«À quoi vous êtes-vous accroché dans le creux de la vague ? À la vie.»

Michel Pitre a souffert d’un grave AVC en 2004. Le Dr Alain Vadeboncœur conclut ici le récit de l’incroyable résilience de son ami, jusqu’à sa récupération, qui a déjoué tous les experts. 

Sante_et_scienceQuand Michel Pitre monte avec émotion, le 17 novembre 2011, les marches du studio de l’émission Les docteurs pour rejoindre son fauteuil, le plateau est silencieux. C’est que l’ex-médecin va bientôt nous raconter une partie de sa bouleversante histoire. Je le présente ainsi :

«Permettez-moi de vous expliquer pourquoi c’est un peu troublant, pour moi, de recevoir aujourd’hui notre prochain invité. On a fait notre cours de médecine ensemble, et je ne l’avais pas revu depuis… depuis très longtemps, en fait. Mais j’ai appris, par lui, il y a quelques mois, qu’il avait souffert d’un grave AVC en 2004. Il m’a alors raconté son histoire, toute son histoire — toute une histoire.

Une histoire de force et de courage, et d’entraide. C’est ce que ça lui a pris pour passer à travers et surtout, s’en sortir… et vivre le mieux possible. Je tiens à le remercier d’avoir accepté de venir en témoigner à l’émission. On accueille le docteur Michel Pitre.»

Bien préparé par notre recherchiste Connie Byrne, Michel est tout de même nerveux. Mais il s’en tirera fort bien, ce qui d’autant plus remarquable qu’il ne pouvait pas du tout parler, quelques années plus tôt. À l’aise devant les caméras, il raconte bien. Et tant de courage inspire tout le monde autour.

Mais il nous charme aussi par cet humour et ce rire sonore — le même qu’on reconnaissait de loin, dans les couloirs de la faculté de médecine, il y a 30 ans. Après l’entrevue, ému, je le reconduis vers sa loge.

C’est trois mois plus tôt, le 3 août 2011, qu’il m’avait fait parvenir son histoire par courriel. De retour de vacances, je commençais alors à préparer la deuxième saison de l’émission avec l’équipe. Je lui avais répondu rapidement :

«Quel parcours… Un AVC aussi jeune… Comment est-ce arrivé ? Mais quel courage pour t’en relever… C’est incroyable. Je t’encourage fortement dans tous ces projets. Cela pourrait aider beaucoup de gens… et même toi ! (…)

Plus concrètement, que dirais-tu si on t’invitait à notre émission ? Ce témoignage, de quelqu’un connaissant comme médecin le “sujet” de l’intérieur et qui a la force de s’en relever, cela peut être inspirant. Veux-tu que je transmette ton histoire à notre équipe de recherche ?»

*

Dans mes deux récents textes, je vous ai raconté de mon mieux cette histoire étonnante, une idée qui m’est venue lorsque j’ai retrouvé la carte de souhaits qu’il m’avait envoyée quelques mois plus tôt.

Je dois admettre, avec un brin de jalousie, que son écriture élégante est nettement plus lisible que la mienne. Quand on pense qu’il a dû réapprendre à écrire avec la main gauche, j’en conclus qu’il y en a qui sont bien plus doués que d’autres.
carte


Souhaitant avoir de ses nouvelles, je lui ai téléphoné. C’est là que j’ai constaté avec plaisir qu’il parlait sans hésitation et que sa voix était nettement plus affirmée qu’en 2011. Ce n’est pas étonnant, puisqu’il avait poursuivi sa rééducation afin de parvenir à ce niveau de langage remarquable.

Au fait, j’ignore si, avoir été placé dans la même situation, j’aurais eu la moitié de son courage. Avancer aussi loin, envers et contre tous, jusqu’à faire mentir l’opinion des médecins, cela démontre une détermination sans faille et nous en apprend beaucoup sur sa résilience.

Sa récupération physique continue aussi de progresser, 10 ans après le drame : il marche aujourd’hui sans canne, n’utilise plus son orthèse de support et vit de manière autonome. C’est aussi réjouissant d’un point de vue humain que fascinant du côté médical de constater que son cerveau avance encore après tout ce temps.

Michel Pitre avec Pierre-Yves, son kinésiologue
Michel Pitre avec Pierre-Yves, son kinésiologue.

Et ce n’est pas terminé, parce qu’il lui reste certains territoires à reconquérir. Autrefois grand lecteur, Michel éprouve aujourd’hui de la difficulté à lire pendant de longues périodes. Pour pallier ce problème, il a équipé son ordinateur d’un transcripteur, qui récite à voix haute les textes — ce qui lui permet de «lire» en écoutant, une fonction du langage apparemment mieux conservée chez lui.

L’histoire de Michel est riche de plusieurs leçons, mais la première est toute simple : il faut apprécier la santé, ce qui me rappelle au passage que son drame «peut nous arriver à tous». Je pourrais en effet être à sa place et lui, à la mienne.

Cette expérience nous enseigne aussi que malgré une volonté hors du commun, il faut l’appui des proches — dans le cas de Michel, c’était celui de son ex-conjoint, Normand, qu’il décrit maintenant comme un «frère spirituel» — pour conserver l’espoir. Il a vraiment été au coeur de sa réhabilitation. Michel a aussi puisé sa force dans ses enfants, qui ont mûri avec lui en traversant les épreuves et qui ont accepté, à terme, les transformations successives de leur original de père.

Michel a également eu la chance d’être appuyé par des enseignantes à la retraite, ses «anges», qui ont tout donné pour que cet inhabituel «élève» puisse reconquérir son langage. Même lui, ancien médecin aujourd’hui sans trop de revenus, n’aurait pu s’offrir autrement de tels services. Cela souligne certes la nécessité de l’entraide, mais aussi l’importance que les services de réhabilitation soient plus accessibles hors de l’hôpital.

Michel a toutefois renoncé à pratiquer la médecine, une «retraite» lourde à porter d’un métier qui le fascinait : «C’est difficile pour moi d’accepter cela. J’étais respecté par mes confrères. J’adore la médecine, c’est une passion pour moi, mais c’est terminé ; c’est du passé. Tu mets une croix là-dessus.»

Il ressent une certaine amertume envers le Collège des médecins, qui aurait mis du temps pour traiter sa demande et qui ne semble pas lui avoir offert assez de support : «C’était trop compliqué pour le Collège des médecins. Pas de considération.» Avec un pincement au cœur, je dois ajouter qu’il en veut aussi à ses anciens amis médecins, qui l’ont un peu abandonné depuis son AVC.

Je lui ai demandé où, confronté à tant de souffrance, il puisait l’énergie nécessaire pour continuer jour après jour. Il m’a offert quelques pistes, dont celle de la spiritualité, mentionnant sa croyance en Dieu. Il aborde d’ailleurs la vie de manière aussi réfléchie que philosophique et il pratique régulièrement la méditation : «Je suis bien dans l’univers. Mon corps est là — mon corps à moi, là. Ce n’est pas un rêve, c’est la réalité.» Il va même jusqu’à dire que toutes ces épreuves ont fait de lui une meilleure personne.

Michel est d’ailleurs plein de projets. Il a commencé à donner des conférences à des groupes de patients. «Je suis bon communicateur. Je raconte mon histoire.» Je suis convaincu qu’il est intéressant et, surtout, que son histoire pourra en inspirer plus d’un. Alors invitez-le : il vous convaincra au moins qu’il ne faut jamais lâcher !

 

Michel Pitre en conférence
Michel Pitre en conférence.

Voilà comment il résume aujourd’hui sa situation :

«Tout est possible. Tu pousses ou tu ne pousses pas. Mais pas tout seul. Il faut que des personnes y croient. Aujourd’hui, je suis fier de ce que j’ai accompli. Je parle très bien ! Je suis fort et j’avance constamment. Je suis autonome, je vis seul dans mon appartement depuis sept ans. J’ai dû réapprendre à parler, à lire et à écrire, et avec beaucoup de ténacité, de persévérance et de détermination, j’y suis parvenu.

Depuis huit ans, je m’entraîne régulièrement deux ou trois fois par semaine dans un centre, et c’est très important pour moi. Maintenant, je monte et descends les escaliers comme avant. Je circule sans canne dans l’appartement ; c’est seulement pour mes déplacements extérieurs. Je ne porte plus de prothèse depuis cinq ans.

J’ai pris cette décision moi-même. Je travaille très fort pour améliorer le rendement de mon bras droit et de ma jambe droite, et ça va très bien. Malgré l’AVC, tout fonctionne bien dans le cerveau. Je me considère chanceux. Je discute, je ris, je communique ! Je gère très bien mes choses.

J’aime aller manger plusieurs fois par semaine au restaurant (seul ou avec des amis). Je vais voir régulièrement des spectacles (Bobby Bazini, Alfa Rococo, Florence K, Ariane Moffatt, Marie-Josée Lord, André Gagnon, André Sauvé…). Je suis aussi allé visiter des musées à Montréal et à Québec. Je me suis rendu seul en autocar plusieurs fois à Québec. J’ai séjourné à l’hôtel à Québec et à Montréal. Je vais aussi au cinéma assez souvent…

Maintenant, mes priorités ont changé. La vie m’a amené à devenir meilleur. Un de mes objectifs pour l’avenir est de faire des conférences qui parlent de mon expérience de vie. Je suis aussi convaincu que j’écrirai (pas seul ; un écrivain ?) un livre et qu’il sera traduit en plusieurs langues.»

J’en suis à la fin de cette histoire, et je me rends compte qu’elle n’aura pas de punch final. Parce qu’elle n’est pas terminée, tout simplement. Alors que Michel a souvent songé que sa vie s’était arrêtée en décembre 2004, tout le monde s’est trompé, incluant les médecins. Alors qui sait jusqu’où il se rendra ?

Je la conclurai donc avec les réponses données par Michel Pitre en 2011 à notre recherchiste Connie Byrne, quand nous préparions l’entrevue pour l’émission. Des mots qui nous avaient convaincus de l’inviter sur le plateau :

«Si vous aviez un conseil à donner à une personne qui vit une expérience semblable à la vôtre, qu’est-ce que vous lui diriez ?
– C’est toi qui décides. Pas les médecins. Les médecins et ma famille voulaient me placer.
– S’ils vous avaient placé, vous seriez devenu quoi, aujourd’hui ?
– Mort.
– Mort dans l’âme ou vraiment mort ?
– Je serais vraiment mort.
– Vous êtes fort… Mais à quoi vous êtes-vous accroché dans le creux de la vague ?
– À la vie.»

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2 commentaires
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J’ai vécu de quoi de similaire. pour moi le plus dur n’est pas d’être résiliente, j’ai toujours été forte. c’est de faire que les autres acceptent que tu ne seras plus jamais la personne qu’ils ont connu.
on meurt et on renaît en un sens.

J’attendais la fin, de ce troisième billet sur cette expérience touchante, en attendant ma fin (non je ne pense pas à commettre mon suicide, pas encore en tout cas).
Tout de même inspirant, remarquable, émouvante, presque incroyable!
Je m’en servirai.

Je m’en servirai lorsque je me dirai comme cela m’arrive à certains moments trop nombreux, avoir hâte et espérer le commencement de la fin, l’annonce d’un cancer que je laisserai libre de faire son oeuvre et qui s’occupera bien un jour ou l’autre de cette fin, et qui me délivrera ainsi dans la mort de cette vie accompagnée de nombreux malaises qui n’ont de cesse de grandir et de se répéter toujours plus souvent depuis les vingt dernières années. L’argent se raréfiant aussi, j’ai beau « innover » et me creuser les méninges pour couper, y compris dans des médicaments (2 sortes de gouttes pour les yeux et les statines bientôt (à l’essai…), qu’il faut en rajouter absolument des nouveaux (xatral & proscar).
Lorsque je mets l’accent sur les problèmes de société qui me touchent aussi, j’oublie pour ce temps les miens…jusqu’à la prochaine fois. C’est presque mes derniers loisirs.
Lorsque je constate le courage des autres, de Michel, je retrouve en plus un peu d’énergie et de ressources cachées ou encore je me contente mieux de la fatalité de ce que je ne peux changer.

Merci docteur Vadeboncoeur!

Bonne chance à Michel, plus jeune que moi, il a encore de nombreuses belles décennies devant lui. Moi aussi peux être, mais je ne les espère pas, en imaginant peut-être à tord que ça ne peut que continuer d’empirer. Étant médecin, il avait et il a toujours un avantage sur le commun des mortels en comprenant plus facilement et en ayant ses opinions avisées sur sa situation, qui lorsque divergentes avec les professionnels de la santé, a fait une grande différence dans sa santé! Ce qui pour d’autres aurait été une fatalité irréversible, en toutes connaissances scientifiques, il savait que ce n’était pas aussi certain. Ce fut certainement un outil important si non indispensable pour le seconder à la volonté de devenir ce qu’il est maintenant.
Ce fut tout un chemin empli d’embuches importantes, et décourageantes, insurmontables pour la majorité. Bravo au docteur Michel Pitre!