Alerte aux canicules : réflexions pour mieux protéger notre santé 

La fréquence des épisodes de chaleur extrême augmente, au Québec comme ailleurs dans le monde. Avec des conséquences déjà visibles sur la santé des citoyens et sur le système de soins. Les solutions sont connues, explique la Dre Claudel Pétrin-Desrosiers.

Philippe Clement / Getty Images

L’auteure est médecin de famille au CIUSSS de l’Est-de-l’Île-de-Montréal et présidente de l’Association québécoise des médecins pour l’environnement.

Récemment, le journaliste météo français Marc Hay a lancé un cri d’alarme : nous devons arrêter de banaliser les vagues de chaleur en diffusant des images d’enfants tout sourire sautillant dans des plans d’eau artificiels, ou encore dévorant une crème glacée bien alléchante. Les médias devraient plutôt montrer les vrais visages de la chaleur, afin d’illustrer adéquatement la gravité de la situation, faire voir « ces gens qui étouffent » sous les températures anormalement élevées.

Que sont-ils alors, ces vrais visages de la chaleur extrême ? Ils sont nombreux, parfois présents dans les marges de la société, d’autres fois plus proches de nous qu’on pourrait le penser.

Évidemment, plusieurs de mes patients me viennent en tête. Madame T., 73 ans, qui habite un petit logement mal ventilé à quelques pas d’un axe routier important. Monsieur B., 68 ans, atteint de diabète, d’hypertension et de dyslipidémie, et qui se déplace difficilement. Ou encore monsieur R., 53 ans, qui prend des antipsychotiques pour un trouble de santé mentale et dont les reins commencent à fatiguer un peu.

Les trois illustrent bien différents facteurs de vulnérabilité individuelle à la chaleur assez communs. D’abord, l’âge : plus on vieillit, plus notre corps perd sa capacité à réguler sa température. Ensuite, vivre avec une ou des maladies chroniques prédispose à des complications liées à la chaleur. Enfin, certains types de médicaments, modulant le risque de déshydratation ou d’hyperthermie, sont à surveiller. À cela s’ajoutent le genre d’emploi, surtout ceux à l’extérieur ou dans des endroits clos et mal ventilés, et le lieu de résidence. Pour se protéger de la chaleur, il est possible d’adopter plusieurs comportements préventifs, dont je vous fais part en fin de texte.

Les conséquences de la chaleur extrême ne nous sont plus étrangères  

Après des catastrophes sanitaires comme la vague de chaleur qui a frappé l’Europe en 2003 ou le dôme de chaleur en Colombie-Britannique l’été dernier, nous avons une idée assez précise du tableau qui se dresse devant nous. Le défi est colossal.

D’ici 2050, en raison des changements climatiques, toute la portion sud du Québec devra composer avec deux ou trois vagues de chaleur supplémentaires par année, comparativement aux années 1970-1999. Il y aura également de trois à cinq fois plus de journées où le mercure dépassera les 32 ºC.

Déjà, la chaleur extrême tue de façon prématurée chaque année au Québec. Rien qu’en 2020, le bilan s’élevait à près de 150 décès, selon l’Institut national de santé publique du Québec (INSPQ) — la moitié étant survenus à domicile. L’Institut prévoit que la chaleur extrême sera responsable de 20 000 morts prématurées d’ici 2065.

En plus de tuer des gens, les vagues de chaleur accentuent fortement la pression sur un réseau de la santé déjà surchargé : une hausse de 10 % à 20 % des transports ambulanciers et des séjours à l’hôpital est souvent notée lors des épisodes de canicule, tout comme une augmentation de la mortalité, toutes causes confondues. Certaines études associent même l’élévation des températures estivales à une hausse des accidents de travail, ainsi qu’à une montée de la violence et de la criminalité dans les communautés.

Il va sans dire que cela laissera une marque sur les finances publiques. Uniquement en coûts de santé, nous pouvons nous attendre à ce que la chaleur extrême soit responsable d’une facture annuelle de trois à quatre milliards de dollars d’ici 2050 pour l’ensemble du pays. Elle est également une source importante de perte de productivité économique, grugeant déjà, en 2018, l’équivalent de 0,7 % du PIB.

Des solutions à mettre en œuvre

Nous n’avons plus le luxe de fermer les yeux sur les problèmes liés à la chaleur ni sur les risques qu’elle fait peser sur notre système de santé et de services sociaux. Les solutions existent, en voici quelques-unes.

D’abord, il faut lutter efficacement contre les changements climatiques. Cela passe entre autres par une réduction de l’espace minéralisé accordé au parc automobile et par une bonification des offres de transports durables et actifs. Nous devons redoubler de sérieux quant au respect des objectifs de réduction des GES, et diminuer notre dépendance collective au pétrole et à ses dérivés.

Ensuite, nous devons miser sur une adaptation accélérée des communautés, tout en tenant compte des injustices environnementales persistantes dans nos plans d’intervention. Le lieu de résidence est particulièrement important ici. 

En 2019, un rapport publié par la Direction régionale de santé publique de Montréal (DRSP) dévoilait que l’endroit où l’on habitait pouvait jusqu’à doubler le risque de décès lié à la chaleur, selon que ce soit un îlot de chaleur ou non. Très concrètement, cela veut dire qu’une personne vivant à Hochelaga-Maisonneuve ou à Montréal-Nord a un risque deux fois plus élevé qu’une personne habitant Outremont, et ce, pour des facteurs de risque similaires. 

Voici ce que la DRSP propose comme solution, et avec raison : procéder à un verdissement rapide et ciblé des milieux de vie, afin de réduire les îlots de chaleur — ces espaces bétonnés créés par l’humain qui emprisonnent la chaleur —, en optant pour des fermes urbaines, des murs végétalisés, des jardins communautaires, des zones de plantation et des parcs urbains.

Ces mesures, aussi simples soient-elles, sauvent des vies. Elles sont un complément essentiel aux soins que je peux offrir à mes patients. Dans une métropole comme Philadelphie, des chercheurs estiment que de faire passer de 20 % à 30 %  la canopée — soit la superficie de la ville couverte d’arbres — préviendrait plus de 400 morts prématurées par année, avec un effet particulièrement important dans les quartiers défavorisés. Ces espaces végétalisés offrent de nombreux bienfaits : réduction de la température ambiante d’une dizaine de degrés, amélioration du bien-être psychologique des résidants, diminution de la pollution atmosphérique, et plus encore.

Je me permets une brève note sur la climatisation, certes utile à l’échelle individuelle. Toutefois, des nuances s’imposent. En rejetant de l’air chaud dans l’atmosphère, la climatisation finit par contribuer au problème, particulièrement la nuit. Outre sa consommation énergétique élevée, elle est loin d’être financièrement accessible à ceux qui en ont le plus besoin. Il importe donc de transformer les quartiers en îlots de fraîcheur, pour que les gens qui ne peuvent pas se rafraîchir dans leur logis souffrent moins de la chaleur.

Enfin, le système de santé et de services sociaux doit se préparer adéquatement, du plus haut poste décisionnel au Ministère aux services de proximité en première ligne, en passant par la santé publique.

Les professionnels de la santé ont le devoir d’encourager leurs patients à adopter des comportements préventifs sécuritaires ainsi que de reconnaître les signes d’une maladie liée à la chaleur. Ces conseils doivent également être communiqués de façon efficace à toute la population, idéalement avant même que les épisodes de canicule ne frappent.

L’ensemble des services d’urgence doivent répondre présent et bonifier leur capacité en période estivale afin de réagir adéquatement à la pression sur le réseau de la santé engendrée par la chaleur extrême.

La chaleur n’est plus un problème que nous pouvons balayer du revers de la main ou remettre à plus tard. Tout au contraire. Elle appelle à des actions urgentes, qui peuvent faire ressortir ce qu’il y a de plus beau dans nos communautés. Donnons-nous le droit de réinventer nos espaces de vie, de créer des milieux flamboyants de verdure et de faire fleurir de grands espaces naturels de qualité. Surtout, permettons-nous de sauver des milliers de vies. 

Pour prévenir les effets de la chaleur extrême

  • Boire plusieurs litres d’eau par jour ;
  • Éviter d’utiliser les appareils électroménagers qui produisent de la chaleur (four, laveuse, sécheuse, etc.) ;
  • Limiter sa consommation d’alcool et de boissons à forte teneur en caféine, en théine ou en sucre (le risque de déshydratation est un peu plus grand quand on en boit) ;
  • Diminuer l’intensité de ses activités physiques et choisir des périodes moins chaudes (tôt le matin, par exemple), voire éviter les sports intenses et opter plutôt pour des activités aquatiques comme la baignade lorsque c’est possible ;
  • Privilégier le port de vêtements clairs et légers et se coiffer d’un chapeau ou d’une casquette ;
  • Fermer les rideaux ou les stores lorsque le soleil brille et s’assurer d’une bonne ventilation à l’intérieur du domicile ou du lieu de travail ;
  • Prendre des douches ou des bains d’eau fraîche aussi souvent que nécessaire et refroidir le corps avec des serviettes mouillées ou des vaporisations d’eau ;
  • Passer au moins deux ou trois heures consécutives par jour dans un endroit climatisé (haltes climatisées, centres commerciaux, bibliothèques municipales, etc.) ;
  • Donner des nouvelles à ses proches, appeler et visiter régulièrement les personnes âgées de son entourage et ne pas hésiter à demander de l’aide.
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Les climatiseurs sont une vraie plaie pour l’environnement. Dans le cas des immeubles résidentiels, ils peuvent créer de véritables îlots de chaleur. Sauf pour les gens qui en ont réellement besoin (problèmes de santé, grand âge), l’utilisation de tels appareils devrait être purement et simplement interdite.

La multiplication d’épisodes de chaleur intense due au réchauffement de la planète est inéluctable. Faudra apprendre à vivre avec. Comme le font depuis bien longtemps déjà ceux et celles qui vivent dans les pays chauds.

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