À l’ombre des étoiles

Lors d’une nuit d’hiver à l’Observatoire du Mont-Mégantic, des étoiles et des étoiles à perte de vue. C’est à ce moment que Philippe J. Fournir a compris — pour la toute première fois — ce qu’il voulait faire de sa vie.

Photo : Antoine Bordeleau pour L'actualité

C’est ma première nuit en solo à l’Observatoire du Mont-Mégantic en tant qu’étudiant à la maîtrise en astrophysique. J’ai 22 ans et je suis stressé. Pendant la journée, je ne suis pas arrivé à dormir, alors j’ai révisé les procédures à suivre pour que ces précieuses heures d’observation soient optimales.

La chance est de mon côté : en cette nuit de nouvelle lune à quelques jours du solstice d’hiver, on prévoit un ciel dégagé et un temps froid et sec. Si tout se passe bien, je profiterai de près de 15 heures d’observation dans des conditions idéales. Quinze heures pour recueillir les grains de lumière du ciel grâce à ce gigantesque œil mécanique.

Peu avant le crépuscule, j’enfile mon manteau et je jette un dernier coup d’œil aux prévisions météorologiques : au sommet du mont Mégantic, je dois m’attendre à un –35 °C venteux. Je marche en vitesse sur le sentier qui sépare le chalet des astronomes du dôme où se trouve le télescope. Le vent est sauvage. Le froid est mordant. Mes narines brûlent à chaque inspiration. Impossible d’apprécier la vue du soleil de décembre se couchant à l’horizon. J’entre dans le dôme en grelottant et me dirige vers la salle de commande — le seul espace chauffé dans l’Observatoire. À l’aide de Bernie, le technicien, je prépare les coordonnées de la soirée : je cherche des étoiles massives bleutées dans le plan de la Voie lactée. Ces étoiles sont aussi rares que spectaculaires : sur près de 10 millions d’étoiles photographiées lors de mes séjours à Mégantic (totalisant une trentaine de nuits), nous n’en avons observé qu’une seule. Cette étoile, déjà cataloguée à l’époque, est monstrueuse : son diamètre est de 45 millions de kilomètres (environ 30 fois celui du Soleil) et elle émet autant de lumière qu’un million de soleils.

Passé minuit, mon adrénaline tombe. Les photons de l’espace s’accumulent sur le disque dur. Mes paupières deviennent de plus en plus lourdes, mais il reste encore six heures de travail. Nous enregistrons de nouvelles coordonnées dans l’ordinateur. Le télescope se déplace doucement sur son axe, puis c’est reparti pour une exposition de 30 minutes. « Le vent est tombé, alors ça devrait être plus confortable dehors. M’en vais fumer une clope. Tu viens ? » me demande Bernie. Poliment, je lui réponds : « Non, merci. » Il enfile son manteau et sort dans la nuit glaciale. Je regarde du coin de l’œil la cafetière rouillée et jaunie par les années.

« Les moments de la vie s’accumulent et, les uns entassés sur les autres, ils forment un tout : le moment présent », me dis-je en me versant un premier café. Nos ancêtres ont maîtrisé le feu, ont survécu aux ères glaciaires, puis me voilà aujourd’hui en train de décortiquer les points lumineux du ciel nocturne. Impossible de ne pas philosopher dans ces lieux.

Après quelques minutes de solitude, je décide d’aller rejoindre Bernie. Manteau épais, tuque, foulard, gants. J’ouvre la porte et je fige sur place en regardant par terre : je vois mon ombre sur le sol. Pourtant, la lune est déjà couchée. Pourquoi est-ce si clair à l’extérieur ? Ai-je oublié d’éteindre les lumières autour de l’Observatoire ? Si oui, toutes mes captures du ciel seront gâchées.

Paniqué, je tourne la tête vers Bernie qui regarde à l’horizon, cigarette au bec. Je sors le rejoindre pour lui demander ce qui se passe, mais, à mon deuxième pas, je comprends : le ciel est si sombre et les étoiles si claires qu’elles illuminent le sol. À cet instant précis, je vois l’ombre projetée par les étoiles.

De ma vie de citadin, je n’avais jamais rien vu de tel. Des étoiles et des étoiles à perte de vue. Je ne sais plus où regarder, et un fou rire d’émerveillement s’empare de moi.

Au cours de mes études, je n’étais pas l’étudiant le plus motivé ni le plus travaillant. Je ne savais pas ce que je voulais faire de ma vie et je me décourageais facilement devant des obstacles. L’idée de la « vie adulte » m’effrayait profondément. C’est lors de cette nuit majestueuse que j’ai compris — pour la toute première fois — où je m’en allais.

J’enseigne aujourd’hui au collégial et j’essaie de me souvenir de cette nuit lorsque je m’entretiens avec mes étudiants qui, eux aussi, sont parfois démotivés, perdus et ne savent plus pourquoi ils étudient. Je les comprends. Avant cette nuit-là, j’étais comme eux. 

L’année 2020 aura été particulièrement difficile pour ces jeunes qui entreront bientôt sur le marché du travail au milieu d’une pandémie et d’une crise économique mondiale, sans oublier la crise climatique qui plane toujours à l’horizon.

Alors, aujourd’hui, j’essaie de les aider à trouver leur nuit étoilée.

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J’ai connu alors que j’étais adolescent un astronome (on ne parlait pas alors d’astrophysicien) : Paul Couteau. Il était une sommité internationale pour ses découvertes d’étoiles doubles (par milliers), il occupait les fonctions de directeur de L’Observatoire de Nice. J’ai passé de nombreuses heures sur les lieux, pu observer des ciels étoilés indescriptibles. J’étais encore adolescent, cela m’a pris un demi-siècle pour comprendre combien j’ai pu avoir été privilégié de vivre ces moment-là dans cet endroit-là.

Il faut parfois beaucoup de temps pour capter le chant des étoiles. Aujourd’hui, il y a un astéroïde (4909) qui porte son nom.

Cela fait longtemps que je rêve de visiter l’Observatoire du Mont-Mégantic et pour le moment, je n’y suis jamais allé. Je dois dire honnêtement que je ne sais toujours pas précisément vers quoi je m’en vais. Un jour une fin, sans doute… comme tout le monde.

L’expérience décrite par monsieur Fournier est tellement vraie. Presque mystique, je dirai. Ses étudiants ont bien de la chance de l’avoir comme professeur, c’est à la lecture de ces chroniques dans L’actualité que je conçois que ce doit être un excellent pédagogue.

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Merci pour ce très beau texte, prenant, émouvant !
Je l’ai transmis à ma petite-fille de quatorze ans, Emma, passionnée du ciel, des planètes, des étoiles, qui sort dans son jardin tard le soir, pour essayer de scruter le ciel à travers un pauvre petit télescope acheté sur Amazon…
Votre article va sûrement la transporter ! Merci encore.

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Cher Monsieur Fournier, merci d’avoir partagé votre moment d’épiphanie cosmique. Le mien fut l’observation de la Voie Lactée et des anneaux de Saturne à l’observatoire ASTER de Saint-Louis-du-Ha! Ha! au Témiscouata (www.asterbsl.ca).

Nous sommes de la poussière d’étoile dixit Hubert Reeves.

Scientifiquement vôtre

Claude COULOMBE

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