Agir pour améliorer la santé des hommes

La prévention est la clé pour améliorer la santé des hommes, généralement en moins bonne santé que les femmes. Mais en plus des habitudes de vie individuelles, l’essentiel est avant tout social, explique Alain Vadeboncœur.

Photo: iStockphoto

Comme je l’écrivais dans un récent billet, les hommes sont en moins bonne santé que les femmes et meurent en conséquence davantage à presque tous les âges de la vie. C’est donc un vrai problème de santé publique. Alors, comment agir pour améliorer les choses ? Et pourquoi est-ce plutôt difficile ?

Une première hypothèse est qu’il est ardu d’aider les hommes à vivre en meilleure santé. On parle en effet fréquemment d’un phénomène de négation. Combien de fois en ai-je vu consulter tardivement à l’urgence, parfois pour des symptômes cardiaques pourtant inquiétants ? Ils y sont souvent poussés par leur entourage, habituellement par leur conjointe. Ce qui peut leur sauver la vie.

Mais au-delà de la négation, on trouve autre chose, que je ne soupçonnais pas avant de parcourir les données sur le sujet : un problème de perception, menant à une sous-estimation des troubles de santé.

Si on examine les données accessibles sur ce site du ministère de la Santé, les hommes se perçoivent, en général, comme en meilleure santé que les femmes, surtout de 25 à 44 ans et au-dessus de 65 ans.

On conviendra que c’est paradoxal, étant donné qu’ils meurent souvent plus jeunes et qu’ils sont toujours plus à risque, notamment quand on parle d’accidents, de suicides ou de maladies cardiovasculaires.

Source : MSSS

On comprend que la première condition pour demander de l’aide est de reconnaître l’existence d’un problème. Et si les hommes consultaient moins — ou trop tard —, parce qu’ils ne se voient pas tels qu’ils sont, malgré toutes les affections médicales (ou sociales, dans certains cas) qui les atteignent davantage ? C’est d’autant plus dommage que dans bien des cas, ces problèmes répondent à une forme ou à une autre de prévention.

Dépistage ou prévention ?

La prévention est donc la clé. Mais avant de l’aborder, il faut clarifier un concept important. Il faut distinguer la prévention du dépistage, bien souvent confondus. Si le dépistage consiste à trouver la maladie avant qu’elle cause des symptômes, la prévention vise plutôt à mettre en place les conditions (dans un sens très large) qui permettent d’éviter autant que possible qu’elle n’apparaisse. Donc avant que la maladie survienne.

De manière générale, la prévention est plus efficace que les dépistages, notamment parce qu’elle attaque de front plusieurs problèmes de santé en même temps, alors que le dépistage ne cible qu’un diagnostic à la fois. La prévention, ça marche vraiment.

Un autre concept à clarifier, c’est l’idée que quelque chose « marche » quand on parle de santé. Quand on dit qu’une approche (traitement, dépistage, prévention, peu importe) « marche » ou « fonctionne », on veut dire qu’elle produit vraiment un effet favorable, idéalement lorsqu’on la compare à un autre traitement reconnu ou bien à un placébo.

J’ai tendance à ramener cette question complexe à deux résultats simples et mesurables : soit la vie est prolongée ; soit la qualité de vie est améliorée. Et tant mieux si elle fait un peu des deux. Mais si elle n’entraîne aucune de ces deux conséquences… sans doute est-elle inutile.

Concentrons-nous surtout sur la première possibilité, la diminution de la mortalité ou encore l’amélioration de la longévité, ce qui revient un peu au même. Une appendicectomie allonge la vie. L’aspirine à la suite d’un infarctus diminue la mortalité causée par un infarctus — à un degré toutefois bien moindre que l’appendicectomie.

Une prévention au masculin ?

Existe-t-il une prévention spécifiquement masculine ? Pas vraiment. La plupart des approches de prévention fonctionnent à peu près aussi bien pour les hommes que pour les femmes. Alors que doit-on faire pour améliorer la santé avec le plus d’incidence possible ?

Comme il s’agit de la santé des hommes, on peut analyser les causes principales des décès prématurés. Examinons plus précisément la question sous l’angle de ce qu’on appelle les années potentielles de vie perdues.

Ces problèmes engendrent soit un certain nombre de décès chez les hommes jeunes (en raison des nombreuses années qui restent normalement à vivre), soit un grand nombre de décès d’hommes plus âgés.

Source : MSSS

Pour ce qui est des décès chez les plus jeunes, la prévention des accidents de la route, des suicides et d’autres causes accidentelles de décès demeure la priorité.

Bonne nouvelle, la prévention, notamment par réglementation et campagnes publiques, fonctionne bien en ces matières. On a en effet observé une diminution marquée des accidents de la route mortels depuis les années 1970, notamment en raison du port obligatoire de la ceinture, de la limitation de la vitesse, de la diminution de l’alcool au volant et des campagnes pour diminuer les comportements dangereux.

De même, les campagnes de sensibilisation et de prévention contre les suicides ont permis une amélioration notable du lourd bilan québécois en la matière. Enfin, les hommes étant plus sujets aux conséquences graves des accidents de travail, la prévention, notamment celle effectuée par la CNESST, demeure un enjeu de santé publique important.

Prévenir les blocages

Les maladies circulatoires constituent une autre cible de choix pour diminuer l’écart de mortalité entre les hommes et les femmes. Il s’agit en effet de la deuxième cause en matière d’années potentielles de vie perdues. Pas tant parce que ces maladies (blocages vasculaires causant l’infarctus et l’AVC) frappent les plus jeunes, mais bien parce qu’elles en affectent un grand nombre au mi-temps de la vie.

Ces problèmes répandus sont liés à un facteur de risque majeur bien connu, le tabagisme. Les hommes fumant plus que les femmes, ils sont donc touchés davantage par ses conséquences directes.

Contrer davantage l’usage du tabac pour atteindre éventuellement des niveaux de tabagisme comparables à ceux de l’Australie (13 %) plutôt que notre 20 % québécois, c’est non seulement envisageable, mais parfaitement possible.

Pour les maladies cardiovasculaires, on sait bien entendu aussi que les prédispositions génétiques comptent pour beaucoup. On ne peut encore modifier ses gènes, bien que des balbutiements de thérapies géniques commencent à voir le jour pour des problèmes de santé très pointus. Mais la bonne nouvelle, c’est qu’être porteur de gènes potentiellement néfastes est une chose, alors que l’expression de ces gènes en est une autre.

Si un gène néfaste peut s’exprimer à des degrés variables, on peut en effet travailler à inhiber ses manifestations concrètes. Et on comprend de plus en plus que cette modulation est non seulement possible, mais que les méthodes sont connues, efficaces et peu coûteuses : il s’agit d’appliquer les principes de prévention reconnus.

Exercice et alimentation

Dans cette catégorie, l’exercice régulier est un outil efficace pour contrer une mauvaise hérédité, améliorer le bilan de santé — notamment par son effet sur les maladies cardiovasculaires — et diminuer la mortalité. Sans oublier le bénéfice de l’exercice sur l’apparition d’une foule de cancers.

Des exemples ? Marcher 90 minutes par semaine allonge la vie de trois ans. La course, elle, permet de vivre en moyenne trois ans de plus que les non-coureurs. Chaque heure de course ajoute sept heures à la vie.

L’effet est donc bien concret, sans parler de l’amélioration de la qualité de vie, tout aussi bien documentée. Notez que plus une personne est à risque, plus ce gain sera substantiel. D’après l’OMS, on sauverait globalement trois millions de morts prématurées dans le monde en s’attaquant à la sédentarité.

Alors que les hommes font déjà un peu plus d’exercice régulier que les femmes, peut-être les gains potentiels seraient-ils encore plus importants du côté de l’alimentation, où le portrait masculin est moins reluisant.

On sait en effet que les hommes mangent moins de repas faits à la maison et de fruits et légumes que les femmes, consomment plus de repas préparés, donc riches en sel, en sucres et en gras. Diminuer l’apport d’aliments préparés tout en augmentant les repas faits à la maison et en rehaussant la part des fruits et légumes dans l’alimentation aurait des répercussions majeures.

Oublions par ailleurs les trop fameux (et plutôt galvaudés) super-aliments, comme le curcuma, le radis noir et les bleuets. Ce qui importe, c’est de changer les bases de l’alimentation et de l’améliorer de façon soutenue. Apprendre à cuisiner, particulièrement pour les hommes plus âgés qui se retrouvent seuls, est tout aussi important. Mais il faut aussi travailler à démocratiser et à faciliter l’accès aux fruits et légumes, bien souvent trop chers.

Après l’arrêt du tabagisme et l’exercice régulier, l’alimentation saine constitue une clé majeure pour améliorer le bilan de santé. Le régime méditerranéen (céréales à grains entiers, noix, huile d’olive, poisson, légumes et fruits frais) diminue la mortalité globale de 16 % sur une période de 12 ans, un effet qui s’explique non seulement par son incidence sur la mortalité cardiovasculaire, mais aussi sur les cancers. En fait de diminution de mortalité, ce régime est plus efficace que n’importe quel dépistage de cancer, entre autres parce qu’il agit sur plusieurs problèmes à la fois.

Le végétalisme, pour sa part, diminue les cancers totaux de 15 % et les maladies cardiaques de 25 %. Il faut toutefois pratiquer un végétalisme sain, parce qu’on peut manger uniquement des légumes (patates frites, fritures, etc.) sans avoir aucun effet sur la mortalité et en augmentant au contraire le risque de maladie cardiovasculaire.

Mais on ne le dira jamais assez : au-delà des habitudes de vie individuelles, l’essentiel de la prévention est avant tout social. C’est par l’amélioration de la redistribution, la qualité du soutien social, l’accès au travail et à un revenu décent, de meilleures politiques de logement et une amélioration de la scolarisation que l’on peut avant tout obtenir des résultats probants pour améliorer la santé.

Bref, la santé des hommes, c’est vraiment l’affaire de tout le monde.

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8 commentaires
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Il me semble que plus on est scolarisé, plus on est riche et donc moins on est obèse ou malade. Du moins, c’est ce que j’observe autour de moi. Si j’ai raison, la solution serait de miser sur l’éducation… qu’en pensez-vous, docteur?

Absolument. C’est un facteur de santé et de longévité. J’aurais du le mettre avec les autres dans le dernier paragraphe. Merci!

Vos chroniques sont toujours intéressantes, Dr Vadeboncoeur, et elles sont utiles aussi, mais cette fois une affirmation m’a surprise : « … étant donné que les hommes meurent plus souvent. » Je ne savais pas qu’il y avait une telle différence entre les hommes et les femmes. Sans malice!

J’ai moi-même été surpris. Allez lire mon texte précédent pour avoir tous les détails… pas très réjouissants pour les hommes.

Merci Dr Vadeboncoeur pour vos chroniques toujours pertinentes et éclairantes. On peut en effet prévenir plusieurs maladies. C’est un fait incontestable, bien connu et documenté. Il y a des gestes à poser, des habitudes saines à acquérir : ne pas fumer, un peu d’exercice, le contact régulier avec la nature, s’alimenter sainement. On le sait tous, on ne fait pas toujours ce qu’on sait être bon pour soi. C’est l’application, la pratique qui importe… et aussi créer les conditions qui permettent et facilitent l’obtention de saines habitues : des parcs agréables, les lieux de beauté, des jardins, des pistes, des Centre ÉPIC un peu partout, près de chez soi.

Mais aussi, travailler dans un climat sain avec des objectifs réalistes et des échéanciers raisonnables : Jeffrey Pfeffer a publié Dying for a Paychek pour souligner l’importance du travail dans la genèse des problèmes de santé. Bref, le stress au travail et dans nos familles est à la base de plusieurs problèmes de santé tant publique qu’individuelle. Donc, oui, s’intéresser à l’individu, mais aussi à son contexte de vie.

Je pourrais m’étendre longtemps sur le sujet, mais je voulais simplement porter une attention particulière à ce qui nous échappe et nous affecte et qu’on occulte trop souvent : le climat socio-économique, la précarité des emplois pour les jeunes, sans oublier le réseau social, les interactions amicales, la présence d’affection, de soutien, d’écoute, d’accès à des personnes ressources fiables, accessibles, honnêtes et compétentes, au rang desquelles son médecin de famille, mais aussi des travailleurs sociaux, des psychologues, des groupes de soutien, d’échange pour nous aider dans les moments difficiles.

Enfin, il y a des pratiques essentielles et négligées dont on ne parle presque jamais dans les milieux de la santé : celle de l’arrêt, du repos, de disposer d’espace et de temps libre, ouvert, de ralentir pour savourer cette vie qui doit être autre chose qu’une folle course à plus d’argent, de pouvoir, de célébrité et de possessions pour retrouver le bonheur simple d’être ensemble, de chanter, jouer, célébrer l’affection, la tendresse et l’amour.

Bien d’accord avec tous vos commentaires, qui mériteraient chacun un approfondissement. Bonne journée!

Aussi, avoir accès à un médecin de famille ou une clinique santé, avec un bilan de santé annuel « actif » / partager l’information / parler prévention / fixer des objectifs (pas le … tout va bien si pas de nouvelles..). Dans certains pays, cette tâche revient à des cliniques d’infirmières et toute l’info est disponible en ligne / accessible à chaque patient (notion de client). Un jour !