Des pas de géant contre la mortalité infantile
Santé et Science

Des pas de géant contre la mortalité infantile

Autrefois un épouvantable fléau, la mortalité avant cinq ans a beaucoup régressé avec le temps, et ce, partout dans le monde. Le Dr Alain Vadeboncœur illustre les raisons de cette embellie.

Mon arrière-grand-père Ulric Gaboury, marié en 1877, a eu dix enfants. Tout médecin qu’il était, six d’entre eux sont morts en bas âge, parfois à la naissance, certains plus âgés, jusqu’à cinq ans en fait. D’infections variées : diphtérie, rougeole, etc. Six terribles tragédies.

Je ne sais même pas comment il a pu survivre à ces six décès. Et comment il a pu travailler jusqu’à 89 ans, pour mourir à 91 ans dans la maison de son fils Hector, tout en demeurant ce qu’on décrivait comme un bon vivant, un blagueur qui ne s’ennuyait jamais.

J’ose à peine penser à ce qui m’arriverait si je perdais un enfant, ou si cela arrivait à un père ou à une mère aujourd’hui. Imaginez si c’était plus de la moitié de sa famille dans différents drames en bas âge.

Il faut dire que la mortalité avant cinq ans était très élevée à cette époque. Elle faisait donc partie de la vie, ce qui aidait à traverser ces terribles épreuves que bien des familles subissaient plus d’une fois.

Un marqueur social puissant

L’évolution de la mortalité avant cinq ans est un des meilleurs exemples pour démontrer les avancées incroyables survenues en deux siècles un peu partout dans le monde — et pas seulement dans les sociétés les plus riches. En ces temps où on désespère parfois beaucoup, il est intéressant de constater que le monde ne se dirige pas toujours dans la (sombre) direction qu’on perçoit.

Outre l’aspect émotif de la question, la mortalité avant cinq ans est un marqueur d’une grande importance, puisqu’un ensemble de réalités sociales, éducationnelles, économiques, médicales, politiques, agissent de concert comme déterminants.

Les chercheurs de l’excellent site Our world in data ont comparé l’évolution de ce taux de mortalité sur de très longues périodes, en 1800, 1950 et 2015, dans une analyse particulièrement éclairante publiée récemment.

Illustration de l’évolution de la mortalité avant cinq ans tirée du site Our World in Data

Ça va mal en 1800…

En 1800, les chercheurs rapportent que d’après les meilleures données dont on dispose, au moins un tiers des enfants ne pouvaient se rendre jusqu’à l’âge de cinq ans. Dans certains pays, il s’agissait probablement de la moitié des enfants.

La famille moyenne étant composée de cinq à sept enfants en 1800, de deux à trois mouraient donc avant cinq ans. Bref, perdre plusieurs enfants constituait à peu près la norme. En moyenne, on perdait plus souvent un enfant, un frère ou une sœur qu’un parent durant sa vie.

C’est mieux en 1950

Cent cinquante ans plus tard, la situation a changé du tout au tout. Dans les pays les plus riches, l’Europe, l’Australie, l’Amérique du Nord et certaines portions de l’Amérique du Sud, la mortalité avant cinq ans chute à moins de 5 %. En parallèle, la fertilité diminue à deux ou trois enfants par femme. La mort d’un enfant dans une famille devient donc un drame rare.

Cet exploit n’est pas seulement l’effet de la médecine, mais surtout celui de la société elle-même, puisque le niveau de vie, la nutrition, l’accès à l’eau potable et à des installations sanitaires, la prévention et la vaccination jouent un rôle préventif majeur. Bien entendu, les soins et services médicaux contribuent aussi à cette avancée.

Malgré cette importante amélioration, le taux de mortalité demeure entre 30 % et 60 % dans certains endroits du monde, surtout en Afrique, mais aussi en Chine, en Asie du Sud-Est et dans certaines portions de l’Amérique du Sud. On observe donc un écart important entre les sociétés plus riches et les autres.

Surprenant 2015

Le troisième point d’analyse, en 2015, montre une nouvelle évolution intéressante. On constate en effet que la diminution de mortalité des enfants s’est généralisée et a largement chuté partout dans le monde.

Dans les pays les plus riches, seulement un enfant sur 200 meurt avant l’âge de cinq ans en 2015. Un gain d’un facteur 10 par rapport à la mortalité de 1950. En Amérique du Nord, elle s’effondre globalement de 3,8 % à 0,64 %.

Si la mortalité reste plus élevée dans les pays moins riches, elle chute tout de même là aussi : en Amérique du Sud et en Asie, elle tourne autour de 1 % à 2 %. En Chine, c’est 1 %. En Inde, elle persiste à environ 5 %. Comme le remarquent les chercheurs, les pays où la mortalité est la plus élevée se comparent aux plus riches de 1950.

La mortalité avant cinq ans en Afrique passe de plus de 30 % en 1950 à 8,4 % en 2015, un gain tout de même important. C’est toujours la plus élevée au monde, mais c’est tout de même quatre fois moins. Le même phénomène se retrouve en Asie, où elle descend de 25 % à 3,5 % pendant la même période, et en Amérique latine et dans les Caraïbes, de 20 % à 2,24 %.

Un peu partout dans le monde, et de manière tout à fait régulière, la mortalité avant cinq ans a donc énormément diminué depuis les années 1950.

Et au Québec ?

Si on regarde maintenant la situation au Québec, comme le montrent nos statistiques populationnelles, la mortalité infantile (attention : celle-là est mesurée avant un an) tourne autour de 0,4 %. Elle était quatre fois plus élevée, à 1,7 %, en 1971, quand j’avais huit ans.

En moins d’une cinquantaine d’années, la mortalité infantile a donc été divisée par quatre chez nous, une avancée remarquable. Outre les facteurs déjà mentionnés, comme la qualité des soins, le taux de vaccination et les suivis en prévention, le fait que nous constituions une société égalitaire, où il y a globalement moins de grande pauvreté qu’ailleurs et davantage d’entraide sociale (en comparaison avec les États-Unis, par exemple), contribue à ces résultats.

Cette réussite est un marqueur incontestable de la qualité de notre approche sociale, qui a beaucoup plus de qualités que de défauts, comme le montre cet exemple important.