Faut qu'on parle de Simon
Santé et ScienceChronique de Alain Vadeboncoeur

Faut qu’on parle de Simon

Devoir annoncer une mauvaise nouvelle est un cheminement chargé d’émotions.

Ils sont réveillés en pleine nuit par des policiers qui leur demandent de se rendre immédiatement à l’urgence. — Maintenant ? — Oui, c’est important. — C’est Simon ? — Oui.

Une fois sur place, personne ne les conduit jusqu’à Simon, personne ne leur donne de ses nouvelles, personne ne leur sourit, et tout le monde semble triste. L’infirmière les installe dans une salle d’examen. — Le médecin va venir bientôt. — Qu’est-ce qui se passe ? — Il va vous le dire.

Je suis le médecin. Je me dirige vers le local. J’inspire longuement devant la porte, j’ouvre. — Bonjour, je suis le Dr Vadeboncœur. Vous êtes la femme de Simon ? — C’est moi. — Et c’est votre fils ? — Oui. Qu’est-ce qui se passe ? — Je vais tout vous raconter.

Ils ne savent encore rien de l’histoire. Mes phrases les frapperont bientôt tel un coup de masse au ventre.

Je m’installe sur une chaise tout près d’eux, assez près pour les toucher. Ils m’observent en silence. Moi, je regarde leurs yeux effarouchés ; comment ils se tiennent fermement les mains ; comment ils se blottissent l’un contre l’autre.

Je suis maintenant assis face à ce qui reste de la petite famille. Mes mots lourds comblent ce qui reste de distance entre nous. Je sais déjà qu’ils seront bientôt terriblement seuls.

Les mots s’échappent un à un de ma bouche, décrivant tout ce qui s’est passé. Je les choisis avec soin. Ils ne savent pas, ne comprennent pas. Je pose aussi quelques questions. — Est-ce qu’il avait déjà été malade ? — Non.

J’ai dit « avait » plutôt que « a ». J’ai remarqué un tressaillement dans les yeux du fils. Dans son présent, Simon est toujours vivant. Pas pour moi. Je me concentre davantage.

Un chercheur affirmait que la fonction principale du langage est d’harmoniser les cerveaux, les personnes. C’est un régulateur qui, par cet échange continu, met à niveau, facilite la cohésion, suscite les émotions.

La femme dans la jeune quarantaine et son adolescent d’à peine 14 ans cheminent à leur rythme et je les accompagne. Vers quoi, ils ne le savent pas encore. Ils sont bercés d’espoir.

Pour nous mettre au diapason, je résume les événements, sans rien omettre d’important. Ils me fournissent des informations, racontent la soirée, décrivent l’homme.

La collision des récits engendre toujours un choc. J’appréhende — l’ayant suscitée — l’irruption de la réalité au cœur de consciences éprouvées par l’angoisse, mais épargnées par la douleur. Ils brandiront pour défense quelque négation répétée, salve repoussant l’ennemie — la mort —, mais ne changeant rien au cours des choses.

J’ajuste le rythme de mon récit, ralentissant — ou revenant même en arrière — quand quelque chose leur échappe ou paraît surgir trop rapidement. Avec prudence, j’avance lorsque le terrain est propice. Je me rapproche peu à peu du présent.

Je sais la fin de mon histoire, eux espèrent quelque maladie plus ou moins grave. Je connais le destin de cet ouvrier. Par conséquent celui de cette enseignante un peu timide et de ce fils au visage frêle, dont la moue tremblante me laisse penser qu’il a peut-être deviné. Je ne peux en être sûr ni vérifier.

En ce beau soir d’été, tout paraissait bien aller. Simon venait de lancer ses blagues habituelles avant de sortir pour aller prendre une bière avec des amis. La semaine avait été chargée d’émotion. À l’usine, on venait de fermer l’atelier. Simon irait se chercher un nouveau travail dès lundi.

Au milieu de la soirée, sur la scène, en chantant du karaoké, il s’est pris la poitrine, est devenu tout pâle, est tombé comme un arbre qu’on abat. Le connaissant blagueur, la foule a rigolé. La musique continuait à battre le tempo. Le texte sur l’écran à défiler.

Une femme a hurlé. « Simon ! » Désordre soudain. Personne ne chantait plus. D’autres cris ont fusé, on a éteint la musique, appelé les secours, commencé le massage cardiaque. Les paramédics sont arrivés en trombe, ont administré plusieurs chocs, intubé Simon, injecté des médicaments.

Le cœur n’est pas reparti.

À l’urgence, nous avons tout tenté. Au bout d’une demi-heure, j’ai demandé d’interrompre les manœuvres.

Je suis maintenant assis face à ce qui reste de la petite famille. Mes mots lourds comblent ce qui reste de distance entre nous. Je sais déjà qu’ils seront bientôt terriblement seuls.

J’ai envie de prolonger cette innocence. Mais il faut conclure. Je prends mon ton le plus doux. Ça ne change pas grand-chose. Je pourrais chuchoter que je causerais la même dévastation.

« Son cœur n’est jamais reparti. » Je garde le silence. « Il est mort. » La gorge me serre. « Je suis vraiment désolé. »

La femme porte les mains à son ventre, pousse un gémissement étouffé, se plie en deux, se blottit contre son fils, qui grimace, secoue les épaules sans bruit, ne peut parler, pleure. Moi aussi, un peu.

Je pose ma main sur son épaule. Assez de mots.