Ce résultat qui vous inquiète n'est pas toujours si grave !
Santé et Science

Ce résultat qui vous inquiète n’est pas toujours si grave !

Êtes-vous inscrit au carnet de santé en ligne ? Si oui, est-ce que vos résultats vous inquiètent parfois ? Rassurez-vous, vous n’êtes pas seul. Le Dr Alain Vadeboncœur fait le point sur le sujet et donne des exemples, parfois cocasses, des quiproquos auxquels vous avez peut-être été exposé. 

Je soulignais récemment la bonne idée de rendre accessibles les rapports des patients dans le carnet de santé en ligne, tout en mentionnant certains risques liés au langage utilisé. Le temps semble me donner un peu raison, les archivistes ayant par exemple lancé des mises en garde dernièrement. J’ai maintenant beaucoup d’exemples de quiproquos engendrés par ce nouvel afflux d’informations.

Je le confesse, c’est grâce au collègue Simon-Pierre Landry, autre habitué des médias, que j’ai pu utiliser le florilège qui va suivre. C’est qu’en vue d’une (excellente) chronique radio sur le sujet, il avait suggéré aux médecins d’un groupe Facebook de lui fournir des exemples. Devant l’abondance de matériel proposé par les collègues, je lui ai demandé la permission de piger dans tout cela pour écrire une suite à mon billet précédent.

Globules et cholestérol

Plusieurs médecins ont par exemple rapporté que les patients s’inquiétaient souvent du décompte des globules blancs dans les prises de sang, craignant bien entendu une leucémie (hausse marquée des globules blancs). Il faut savoir que les globules blancs sont élevés pour un grand nombre de raisons (notamment les infections virales et bactériennes) et qu’il existe d’importantes variations entre les personnes.

Nul ne pensera à s’inquiéter pour un résultat normal… alors qu’un INR (mesure de la coagulation) normal signifierait en cas de prise de coumadin… que le médicament n’est pas efficace ou que la dose est insuffisante, ce qui exposerait le patient à un risque de thrombose !

Le cholestérol n’est pas en reste non plus. Combien de fois à l’urgence les patients me demandent-ils comment est leur cholestérol cette journée-là ? Il n’est pourtant à peu près jamais vérifié en situation d’urgence, parce qu’il n’ajoute aucune information aux conditions urgentes, et parce qu’il est alors moins fiable (et que les patients ne sont habituellement pas à jeun), enfin parce que le cholestérol est un facteur de risque à très long terme de maladies cardiovasculaires.

Le cholestérol est d’origine surtout génétique et ne change pas beaucoup avec les années. On distingue souvent deux aspects : le niveau de LDL (le mauvais) et de HDL (le bon). Or, un médecin a vu au moins deux patients arriver à l’urgence pour des inquiétudes quant à un résultat de HDL… trop élevé !

On considère généralement que ces patients sont mieux protégés que la moyenne des ours avec cela. Une autre se présentait pour un cholestérol total élevé… alors que, âgée de 75 ans, elle était en parfaite santé.

Reins et foie

La mesure de la créatinine sanguine, produite par les muscles et éliminée par les reins, donne une assez bonne idée de la fonction rénale : quand elle s’élève, le travail des reins ralentit probablement (on dit aussi que le patient est atteint d’insuffisance rénale). Une patiente a pris rendez-vous avec son médecin après avoir constaté dans son carnet de santé qu’elle manquait… de créatinine.

Ce qui veut dire que ses reins fonctionnaient très bien. On voit cela souvent chez les personnes avec une faible masse musculaire, qui en produisent moins. Il ne faut pas courir acheter des suppléments de créatine à la pharmacie.

On peut mesurer un tas de valeurs sanguines liées à des anomalies du métabolisme du foie. Plus on en mesure, plus on risque de trouver des valeurs anormales. Il est actuellement recommandé d’analyser uniquement quatre ou cinq valeurs dans un bilan de dépistage, si la personne a mal au ventre, par exemple.

Une patiente avec une élévation minime de ce qu’on appelle les ALT a contacté son médecin en panique, croyant avoir le cancer du pancréas. La plupart du temps, de telles anomalies sont sans signification importante quand les écarts avec la normale sont mineurs.

La stéatose hépatique peut aussi  vous empêcher de dormir la nuit, mais grosso modo, ça veut surtout dire que vous avez le foie un peu gras. Bien sûr, ce n’est pas entièrement bénin, vous avez peut-être un excès de poids ou un syndrome métabolique à traiter, mais disons que c’est un signe périphérique, lié à un problème généralement connu.

Test Pap

Apparemment, beaucoup de médecins sont contactés par des femmes inquiètes de voir que leur résultat de test Pap comporte un peu d’inflammation, une anomalie couramment observée et bien souvent sans signification clinique importante.

Cela peut aller encore plus loin : après un test Pap, une patiente avait conclu qu’elle avait des problèmes d’inflammation à la colonne cervicale (puisque l’autre nom de l’examen est une cytologie — de cellules — cervicale). Il n’y a pas que le col de l’utérus qui soit… cervical. La patiente se demandait bien comment on avait pu déceler un problème de cou à la suite d’un examen gynécologique. Les explications furent données.

Imagerie

Comme j’en ai déjà parlé, si les valeurs de laboratoire peuvent être difficiles à contextualiser, le langage utilisé pour les résultats d’imagerie est propre à faire frémir n’importe qui. À preuve, cet homme qui a demandé un rendez-vous, s’inquiétant de la mention « absence d’air libre » dans son abdomen (c’est-à-dire en dehors des intestins).

Ce qu’il est bon de mentionner, c’est que la présence d’air libre est un signe de perforation intestinale et donc une urgence majeure… alors que son absence est la situation la plus normale qui soit. Une vie de sauvée pour pas cher.

Les lectures de radiographies ne sont pas en reste, puisqu’un autre s’est inquiété d’un rapport dans lequel le radiologiste mentionnait s’être « questionné sur un aspect un peu plus proéminent d’une structure pouvant correspondre à une structure veineuse s’étendant au lobe inférieur droit ». Dit comme ça, ça peut avoir l’air inquiétant, mais la conclusion stipulait en fait qu’il s’agissait d’une veine normale des poumons, rien de plus.

On peut souvent lire qu’un résultat d’imagerie se situe « dans les limites de la normale », ce qui a poussé une patiente inquiète à demander au médecin : « Mais pourquoi juste dans les limites, pourquoi pas carrément normal ? » Ça veut dire la même chose.

Il faut comprendre que tout le monde n’est pas identique et qu’il y a des variations entre les images recueillies. Les valeurs normales sont généralement définies par un intervalle. La taille habituelle du ventricule cardiaque gauche à l’échographie varie de 39 à 53 mm. Ce sont les « limites normales » de sa taille.

Une patiente plutôt âgée s’est beaucoup inquiétée de constater sur un rapport que son aorte (la plus grosse artère du corps, qui sort du cœur pour descendre dans le thorax) était « déroulée », craignant de la sentir éclater d’un moment à l’autre. C’est souvent une transformation relativement bénigne de l’aorte qui apparaît chez la personne vieillissante…

Sur une radiographie simple de l’abdomen, une autre, qui s’était fait dire que son rapport était normal, a eu la stupéfaction de s’apercevoir qu’elle souffrait d’une « importante stase stercorale » ! Elle a rappelé son médecin pour régler cette question. Il a pu la rassurer en lui indiquant que cela voulait surtout dire qu’elle était un peu constipée.

Encore au scan (un examen où l’on voit toujours plein de choses), cette « indentation corticale au rein qui est une variante de la normale ». La patiente pensait bien qu’elle avait un gros trou dans le rein, mais si le radiologiste prend la peine (c’est son rôle) de souligner que la trouvaille est une « variante de la normale », c’est justement parce que ce n’est pas anormal.

Le cœur a ses raisons

Parlant du cœur, on mesure aussi à l’échographie la « fraction d’éjection », qui indique le pourcentage de sang éjecté du ventricule gauche à chaque battement. La normale est autour de 60 %… ce qui n’a pas empêché un homme inquiet de se ruer chez son médecin parce qu’il avait perdu 40 % de son cœur ! La fraction d’éjection mesurée était justement de 60 % (une valeur tout à fait adéquate)…

Il demeure que les rapports d’imagerie sont parfois très longs. Un rapport de scan thoracique peut décrire minutieusement sur une page complète et souvent deux… tout ce qui est parfaitement normal. Il n’y a pas nécessairement corrélation entre la longueur du document et l’ampleur des pathologies. Mais ensuite, quand le médecin traitant ne peut plus se contenter de dire que l’examen est normal parce qu’il doit plutôt expliquer chaque ligne, ça peut être long. Ah oui! C’était aussi à l’urgence…

Parfois, les gens sont comme saint Thomas. Comme cette autre patiente qui avait attendu des heures à l’urgence pour s’assurer qu’une radiographie du pied qui disait « pas de luxation / fracture du pied » ne signifiait pas « fracture du pied sans luxation », mais bien « pas de luxation NI de fracture du pied ».

Évidemment, le style littéraire médical, ce n’est pas toujours clair, mais un radiologiste ne se contenterait jamais d’écrire « fracture du pied » sans donner une description détaillée de la fracture constatée. Une autre cliente heureuse.

Test anormal, patient normal

On passe (ou devrait passer) des tests essentiellement pour savoir si on est malade ou pas. Mais pourquoi tous ces tests anormaux ? C’est qu’un test anormal ne signifie pas nécessairement que le patient souffre d’une maladie.

Bien des tests « continus » (le nombre de globules blancs, la valeur du glucose sanguin, le niveau des enzymes du foie, etc.) sont en effet calibrés pour que leurs valeurs « normales » soient présentes chez un certain pourcentage de la population « normale » (souvent 95 %), mais pas 100 %.

Dans cet exemple, 5 % des gens auront une valeur anormale pour un test donné sans que cela soit lié à un quelconque problème de santé. De nombreux patients vont s’inquiéter pour des résultats un peu en dehors de la normale, mais sans signification médicale, par exemple un taux de potassium légèrement sous la normale (très fréquent, parce que très fluctuant). Une patiente avait consulté pour une baisse légère (et sans signification) de ses anticorps (IgM).

Il y a aussi la question, encore plus importante, du nombre d’analyses. Quand on vérifie vos globules rouges (à la recherche d’anémie, une baisse de ceux-ci), on mesure habituellement en même temps la « formule sanguine complète », qui comprend elle-même plus d’une vingtaine de mesures isolées, allant de la taille des plaquettes au type dominant de globules blancs en passant par la forme des globules.

Or, si on effectue une vingtaine de tests chez une personne, il y a fort à parier qu’au moins un ou deux seront « anormaux », juste par leur valeur statistique, même si la personne est en parfaite santé. D’où l’importance d’interpréter les résultats en jugeant si les écarts souvent constatés ont une signification clinique ou pas. C’est ce qu’on appelle l’« interprétation » d’un résultat, qui doit toujours être remis dans le contexte clinique, surtout s’il s’agit d’anomalies mineures.

Un bien pour un mal… pour un bien ?

Même si je souris en lisant plusieurs des éléments rapportés, dont je n’ai pas de raison de douter de l’authenticité, ils montrent un vrai problème, celui de la difficulté à transposer dans l’univers des patients le langage hermétique de la médecine. C’est une question qui me préoccupe depuis longtemps et à laquelle il faut fournir de bonnes réponses.

Surtout, je ne me moque pas des patients, qui font de leur mieux pour comprendre cette langue étrangère qu’est celle de la médecine, mais s’en sortent à moitié, comme lorsqu’on voyage en pays étranger.

Ils s’inquiètent sûrement autant que moi quand je vais chez le mécanicien ou chez mon comptable, qui parlent une langue à mes oreilles aussi bizarre que la mienne peut vous sembler. À propos de leur santé, et non de leur carburateur ou de leur REER. Je respecte pleinement ce genre de trouble.

Le côté positif de tout cela, c’est que les craintes suscitées par une foule de résultats tempéreront peut-être cette fâcheuse habitude qu’ont certains médecins de cocher des dizaines de tests inutiles sur leurs formulaires de laboratoire.

Peut-être qu’à force de répondre à plein de questions portant sur des anomalies mineures, ils vont changer leur pratique et s’en remettre aux (rares) analyses vraiment utiles, qu’il est par ailleurs inutile (sauf pour des suivis précis) de réaliser chaque année. Ça serait toujours ça de sauvé !

Le ministère de la Santé a justement dévoilé qu’il envisageait de créer un outil pour permettre aux gens de mieux s’y retrouver dans les termes médicaux souvent obscurs et les valeurs de laboratoire étranges. Ce qui serait tout à fait bienvenu : de la formation, il en faudra. Comme ces quelques exemples glanés dans ce fabuleux répertoire vous l’auront sûrement démontré.

Jusqu’à présent, vous êtes quelque 250 000 personnes à utiliser votre carnet de santé en ligne, soit environ 3 % des gens. L’outil est certainement intéressant pour reprendre un peu les rênes de vos suivis médicaux. J’espère que lorsque tout le monde naviguera là-dessus, les patients pourront trouver des réponses autrement qu’en devant consulter leur médecin. Sinon, mes collègues ne pourront plus prescrire d’autres tests, ils n’auront plus le temps !