Aider les proches à survivre à leurs morts

Qui sont donc ces personnes qui s’occupent de nos morts et de leurs proches ? Le Dr Alain Vadeboncœur a recueilli le riche témoignage de Tram Nguyen, directrice de funérailles.

Blogue_mortComme dans toute crise, la mort réorganise le monde et les liens entre les gens. En raison de la perte intense et de la douleur, nous sommes alors plus sensibles aux autres, plus perméables et plus ouverts, placés que nous sommes en situation de vulnérabilité. C’est indéniable.

Quand on revoit, au salon funéraire, les membres de la famille élargie ou les amis oubliés depuis longtemps, on réactive nos liens, en quelque sorte. C’est qu’après la mort, le monde continue de tourner ; c’est le deuil, qui durera plus ou moins longtemps, et qui sera plus ou moins bien vécu.

Ceux qui ont lu mon livre Les acteurs ne savent pas mourir savent qu’il se termine abruptement. Presque personne ne sait qu’il a failli être complété par un épilogue, qui tentait de rétablir, en quelque sorte, une certaine sérénité.

David, « La mort de Socrate » (1787)
David, La mort de Socrate (1787)

Après plusieurs discussions, nous avions plutôt choisi de le laisser tomber. Après tout, il fallait que le livre soit en accord avec son sujet et qu’il se termine sur la mort. J’écrirai peut-être un jour à propos de ce qui succède à la mort, du côté des vivants. Cette transformation qui commence à la seconde de l’annonce du décès.

Mais pour l’instant, je vais simplement vous livrer ce bref épilogue, jamais paru :

«Mon père m’est apparu quelques mois après son décès, en noir et blanc et un peu flou, comme sur une image d’un vieux journal. Il me souriait si tendrement que j’ai cru, un moment, qu’il m’était revenu. Puis, je me suis réveillé. Et j’ai longuement pleuré.

Nous souhaitons si fort la survie de nos morts qu’il n’est pas surprenant de voir germer, dans le terrain fertile de nos mémoires, des légendes familiales, des épopées fabuleuses, des religions ardentes, et parfois même l’hypothèse d’un paradis perdu.

Moi, je sais seulement que les aiguilles de sa montre brisée me donnent encore l’heure juste, deux fois par jour.»

Pour les vivants, je suis assez certain que tout se passe plus ou moins bien après la mort, selon ce qu’on aura vécu avant, pendant et après le décès. Or, dans nos sociétés, la suite immédiate se déroule presque toujours au salon funéraire, étape initiale de la transition qui mènera le défunt en terre et nous retournera à nos vie trop occupées.

En raison de l’intensité du moment, on garde toujours un vif souvenir de ces lieux étranges où s’organisent les funérailles, ainsi que des personnes dévouées qui s’en occupent.

À la suite du décès de mon père, nous avions fait appel aux services de Tram Nguyen, de la maison Alfred Dallaire MEMORIA. Je me souviendrai toujours de cette scène intense :

«Le second soir, j’aperçus près du cercueil un vieillard amaigri, voûté, immobile, qui pleurait à chaudes larmes. Je reconnus Michel Chartrand, mon parrain, compagnon de lutte de mon père, qui répétait : “Mon ami. J’ai perdu mon ami.” Je l’ai serré contre moi, comme il m’avait jadis réconforté, enfant, après une chute au bord de la rivière Richelieu.

C’était troublant de consoler ainsi un homme qui incarnait pour moi, depuis toujours, le courage en personne. Michel est mort quelques semaines plus tard, d’un cancer du rein.»

J’ai ensuite gardé de bons liens avec Tram Nguyen, non seulement parce qu’elle s’est bien occupée de feu mon père et de notre famille, mais aussi parce qu’elle est amatrice de théâtre (nous nous croisons régulièrement dans les soirées d’Espace Livre/Nouveau Théâtre Expérimental) et que j’ai même organisé avec elle le lancement de mon dernier livre, dans un décor tout à fait opportun pour un ouvrage qui traite de la mort.

En voici d’ailleurs un extrait, filmé sur place, où je m’entretiens au sujet de la mort avec diverses personnes — par exemple, les comédiens Alexis Martin, Jacques l’Heureux et Daniel Brière, le «Pharmachien» Olivier Bernard, l’écrivain-médecin Mark Zaffran et l’économiste Ianik Marcil (qui avait choisi les œuvres projetées sur le mur).

J’étais bien curieux d’entendre Tram nous parler de sa vision de la mort, elle qui en a fait son métier. Mais ne s’agit-il pas d’un métier orienté vers la vie, c’est-à-dire vers ceux qui restent ? Je pense que oui. Voici ce qu’elle nous en raconte.

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Vivre avec la mort sans oublier la vie

À une autre époque, on aurait dit que je suis une croque-mort. Mais je me définis plutôt comme une «planificatrice de funérailles» (funeral planner). Ça reste un métier un peu inusité.

Certains pensent que je côtoie la mort chaque jour, mais ce sont les familles, les médecins, les infirmières et les préposés qui vivent cette réalité-là. La mort se passe à l’hôpital ou à la maison; parfois, les gens y sont préparés, parfois, c’est brutal.

On pense aussi à la série Six Feet Under. Mais je n’aime pas voir les morts. Il faut vous dire que je côtoie surtout la vie. Je travaille avec les familles, qui viennent me voir afin de rendre un dernier hommage à la personne aimée. C’est un peu «kitsch», mais il faut bien que quelqu’un organise le tout.

Tram Nguyen
Tram Nguyen

Mon rôle est d’organiser ces événements qui vont permettre de partager ; de se souvenir et de célébrer la personne disparue, pour ne pas qu’elle disparaisse, justement. C’est le fil ténu du travail de la mémoire qui s’installe. Il s’agit de tout coordonner dans un temps record.

J’aime le contact humain : c’est ma motivation. Mes amis disent que je suis trop joyeuse pour travailler dans le domaine. Moi, au contraire, je pense qu’il faut avoir une empathie, mais pas la tristesse, sinon je ferais une dépression. Avoir assez de sensibilité pour comprendre les gens à demi-mot et organiser les choses à leur image.

À chaque fois, c’est une décharge d’émotions. J’ai le privilège d’entrer dans l’intimité d’une famille, de partager des souvenirs avec ses membres.

Je dis funeral planner comme on dit wedding planner. Parce que c’est vraiment le même rôle qu’on joue. Sauf qu’un mariage, cela prend un an à organiser, alors que des funérailles, c’est de 48 à 72 heures pour tout planifier.

Puis, on doit répondre à plein de demandes. Comment écrit-on un avis de décès quand les gens se sont mariés, divorcés, remariés ? Comment intègre-t-on tout le monde à la cérémonie ? A-t-on le droit de disperser les cendres ? Peut-on le faire du haut de la tour Eiffel ? Peut-on boire une dernière bière à la santé du défunt ? Je sais que cela peut paraître paradoxal, mais c’est vraiment comme cela que ça se passe.

Chaque famille est unique, et je l’accompagne du début à la fin. Je réponds à ses membres après souper, parfois de mon lit. Je sais bien que tout le monde ne travaille pas comme cela, mais pour moi, c’est important. Je peux sonner racoleuse, mais c’est cela.

J’aime que tout soit beau. Je veux que le choix des fleurs soit en rapport avec l’histoire de la famille. Je veux que la cérémonie soit à son image. Je veux les aider à choisir des canapés. Je veux que le vin goûte bon. Je veux que la musique soit bonne. Pour rendre cela, je n’irais pas jusqu’à dire léger, mais en tout cas, moins lourd.

Edvard Munch, « Le lit de mort » (1895)
Edvard Munch, Le lit de mort (1895)

Parce que les funérailles sont de plus en plus vécues comme un dernier hommage, une dernière fête. Pour dire «au revoir». Pour dire «on t’aime». Pour dire «on ne t’oublie pas». Et pour être ensemble, unis dans les souvenirs.

Dernièrement, ma patronne a perdu son ami, Denis. La musique le définissait. Son fils, qui a longtemps été DJ, a planifié pendant des semaines avec son entourage les chansons qu’on entendrait aux funérailles. Ferré, Cohen, Dylan, Plume : la musique nous enveloppait.

On avait mis une grande table. Le fils recevait les condoléances tout en jonglant avec les pièces musicales. Ça n’avait pas du tout l’air étrange, au contraire : la vie continuait. Il y a des moments pour sourire, pour rire, pour se rappeler et pour partager avec les vivants.

C’est que du temps pour pleurer et pour vivre sa peine, il y en aura beaucoup. Et des silences.

Et quand ce sera trop difficile, on pourra offrir des services de soutien, avec des psychologues ou des art-thérapeutes. Afin de continuer d’accompagner, d’aider mieux, de soulager un peu.

C’est un peu tout cela, mon étrange métier.

Tram Nguyen

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