« J'ai tenu parole »
Santé et Science

« J’ai tenu parole »

Est-ce que la bonne décision avait été prise? Est-ce qu’on aurait pu simplement le laisser aller? Était-ce le geste de trop? Il est plus facile de répondre aujourd’hui à ces questions que dans le feu de l’action. Une histoire du Dr Alain Vadeboncoeur.

«Vous êtes le fils de monsieur Grenier ?
– C’est bien moi.
– Je suis le docteur Vadeboncoeur.
– Ah, bonsoir docteur.
– J’avais promis à votre père que je l’appellerais pour lui souhaiter bonne fête.
– Oui, je me souviens.
– C’est bien sa fête ? Est-ce que je peux lui dire un mot ?
– Ça sera pas possible.»

En parlant avec son fils, j’ai revu le visage inquiet de ce vieil homme amaigri, mais vif d’esprit, rencontré à l’urgence trois semaines plus tôt. Mon patient devait être encore trop faible pour se rendre au téléphone.

***

Il avait appelé l’ambulance parce qu’il souffrait d’une forte douleur à la poitrine. Les paramédics nous avaient avertis par téléphone :

«Gros infarctus aigu, doc.
– Vous êtes là dans combien de temps ?
– 5-6 minutes, pas plus.
– Comment il est ?
– Moyen.»

Je m’étais dirigé avec les autres vers la salle de choc. J’avais assez de temps pour jeter un coup d’oeil à son dossier informatisé. Pendant que j’ouvrais l’ordinateur, les infirmières préparaient les médicaments habituels et la préposée, le moniteur de transport.

Ce serait une affaire vite réglée, pas plus de quelques minutes, le temps de confirmer l’infarctus, contacter le cardiologue-hémodynamicien et toute son équipe, évaluer le patient, le stabiliser au besoin, lui administrer quelques comprimés et une injection d’héparine puis le diriger vers le laboratoire d’hémodynamie pour traiter d’urgence l’infarctus. La routine, quoi. C’est là que j’avais remarqué son âge. Dominique, infirmière-leader en salle de réanimation, avait vu ma réaction de loin.

«Qu’est-ce qu’il y a ? Tu l’as manqué la dernière fois qu’il est venu ?
– Non, mais regarde son âge.
– Ouf…»

J’avais continué de parcourir très rapidement le dossier. Sûrement une démence. Mais non, parfaite lucidité. Des poumons malades, des valves cardiaques finies, des reins pas très forts. Surprenant qu’il fût encore en vie avec tous ces problèmes. Ça ne regardait pas bien.

J’avais cherché au dossier la feuille des niveaux de soins, qu’on remplit durant l’hospitalisation pour statuer sur l’intensité des soins à donner, mais je n’en avais pas trouvé. Malgré tous ses problèmes de santé, ça faisait longtemps que nous l’avions pas hospitalisé.

C’était sans doute un petit infarctus, avais-je pensé, du genre qui ne cause pas trop de problèmes, parce que son coeur ne pourrait survivre à un gros infarctus. Nous discuterions peut-être avec la famille pour offrir des soins de confort. Mais bon, il fallait d’abord évaluer le patient.

J’ai entendu l’ambulance arriver à vive allure, ses gyrophares illuminant la rue plongée dans l’obscurité en raison d’une panne des lampadaires. Pendant qu’ils reculaient vers la porte, je me suis avancé, restant toutefois à l’intérieur parce qu’un vent glacial soufflait. Les paramédics ont débarqué le patient et franchi les portes automatisées, suivis par une bourrée de neige poudreuse.

«La route était bonne?
– Pas vraiment, mais mieux que lui, il va pas bien.
– Avez-vous l’électro ?»

L’homme respirait rapidement, me fixant de ses yeux vifs et sombres. Il était amaigri, mais semblait alerte pour son âge. La paramédic m’a tendu le papier rose de l’électrocardiogramme, où j’ai constaté que ça n’allait effectivement pas bien : un énorme infarctus antérieur, du genre à terrasser n’importe qui en trois minutes. Étonnant que ce vieillard puisse l’affronter sans encore trop de dommages.

«OK, on le passe en réa.»

Dominique s’est approchée de moi.

«Pis, on confirme?
– Infarctus massif.
– On fait quoi ?
– On réfléchit deux secondes.»

La situation n’avait rien d’évident. J’ai commencé à interroger le patient tout en l’examinant, alors que les infirmières lui retiraient son pyjama pour effectuer des prélèvements et installer un soluté.

«Monsieur Grenier, je suis le docteur Vadeboncoeur.
– Pardon? J’ai de quoi de pas bon à mon coeur ?»

Le fils est entré dans la salle à ce moment.

«Il est un peu dur d’oreille.
– Vous êtes son fils ?
– Oui, il habite au-dessus de chez moi.
– Il fait ses choses lui-même ?
– Il entretient son logement seul et sort de temps en temps, mais il est toujours pas mal essoufflé.
– OK. Il fait un infarctus en ce moment, un gros.»

Je me suis retourné vers le patient, prenant soin de mieux me faire comprendre.

«Monsieur Grenier, comment ça va ?
– Ç’a déjà été mieux !
– Vous avez mal ?
– Si j’ai quoi ?
– Des douleurs !?
– Oui, ça me pèse là, à l’estomac.
– C’est un gros infarctus que vous avez là.
– C’est pas juste un gros rhume ?»

Il a souri. Il avait visiblement toute sa tête. Mais la sueur lui perlait au front. Je l’auscultais rapidement. Ses poumons paraissaient être en oedème – un signe de défaillance cardiaque – et sa valve aortique transmettait le souffle d’une sévère sténose. Il respirait vite. Chacun lui rendait son charmant sourire. Il allait mourir bientôt si on ne faisait rien maintenant.

« Pis, mon coeur ?
– Ça regarde pas trop bien. »

Le traitement de l’infarctus est simple : après stabilisation et administration de quelques médicaments, on achemine le patient en salle d’hémodynamie, où un cardiologue spécialisé ponctionne l’artère radiale (au poignet), remonte au coeur un cathéter pour colorer les artères coronaires puis les débloque, après quoi il insère un treillis appelé STENT pour terminer l’ouvrage. Une affaire de moins d’une heure.

J’ai fait un signe discret de la main à la cardiologue de garde à l’urgence, entrée à son tour dans la salle. Nous sommes sortis ensemble en dehors de la salle de choc pour discuter.

«Gros infarctus, maladie valvulaire sévère, poumons fibrotiques… On fait quoi à ton avis ?»

Le dilemme était le suivant – et c’est un des plus difficiles de la médecine : quand doit-on s’arrêter ? Quand les soins deviennent-ils futiles ? La frontière n’est jamais facile à définir. Et le choix est souvent irréversible, comme dans ce cas : si on ne faisait rien, le patient mourrait dans les prochaines heures. On pourrait tout de même le soulager.

En même temps, des coronarographies, on en fait 40 par jour, sans compter celles qui s’ajoutent de manière urgente. C’est une technique presque routinière, on ne parle pas d’une chirurgie à coeur ouvert ou encore d’un geste qui coûte une fortune. C’est vite fait. Nous sommes retournés au chevet de l’homme, maintenant un peu plus calme après avoir reçu une dose d’analgésique.

«Monsieur Grenier, votre coeur va vraiment pas bien, une grosse artère est bloquée.
– Vous me l’avez déjà dit.
– Si on fait rien, vous passerez pas la nuit.
– Vous allez me sauver ?
– On va essayer.»

La cardiologue a pris le relais.

«On pourrait ouvrir l’artère, mais il y a des risques. Vous en pensez quoi, vous ?
– Je pense que j’aimerais ça me rendre jusqu’à 100 ans.»

Elle a souri.

«C’est quand votre fête ?
– Dans trois semaines.
– On devrait pouvoir arranger ça.»

Elle s’est retournée vers l’équipe.

«OK, si tout le monde est d’accord, on va le monter en hémo.»

Le fils de monsieur Grenier a acquiescé de la tête.

«C’est un survivor, mon père. Il va passer à travers.»

Je lui ai souri, pendant que l’équipe s’apprêtait à sortir mon patient de la salle.

«Monsieur Grenier ?
– Oui docteur ?
– Je vais vous appeler le jour de votre fête, OK ?»

En fin de soirée, j’ai contacté le cardiologue-hémodynamicien qui avait procédé à l’intervention. La suite des choses avait été houleuse ; les artères des patients très âgés sont souvent fragiles. Le tronc commun, artère principale qui irrigue une grande partie du muscle cardiaque, avait éclaté, ce qui est très grave. Mais le cardiologue avait réussi à insérer un stent à l’intérieur, colmatant par miracle cette brèche, puis avait ouvert l’artère bouchée, responsable de l’infarctus.

Le coeur du patient, qui jusque là n’avait pas trop souffert parce que l’intervention avait été rapide, s’était stabilisé. Le lendemain, profitant d’une accalmie, j’ai passé un coup de fil à l’unité coronarienne. Je m’attendais au pire.

«Monsieur Grenier ?
– Oui, il va comment ?
– Il est assis à sa fenêtre.
– OK dites-lui bonjour de ma part.
– Il fait dire que la tempête est moins pire que celle de 1971.»

Quelques jours plus tard, j’avais appris qu’il avait reçu son congé. Je n’en revenais pas.

***

Il y avait eu un moment de silence sur la ligne pendant ma conversation avec le fils.

«Êtes-vous toujours là ?
– Oui, docteur.
– Votre père doit se reposer, j’imagine ? Vous lui transmettrez mes souhaits.
– Non, ça ne sera pas possible, il est mort.»

J’ai eu un pincement au coeur.

« Oh !
– C’est comme ça.
– Je suis désolé, vraiment. Vous avez toutes mes sympathies. Je peux vous demander ce qui s’est passé ?
– Quelques jours après son infarctus, il allait quand même bien, mais il a commencé à faire de la fièvre.
– Ses poumons ?
– Une infection, ils ont débuté des antibiotiques, il a pris du mieux. Mais a un moment donné, on aurait dit que ça lui tentait plus.
– De…?
– Vivre. Il se disait trop fatigué. Après en avoir discuté avec lui, les médecins ont arrêté tous les médicaments et ils l’ont transféré dans un centre de soins palliatifs. C’était bien correct.
– Il n’a pas trop souffert ?
– Pas du tout, il s’est éteint tout doucement.»

Je l’ai salué une dernière fois, puis raccroché. Je suis resté pensif. Est-ce que la bonne décision avait été prise ? Est-ce qu’on aurait pu simplement le laisser aller?

C’est plus facile de répondre après coup que dans le feu de l’action, quand on dispose de quelques minutes pour bien choisir. Je me suis replongé dans cette soirée plutôt occupée. Au moment de prendre la décision, la coronarographie était bien sa seule chance. Tout le monde était d’accord pour la tenter. Surtout le patient, monsieur Grenier. Est-ce que c’était un geste de trop ? Des soins futiles ?

Il n’y a pas de réponses absolues à ce genre de questions. Les soins ayant le potentiel d’améliorer la situation doivent être considérés. La coronarographie pouvait réussir, ça avait été le cas, d’ailleurs. Le patient souhaitait recevoir ces soins : il voulait se rendre jusqu’à 100 ans.

Mais les complications l’ont emporté un matin d’hiver, en paix et sans souffrance, entouré des siens. Cinq jours avant mon appel. J’avais rempli ma promesse à cet homme étonnant, ce survivor. Je ne lui avais cependant pas promis qu’il serait centenaire.