définition

On peut être encore plus précis. Le DSM-5, publié en 2013, qui catalogue tous les problèmes psychiques, inclut donc l’hypocondrie dans la catégorie des « troubles de symptôme somatique et connexes ». Le soma, c’est le corps.

Les psychiatres ont d’ailleurs un joli mot pour désigner les médecins qui s’intéressent aux choses triviales comme le corps : les somaticiens. Ce qui n’a pas empêché certains de reprocher à la version 5 du manuel d’élargir la définition du problème, de sorte que beaucoup plus de gens sont désormais étiquetés « hypocondriaques ».

De quels troubles parle-t-on exactement ? Les deux suivants s’apparentent à l’hypocondrie — un diagnostic présent dans le DSM-4, mais qui a disparu dans la version 5, notez-le bien :

  • le « trouble de symptôme somatique » ;
  • la « crainte excessive d’avoir une maladie ».

Dans ces troubles, ce n’est pas vraiment le corps qui trouble, c’est plutôt la pensée, mais c’est tout de même par le corps que s’expriment les symptômes affectant les patients.

Le premier, « trouble de symptôme somatique », s’accompagne d’une forte anxiété et d’une inquiétude soutenue à propos de signes et de symptômes somatiques mal interprétés, comme une maladie physique précise, par exemple le cancer.

Le second trouble, cette « crainte excessive d’avoir une maladie », se manifeste quant à lui surtout par la peur d’être malade, avec ou sans association avec une maladie précise ou même sans symptôme somatique du tout. On trouve dans celui-ci deux sous-types, qui correspondent en fait à deux comportements : « avec demande de soins » ou « évitant les soins ».

Autrement dit, il y a les craintifs qui consultent parfois beaucoup, et les autres qui craignent encore plus les médecins que la maladie (peut-être que ceux-là ont le pouvoir de leur révéler celle-ci) et qui ne consultent en conséquence pas trop. Je connais mieux ceux qui consultent que ceux qui changent de trottoir lorsqu’ils me croisent.

Héritage paternel

Vous le savez peut-être, mon père était un hypocondriaque de premier ordre. Ayant failli mourir d’une grave pneumonie à 14 ans, il était resté marqué. Il fut ensuite affligé de maladies imaginaires toute sa vie durant. Grosso modo, il aura souffert tout au long de sa longue vie de trois cancers (imaginaires) à la fois, en général intestin, poumon et gorge.

Mais quand on lui a trouvé un (vrai) cancer du côlon à 83 ans, prestement opéré avec succès d’ailleurs, son hypocondrie a alors… disparu. Comme si l’évidence d’une maladie réelle avait calmé la crainte d’une maladie hypothétique. Pas pour très longtemps, remarquez : trois mois après l’opération, son hypocondrie était repartie de plus belle.

J’ai hérité un peu de son hypocondrie, du moins en ce qui a trait à l’aspect « germophobie » : il craignait en effet beaucoup les virus, surtout respiratoires (avec raison dans son cas, étant fragile de ce côté), ce qui a sûrement contribué à la virophobie qui perturbe mes propres journées.

Ici, je pense qu’on parle davantage de « nosophobie » (phobie des maladies) que d’hypocondrie. Et d’ailleurs, je ne suis pas quelqu’un de particulièrement anxieux. Ce qui ne m’empêche pas d’avoir l’imagination fertile, déformation professionnelle de mon rôle d’urgentologue.

Quand j’ai un symptôme important, mon esprit médical élabore une foule de diagnostics plausibles, que je travaille mentalement à confirmer ou à infirmer, généralement pour en conclure qu’il ne se passe pas grand-chose de grave… sauf quand il se passe quelque chose de grave, évidemment. Ça ne m’est pas arrivé souvent.

Faut que ça aille mal

Selon le psychiatre David J. Kupfer, impliqué dans la genèse du DSM-5, on trouve dans les troubles de la famille de l’hypocondrie des « symptômes évocateurs d’une maladie ou d’une blessure physique, mais qui ne peuvent être entièrement expliqués par une affection médicale générale, un autre trouble mental, ou par des effets secondaires de médicaments ou de substances ».

Autrement dit, ça doit ressembler à un problème physique, mais qui ne peut être directement causé par une maladie physique ou une blessure, ni être lié à un autre diagnostic psychique (une dépression, par exemple), ni même à des substances, qu’elles soient médicinales ou non.

Pour vraiment mener à un diagnostic d’un de ces troubles, il faut aussi que « les symptômes entraînent une détresse ou des perturbations de la capacité à fonctionner dans la vie quotidienne ». Bref, comme pour la consommation d’alcool, il faut que l’ampleur des manifestations empoisonne la vie. Une situation avec laquelle doivent composer beaucoup d’hypocondriaques.

Ça se traite ?

Non seulement l’hypocondriaque est difficile à rassurer, mais l’hypocondrie est difficile à traiter. Celui qui consulte est souvent déçu des médecins qu’il rencontre et méfiant à leur égard, notamment parce qu’ils ne trouvent pas « le problème » (ce qui n’est pas surprenant, car il n’y a pas de problème physique). Une relation à long terme avec un soignant rassurant est sûrement préférable à un magasinage de tests.

Parmi les différents traitements, les thérapies dites cognitivo-comportementales, décrites comme « une psychothérapie centrée sur la modification de pensées et de comportements problématiques », semblent avoir une certaine efficacité. Reconnues utiles pour d’autres troubles anxieux, elles permettent au patient d’accepter l’idée que ses symptômes font partie de la vie et elles lui apprennent à mieux y réagir.

Des techniques de relaxation peuvent être bénéfiques, surtout s’il y a beaucoup d’anxiété. Apparemment, le sport aide aussi, en démontrant à la personne inquiète que, malgré son état de malade, son corps se débrouille tout de même assez bien. Dans certains cas, la médication peut également aider.

Bref, vous serez un peu difficile à aider si vous souffrez d’hypocondrie, mais tout n’est pas perdu. Alors, arrêtez une seconde de vous tâter le cartilage et allez chercher de l’aide : avec un peu de soutien et des approches simples, vous trouverez peut-être la vie — de même que les inévitables maladies — un peu plus supportable.

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En complément, l’entrevue à Médium large, avec la sympathique Catherine Perrin, qui m’a inspiré ce texte. J’y suis accompagné de deux hypocondriaques avoués, Alexandre Barrette et Jean-Sébastien Girard — alors que je me considère plutôt un simple virophobe imaginatif.