Adieu, ciel étoilé ?

Si les mégaconstellations de satellites du type Starlink voient le jour, le ciel nocturne deviendra une autoroute de lumières mobiles qui cacheront les étoiles. Au grand dam des astronomes professionnels comme des astrophotographes amateurs.

Photo : Austin Schmid/Unsplash

Je sors de ma maison dans la campagne saskatchewanaise avant l’aube et je lève les yeux, m’attendant à avoir le souffle coupé par la multitude d’étoiles. Je suis une astronome professionnelle, mais je m’émerveille encore comme une enfant devant un ciel étoilé. C’est la première fois que j’habite un endroit où il fait assez noir pour qu’on puisse voir facilement la Voie lactée, et je suis ébahie et impressionnée chaque fois que je regarde la voûte céleste.

Mais cette fois, je jure à voix basse. Il y a un satellite lumineux. Et un autre qui suit derrière. Et un autre. Et un autre.

Avant, la vue de satellites artificiels m’emballait, mais maintenant, je sais ce qui nous attend. On est sur le point de vivre un bouleversement. On ne pourra plus s’échapper de la ville pour faire du camping et voir les étoiles lorsque le ciel est dégagé : désormais, il faudra regarder à travers un réseau de satellites grouillants et brillants, même si on se trouve dans l’endroit le plus isolé sur Terre.

Des orbites encombrées

Si les mégaconstellations de satellites voient le jour, le ciel nocturne deviendra une autoroute de lumières mobiles qui cacheront les étoiles. Ces jours-ci, chaque fois que j’observe le reflet brillant d’un satellite au milieu des étoiles, je me rappelle ce qu’a déjà approuvé la Commission fédérale des communications des États-Unis, l’agence qui réglemente les fréquences émises par les satellites au-dessus des États-Unis, ce qui la rend, dans les faits, responsable d’encadrer chaque lancement spatial sur la planète.

SpaceX a déjà reçu l’approbation pour 12 000 satellites Starlink et a fait une demande pour 30 000 de plus. D’autres entreprises la suivent de près.

La mégaconstellation Starlink va à elle seule multiplier par plus de 10 le nombre de satellites actifs : il y en a environ 3 000 en ce moment. Les Starlink sont plus lumineux que 99 % des autres satellites parce qu’ils sont en orbite plus basse et qu’ils sont plus réfléchissants que ne l’avaient prévu les ingénieurs.

SpaceX lance des groupes de 60 satellites toutes les deux semaines, et il y aura un millier de satellites Starlink en orbite d’ici Noël 2020.

Prise de vue à intervalle de la pluie de météores Lyrid d’avril 2020. À 0:50, on peut voir une chaîne de satellites Starlink traverser le ciel.

À l’œil nu, lorsqu’on regarde un ciel étoilé, on peut voir environ 4 500 étoiles. Dans une ville de banlieue typique, on peut en apercevoir environ 400. Des simulations montrent que pendant les mois d’été, à partir de 52 degrés de latitude Nord (où se trouvent Saskatoon et Londres, au Royaume-Uni), des centaines de satellites Starlink seront visibles pendant quelques heures après le coucher et avant le lever du soleil (ce qui est comparable au nombre d’étoiles visibles) et on pourra en observer des dizaines toute la nuit.

La pollution lumineuse a longtemps été un obstacle à l’observation des étoiles, mais on pouvait au moins y échapper en s’éloignant des centres urbains.

Aujourd’hui, les satellites engendrent un phénomène mondial d’obscurcissement des étoiles, particulièrement aux latitudes des États du nord des États-Unis, du Canada et d’une grande partie de l’Europe.

Les sacrifices

Il faut reconnaître que SpaceX et Amazon, qui investit aussi dans les services Internet par satellite, ont volontairement accepté de participer à des discussions avec des astronomes professionnels sur les moyens d’atténuer les effets de milliers de satellites lumineux sur certaines observations, comme celle des objets interstellaires.

SpaceX a également essayé un revêtement moins réfléchissant appelé DarkSat, mais les mesures préliminaires des astronomes ont démontré qu’il était à peine moins lumineux que les autres. Pendant ce temps, on poursuit le lancement des satellites Starlink de base.

Les simulations montrent que l’astronomie professionnelle et l’astrophotographie amateur seront gravement compromises par les mégaconstellations. La présence de tous ces satellites compliquera aussi la découverte d’astéroïdes proches de la Terre, laissant la planète plus vulnérable aux collisions cosmiques dangereuses.

Le but de la mégaconstellation Starlink est de fournir un accès Internet partout sur la planète. Ses partisans affirment que cela permettra à des gens qui habitent dans des lieux qui ne sont pas desservis par d’autres technologies de communication d’avoir accès à Internet. Mais selon les données actuelles, le coût des services sera trop élevé pour presque tous les endroits qui ne sont pas encore desservis.

Ainsi, Starlink ne sera probablement qu’une nouvelle option pour les résidents des pays riches qui ont déjà accès à Internet.

Le ciel nocturne se remplit

Même si SpaceX change ses plans, des entreprises élaborent activement des mégaconstellations et d’autres se préparent à le faire.

Il n’existe jusqu’ici aucune règle concernant les orbites des satellites ou les priorités de passage, et si une collision devait se produire, on ne sait pas qui en serait tenu responsable et qui devrait nettoyer les débris (si c’est possible). La seule loi internationale qui s’applique aux débris de satellites date de 1972 et stipule que le pays qui a lancé le satellite doit s’occuper des débris qui se retrouvent sur la Terre après l’écrasement.

Les débris spatiaux – ou débris orbitaux – constituent un problème croissant.

Aujourd’hui, la plupart des satellites sont lancés par des entreprises privées et non par des gouvernements, et la plupart des débris de satellites restent en orbite, car il n’y a aucune règle pour nettoyer l’espace. Il existe des milliers de morceaux de débris spatiaux, certains de la taille d’un boulon et d’autres, comme des satellites inactifs, de celle d’un autobus.

Avec des dizaines de milliers de nouveaux satellites dont le lancement a été approuvé et en l’absence de loi sur l’encombrement orbital, la priorité de passage et le nettoyage de l’espace, le décor est planté pour donner lieu au syndrome de Kessler, une cascade de débris qui pourrait détruire la plupart des satellites en orbite et mettre fin aux lancements pour des décennies à venir.

Des liens ancestraux

Les humains possèdent des liens profonds avec les étoiles qui remontent à l’aube de l’humanité et sont faits de poussières provenant d’anciennes étoiles.

Le programme Native Skywatchers célèbre l’amour ancestral de l’humanité pour le ciel nocturne et permet l’échange de connaissances autochtones en matière d’astronomie. Au Dakota, une aînée a récemment partagé son savoir traditionnel sur les cieux : l’esprit de la femme bleue To Wiŋ vit à Wichakiyuhapi (la Grande Ourse), où elle guide les nouveaux bébés des étoiles jusque dans notre monde et accueille notre esprit lorsqu’on quitte notre monde.

La seule façon de faire réagir de grandes entreprises comme SpaceX et Amazon, c’est par la législation – qui est lente, surtout s’il s’agit de lois internationales – et par la pression des consommateurs. Est-ce que cela vaut la peine de perdre la possibilité d’observer les étoiles, pour soi et pour presque tous les habitants de la planète, simplement pour obtenir un nouvel accès à Internet ? Les humains observent les étoiles depuis des milliers d’années ; souhaite-t-on vraiment perdre cette possibilité au profit de quelques grandes entreprises ?

Par une nuit claire, sortez dehors et levez les yeux. Profitez des étoiles que vous pouvez voir maintenant, car sans de grandes transformations dans les plans des entreprises qui veulent lancer des mégaconstellations, le ciel étoilé sera très bientôt complètement transformé.

La version originale de cet article a été publiée sur La Conversation.

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Les Joe Besos ou Elon Musk de ce monde n’en ont rien à foutre des supplications de quiconque. Ils ont du fric à ne plus savoir qu’en faire et, comme vous dites, la réglementation inexistante aidant, ils se foutent également de la merde qu’ils sont en train de semer là haut sous le faux prétexte qu’ils veulent donner (???) accès à internet à tout le monde.
Il y a 100-150 ans, les minières avaient la même longueur de vue , et ce sont les générations actuelles et futures qui sont prises pour nettoyer leur merdier, car les responsables ont évidemment déjà quitté la planète. Il en sera de même pour ces bonzes de la technologie (et surtout de la finance), car ils ne pourront pas plus se sauver sur Mars, et encore moins sur Bételgeuse.
Et comme les organisations internationales dépendent financièrement de ces ¨généreux donateurs (???)¨, nous ne verrons jamais le jour où une réglementation digne de ce nom sera élaborée. Alors, bonne chance aux futures générations; je suis triste pour elles.