À quand la « Viagrette » ?

Il y a 10 ans naissait le Viagra. Depuis, les sociétés pharmaceutiques draguent les femmes en mal du grand frisson. Mais le losange rose est-il plus qu’un fantasme ? Qu’est-ce qui se trame vraiment sous la couette ?

Dans la salle d’attente couleur safran du Centre Santé Femme, à Québec, un message attire le regard. « Vous désirez contribuer à l’amélioration de la santé de la femme en participant à une étude clinique ? » Juste en dessous, trois mots écrits à la main, au feutre : perte de désir. La maladie honteuse de notre époque libertine.

C’est ici que la Dre Céline Bouchard reçoit ses patientes. Et qu’elle étudie la baisse de libido. La gynécologue-obs tétricienne, qui vient de publier un article dans le New England Journal of Medicine, mène des essais cliniques sur un gel de testostérone censé rendre aux femmes ménopausées leur appétit d’amour. LibiGel pourrait devenir le premier médicament homologué en Amérique du Nord pour traiter ce que les médecins appellent, dans leur doux parler, le « trouble de désir sexuel hypoactif ». En pharmacie à compter de 2011, espère la société américaine BioSante.

« LibiGel a augmenté la fréquence des rapports sexuels et la qualité des orgasmes chez la moitié des participantes. Il a aussi diminué leur anxiété et raffermi leur confiance en soi », énumère rapidement la docteure, une brune entre deux âges, aussi effervescente qu’un comprimé dans un verre d’eau. Et elle ajoute, pour rire : « Des traits d’homme ! »

Blague à part, Céline Bouchard attend le jour où le ministère de la Santé du Canada homologuera un tel produit. « Pour le moment, nous n’avons rien à offrir aux jeunes femmes dont le pro blème n’est pas d’ordre hormonal, déplore- t-elle. Tandis que celles qui sont ménopausées peuvent prendre des médicaments pour hommes, mais à dose réduite. »

Ciel ! Vénus chaparde-t-elle vraiment dans l’armoire à pharmacie d’Apollon ? Selon la Régie de l’assurance maladie du Québec, qui fournit les médicaments à près de la moitié des Québécois, c’est bien vrai : le gel de testostérone Andriol, par exemple, a été prescrit à 740 femmes en 2007 et à 825 en 2006. Aux États-Unis, les filles à la triste fesse se font administrer bien d’autres substances non approuvées pour améliorer leur état, de l’hormone stéroïde DHEA jusqu’à l’anti-dépresseur Wellbutrin.

Demain, mesdames, vos désirs seront des ordonnances.

Il y a 10 ans, le Viagra entrait dans les chambres à coucher. Ce qui fit entendre le chant des anges à la société Pfizer — 1,8 milliard de dollars en 2007. Sitôt passée l’heure des soupirs, l’industrie se mit à fantasmer sur sa prochaine conquête : la femme. La chose allait de soi. Car si les hommes souffrant de dysfonction érectile pouvaient désormais compter sur le sildénafil pour briller dans les jeux d’alcôve, leurs amantes, elles, ne pouvaient guère tabler que sur le chocolat pour réveiller leurs ardeurs ! Chez de nombreux couples, d’ailleurs, cette iniquité causait des tensions qui n’avaient rien d’érotique.

Quelque chose se tramait sous la couette. Je l’ai compris par hasard, en décembre 2005. J’effaçais les pourriels de ma messagerie électronique quand un titre a capté mon attention. « Prescriptions for female sexual disfunction » (sic), m’annonçait Beatrix Murray, une bonne âme qui prenait la peine de m’écrire de Chine pour soigner ma dysfonction sexuelle féminine. « Viagra envoyé de façon discrète. Aucune ordonnance nécessaire. » Le message conduisait à une pharmacie virtuelle de pacotille. Qu’un polluposteur s’intéresse à autre chose qu’à la vigueur des érections m’a tellement renversée que sous l’impulsion du moment j’ai failli passer une commande.

À quand le Viagra pour femmes ? La dose de désir, le frisson en capsule ? « Spéculation précoce », raillait alors le British Medical Journal .

Encore fallait-il trouver la bonne formule. La sexualité féminine est pétrie de caprices, tous les conteurs de blagues cochonnes vous le diront. Pendant huit ans, Pfizer s’est acharnée à tester la petite pilule bleue chez des milliers de patientes. Peine perdue : si le médicament faisait affluer le sang aux parties génitales, il n’accroissait en rien le désir. L’entreprise a déclaré forfait.

Dans le secret des laboratoires, pourtant, les sociétés pharmaceutiques ont continué à manier les fioles. Le site américain www.clinicaltrials.gov — qui recense les essais cliniques menés dans le monde — indique qu’au moins 11 produits, allant de l’extrait végétal de ginkgo biloba jusqu’à des molé cules à numéro, ont été testés sur des femmes dans les cinq dernières années. Plusieurs ont atteint le stade précédant la commercialisation.

Que le losange rose, l’aphrodisiaque absolu, se laisse désirer, il fallait s’y attendre. Entre-temps, l’Europe a homologué un premier médicament contre la chute de libido chez les femmes ménopausées à la suite d’une hystérectomie. Depuis février 2007, elles sont nombreuses à coller sur leur ventre le timbre de testostérone Intrinsa, pour raviver l’ardeur de leurs ébats amoureux. En moyenne, ce traitement porterait de trois à cinq le nombre de relations sexuelles par mois. (Curieusement, les patientes qui avaient reçu un placebo durant les essais cliniques étaient passées d’elles-mêmes de trois à quatre relations par mois. Quand on ne pense qu’à ça, aussi !) Ces bienfaits semblent modestes, mais les utilisatrices les apprécient assez pour endurer les possibles effets secondaires, comme une poussée d’acné ou de poils sur le visage.

La médicalisation du plaisir féminin provoque cependant de chauds débats. En décembre 2004, quand Procter & Gamble a présenté Intrinsa à la Food and Drug Administration (FDA), qui réglemente les médicaments aux États-Unis, des sexologues se sont opposés à la distribution du timbre. La FDA a fini par conclure que les risques potentiels — de cancer du sein ou de maladie cardiovasculaire — étaient mal définis et surpassaient les bénéfices que pouvaient en tirer les patientes. Intrinsa serait maintenant en attente d’une évaluation par le ministère de la Santé du Canada, qui refuse toutefois de le confirmer.

Ce jour-là, la multinationale a dû avaler la pilule. Au grand plaisir de Leonore Tiefer, qui avait rallié les opposants. La psychologue new-yorkaise peste encore contre le fait de voir les problèmes sexuels réduits à leur dimension biologique. « Avant, les gens comparaient le sexe à la danse. Maintenant, ils le comparent à la digestion », raille cette sexagénaire costaude, qui ne s’en laisse pas conter.

Appuyée par quelque 125 personnes et organismes, Leonore Tiefer dirige la campagne New View, qui promeut une vision globale de la sexualité féminine. À ses yeux, la quête d’un médicament miracle exalte la génitalité au détriment de ce qui dérange vraiment les femmes : les difficultés de couple, les soucis liés à la contraception, l’image déformée de leur corps… « Durant l’émission de téléréalité The Doctors, une patiente s’est récemment plainte de ne jamais atteindre l’orgasme. Le gynécologue lui a recommandé la testostérone sans aborder les relations de couple ni les questions sociales », ful mine-t-elle.

Les Québécois semblent partager la méfiance de Leonore Tiefer. Dans un sondage express mené par CROP pour L’actualité, seulement 18 % des femmes ont déclaré être prêtes à consommer un équivalent féminin du Viagra. Les hommes étaient un peu plus favorables à l’idée : 25 % voyaient cela d’un bon œil.

« L’industrie pharmaceutique devrait inventer une pilule qui fait les travaux ménagers à votre place. Elle réglerait bien des problèmes sexuels », dit sur un ton pince-sans-rire Petra Boynton, maître de conférences au University College de Londres.

La sexologue britannique confesse que, depuis quelques mois, elle éprouve une baisse de libido. Le motif ? Il regarde les Teletubbies en mangeant de la purée ! Au téléphone, j’entends bébé Adam babiller pendant que sa mère m’explique les répercussions sociales de la médicalisation du plaisir. « Il arrive que la vie sexuelle des femmes, comme celle des hommes, soit compromise par la maladie. Il n’est pas déraisonnable alors de consulter un médecin. Le problème, en ce moment, c’est que lorsque vous n’avez pas envie de sexe, ce n’est plus considéré comme un désagrément passager qui fait partie de la vie, mais comme un problème médical à part entière. »

En septembre, Petra Boynton a été invitée, toutes dépenses payées, à un colloque de la société allemande Boehringer Ingelheim au chic Hilton de Londres. La conférence avait pour but de présenter un produit pharmaceutique qui prétend régner un jour sur le marché des médicaments du sexe. Flibanserin déjoue la panne de désir en modifiant le taux de sérotonine dans le système nerveux central. « Contrairement à Intrinsa, conçu pour les femmes ménopausées à la suite d’une intervention chirurgicale, Flibanserin ciblera toutes celles qui ne sont pas dans le mood », dit la jeune femme, qui a refusé l’invitation. La molécule a fait l’objet d’essais cliniques au Canada, notamment au Centre de santé pour les femmes Shirley E. Greenberg, à Ottawa.

À l’horizon se profile une tendance qui inquiète de nombreux penseurs : celle des lifestyle drugs, ces élixirs de bien-être, consommés par des gens en bonne santé pour renforcer leurs capacités. C’est une chose de prescrire des hormones à des femmes ménopausées ; c’en est une autre de jouer avec les neurotransmetteurs d’une fille qui se juge trop peu portée sur la bagatelle. Le Viagra a séduit bien des jeunes coureurs de jupons. La Viagrette pourrait-elle s’imposer chez les belles qui aiment papillonner ?

La question est d’autant plus troublante qu’on ignore au juste ce que les médicaments du sexe sont censés régler chez les femmes. Le DSM-IV, bible américaine des maladies mentales, range le « trouble de désir sexuel hypoactif » parmi les dysfonctions sexuelles. Mais le diagnostic est controversé. « Qui décide de la normalité en matière de désir ? Le thérapeute sur qui vous êtes tombé », remarque Paula Caplan, qui donne à Harvard un cours de psychologie de la sexualité chez les hommes et les femmes. La panne de désir doit être une source de détresse chez le patient pour être diagnostiquée comme un trouble de désir sexuel. Mais cette détresse peut aussi être due à des pressions sociales ou à une mésentente dans le couple, et ne constitue pas en soi un symptôme pathologique.

Pour de nombreux critiques, la cause est entendue : le trouble de désir sexuel hypoactif est une maladie inventée. Certaines sociétés pharmaceutiques aiment à dire que les dysfonctions sexuelles affligent 43 % des femmes. Le quart de l’humanité serait handicapé sur le plan sexuel ? Allons donc ! Ce chiffre, qui circule depuis 1999, a été tiré d’un sondage qui vérifiait si, dans la dernière année, les répondantes avaient éprouvé pendant quelques mois un faible intérêt pour la chair, de l’anxiété à l’idée de faire l’amour, de la sécheresse vaginale… Un seul « oui » et elles se retrouvaient dans le club des frigides à temps partiel.

Le hic, c’est que la science comprend encore mal les mécanismes du désir féminin, selon le D r Irv Binik, directeur du Laboratoire pour l’étude biopsychosociale de la sexualité à l’Université McGill. « C’est comme pour la douleur associée aux relations sexuelles, dit-il. Nous découvrons des traitements qui aident certaines femmes dans certaines conditions, mais nous ne parvenons pas à déterminer comment ils agissent. »

Alina Kao mène au Laboratoire une étude sur la dyspareunie chez les ménopausées. La doctorante a rencontré 150 patientes dans le but de déterminer les diverses circonstances qui rendent la pénétration douloureuse. « Les femmes veulent que nous reconnaissions qu’elles ont un problème réel, dit-elle. Celles qui viennent nous voir en souffrent depuis une décennie en moyenne. Une décennie, c’est long quand on a mal ! »

L’absence de traitement adéquat rend les femmes vulnérables aux promesses des fabricants de pilules — et de ceux qui rôdent autour. Un cas éloquent est celui du PT-141. Ce vaporisateur nasal avait été mis au point par la société américaine Palatin Technologies comme agent bronzant… jusqu’à ce que des cobayes masculins remarquent qu’il faisait s’épanouir cette partie de leur anatomie qui voit rarement le soleil. Ensuite testé sur les femmes avec succès, le bremelanotide a été louangé dans la presse… jusqu’à ce qu’on remarque qu’il causait de dangereuses hausses de la tension artérielle. Palatin Technologies a donc remplacé le PT-141 par son cousin, le PL-6983. Mais le divorce est passé quasi inaperçu dans les médias. Si bien qu’aujourd’hui un site bidon (www.pt141.com) vante encore la molécule et renvoie à un site chinois qui distribue des « médicaments expérimentaux ».

« La baisse du désir reste un problème majoritairement psychologique, estime Gilles Trudel, professeur de psychologie à l’UQAM. Même quand il a une origine biologique, il finit par causer de l’anxiété. Il arrive souvent que des gens qui ont essayé des médicaments retournent voir un psychologue ou un sexologue. » En 2000, Gilles Trudel a mené une recherche sur des gens qui s’ennuyaient au lit : 74 couples vers la fin de la trentaine ont suivi un traitement pour dénouer les idées négatives sur la sexualité, travailler les fantasmes et améliorer la communication entre les partenaires. Un an plus tard, 38 % des femmes jugeaient n’avoir plus de baisse du désir et autant avaient constaté une amélioration notable de leur libido.

« Les femmes ne cultivent pas leur imaginaire érotique », déplore Claire Dubé, présidente du Réseau québécois d’action pour la santé des femmes, qui invite ses consœurs à faire leurs propres choix en matière de santé sexuelle. « Le goût de faire l’amour, ça ne vient pas tout seul. Quand on reçoit, on pense au menu, à la déco, à notre tenue. Pourquoi ne le fait-on jamais pour le sexe ? »

Pendant des siècles, la société a tenté de réprimer le désir des femmes. Main tenant, elle le soutient à grands cris. Une évolution libératrice ? Non, tranche la psychologue Leonore Tiefer. « L’industrie pharmaceutique publicise le sexe pour lui donner plus d’importance qu’il n’en a réellement. L’idée que le sexe est essentiel à toutes les relations, que tout le monde aime ça, c’est de la foutaise ! Alors je ne pense pas que l’industrie fasse une faveur aux femmes. Je ne pense pas qu’il s’agisse de libération sexuelle. À mes yeux, c’est une nouvelle forme d’oppression. »

L’auteure a pu réaliser cette recherche grâce à la bourse
La Vie en rose, qui permet à un journaliste d’approfondir
une question liée à l’égalité entre les hommes et les femmes.