Au-dessus de l'abîme
Santé et ScienceChronique de Alain Vadeboncoeur

Au-dessus de l’abîme

Parfois, le médecin fait tout ce qu’il peut pour garder un patient en vie, et ne peut qu’espérer que les choses se passeront pour le mieux. 

Tombée inanimée en arrivant au bureau, cette femme dans la cinquantaine a frôlé la mort du plus près qu’on puisse imaginer. Ses collègues ont tout de suite entrepris un vigoureux massage cardiaque et appelé les secours. Sur les lieux, les paramédics ont donné sept chocs pour réanimer le cœur et installé un soluté afin d’administrer divers médicaments. Mais sans succès. Ils nous ont annoncé ce cas 15 minutes avant son arrivée à l’urgence.

Lorsque la patiente a été placée sur la civière de réanimation, mon examen échographique ne montrait malheureusement aucune activité cardiaque. Nous avons tout de même pris le relais, entreprenant tout ce qui était médicalement possible. Quarante-cinq minutes houleuses plus tard, je ne palpais toujours aucun pouls. J’ai donc reposé une dernière fois la main inerte sur la civière.

Mais ce n’était pas pour abandonner, au contraire. Parce que la patiente était malgré tout bien vivante. Même que l’équipe préparait fébrilement son transfert vers la salle d’hémodynamie, où un cardiologue tenterait bientôt d’ouvrir l’artère à l’origine de l’infarctus massif, cause de l’arrêt cardiorespiratoire. Le matériel rassemblé, l’équipage a franchi les portes de l’urgence.

Nous voilà partis à l’assaut de l’hôpital ! Ouvrant le cortège se trouve l’ECMO, un appareil de circulation extracorporelle permettant d’oxygéner le sang, d’en évacuer le gaz carbonique toxique et de le retourner sous pression dans le corps pour assurer la perfusion des tissus. Il prend ainsi la relève du cœur et maintient la vie quand le noble organe ne peut plus la garantir.

La perfusionniste avance en tenant fermement cet appareil, évitant de mettre sous tension les grosses tubulures qui s’enfoncent dans l’aine de la patiente. Insérées plus tôt par l’équipe médicale, elles courent jusqu’aux vaisseaux majeurs, l’aorte et la veine cave, assurant l’échange continu d’un énorme volume de sang. Ce défi technique s’était prestement déroulé, l’activation du circuit étant accomplie moins de 25 minutes après l’arrivée.

Suit la civière, sur laquelle se trouve la patiente, complètement immobile et les pieds devant. Sa peau maintenant rosée contraste avec le teint gris qu’elle présentait quand je l’ai plus tôt évaluée. Elle vient de traverser les trois pires quarts d’heure de son existence. Fermant le cortège, l’inhalothérapeute surveille le ventilateur portatif qui pousse l’oxygène dans la trachée.

Revenant à l’urgence, je revois ce moment où, émergeant partiellement du coma quand le sang mieux oxygéné est enfin remonté jusqu’à son cerveau, elle m’a serré la main à m’en faire blanchir les doigts.

Cette équipe coordonnée de 10 personnes — avec médecins, infirmières et préposés — avance de plus en plus rapidement dans les couloirs, tandis que je me pose de graves questions. La patiente se réveillera-t-elle ? Ses proches pourront-ils lui reparler ? Retournera-t-elle un jour à la maison ? Personne ne peut prédire ce qu’il adviendra.

Comme chacun d’entre nous, j’espère avoir fait de mon mieux, et je dois pour l’instant me contenter de ce simple souhait. Je grimperai dans quelques jours aux soins intensifs pour savoir si elle a survécu et rencontrer de nouveau la famille, éprouvée par le pire drame qui soit.

Revenant à l’urgence, je revois ce moment où, émergeant partiellement du coma quand le sang mieux oxygéné est enfin remonté jusqu’à son cerveau, elle m’a serré la main à m’en faire blanchir les doigts. Elle semblait aussi me fixer en clignant des paupières, mais je ne peux affirmer qu’elle en avait conscience. Je constatais au moins les effets de la circulation extracorporelle, qui l’avait extirpée de sa torpeur. Un voile de frayeur est alors passé sur son visage, comme si elle commençait à percevoir ce qui lui arrivait.

S’éveiller sous un jet de lumière intense, entourée d’une dizaine de personnes masquées, gantées et vêtues de combinaisons protectrices, qui échangent des paroles à voix basse au milieu de cet attirail technologique, cela doit être terrifiant. Elle est devenue agitée, cherchant à empoigner le tube que nous venions tout juste de lui insérer dans la gorge. Elle a lutté avec moi quelques secondes, jusqu’à ce que je l’endorme d’une dose massive de sédatifs.

J’ignore si elle nous entendait ou encore si elle avait ressenti le massage cardiaque et l’insertion des énormes conduits à l’aine. Je ne peux dire si elle se souviendra de quoi que ce soit. Je ne sais même pas si elle se réveillera. Mais je sais que cette main serrée brièvement signifiait que la vie animait encore son cerveau menacé, ce qui permettait de garder l’espoir.

Cette main tendue au-dessus de l’abîme a donné ce matin-là tout son sens à mon étrange métier. Elle vaut bien tous les Noëls du monde.