À partir de quand parle-t-on d’acharnement thérapeutique pour les bébés à la limite de la viabilité ?

L’actualité médicale présente les réflexions de quelques-uns des experts interrogés pour son dossier sur les soins aux bébés prématurés à la limite de la viabilité.

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Dr Keith J. Barrington, chef de service de néonatalogie, centre hospitalier universitaire Sainte-Justine, Montréal

Les médias parlent beaucoup d’acharnement thérapeutique et les parents arrivent parfois avec l’idée qu’on s’acharne sur leur enfant. Personnellement, je ne me suis jamais acharné sur un enfant. Je donne les soins appropriés et il arrive que les parents me poussent à faire plus que ce que je pense être raisonnable. Les parents ont des droits, et c’est rare qu’ils demandent des choses vraiment hors de proportion. En 25 ans de carrière, il est arrivé très rarement où je n’ai pas été capable d’en venir à un accord avec les parents. On met vraiment trop l’accent là-dessus. Il y a deux ans, par exemple, j’ai soigné un bébé dans un autre hôpital. Il en était à sa troisième méningococcémie, était vraiment très malade et toutes les infirmières me disaient que je faisais de l’acharnement thérapeutique. Moi, je disais qu’il y avait toujours une possibilité que ce bébé survive et, deux jours plus tard, il a commencé à récupérer. C’est un bébé qui va très bien maintenant. L’acharnement thérapeutique est un terme que je n’aime pas, parce qu’il donne l’impression que l’on fait des choses que l’on sait ne pas être correctes. La réalité, c’est que j’aime m’impliquer dans les soins qui donnent une bonne chance aux bébés d’avoir un bel avenir.

Dr Daniel Faucher, chef de service de néonatalogie, hôpital Royal Victoria, Montréal

L’acharnement thérapeutique, c’est continuer de donner des soins de façon excessive, abusive, alors qu’il y a une forte probabilité que l’enfant meure ou survive, mais dans des conditions extrêmement difficiles. Dans ces cas-là, continuer à fournir des soins en se servant de manière inappropriée de la technologie moderne, c’est de l’acharnement thérapeutique. Ça existe, et il faut être capable de reconnaître qu’à un moment donné, à une certaine limite, il faut s’arrêter. Je fais tout ce que je peux pour éviter ce genre de situation.

Me Jean-Pierre Ménard, avocat en droit de la santé, Montréal

Il n’y a pas de définition précise, qui fasse consensus, de l’« acharnement thérapeutique ». Ce qui est un traitement ordinaire pour l’un peut être de l’acharnement pour l’autre. Ça dépend beaucoup de celui qui reçoit des traitements. Si un traitement a peu d’intérêt ou d’utilité, on est dans le territoire de l’acharnement thérapeutique. Il y a des circonstances où un traitement prodigué dans telle ou telle condition constitue le traitement approprié. Le même traitement à une autre étape du processus de vie peut devenir de l’acharnement s’il ne procure plus d’avantages. Il s’agit de peser tout cela, et il y a des zones grises qui peuvent ne pas être les mêmes d’un médecin à l’autre, d’un parent à l’autre et d’un hôpital à l’autre, selon la perception des gens.

Hubert Doucet, bioéthicien, Montréal

L’acharnement thérapeutique, c’est agir comme un animal sur sa proie. Si on se centre sur un traitement en oubliant le meilleur intérêt de l’enfant ou ses souffrances, on perd la perspective d’ensemble. Il y a des médecins qui se montrent agressifs dans les soins parce qu’ils disent qu’il y a une solution possible pour la vie dans tel ou tel cas. S’il y a vraiment des possibilités et si les données probantes montrent que ce traitement, dans cette situation et même s’il est exigeant, va donner des résultats, l’intervention se justifie. On demande aussi à la médecine de se battre, mais je crois que la médecine doit se battre en tenant compte de l’ensemble de la personne et non pas d’un seul élément. Il faut donc faire la distinction entre l’acharnement thérapeutique et une médecine qui se bat pour le bien d’une personne. Ici, à Sainte-Justine, il arrive qu’on constate des situations qui nous apparaissent comme de l’acharnement thérapeutique. Au départ, ça ne l’était pas, mais ça le devient dans la mesure où on perd de vue l’ensemble de la personne.

 

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