Alimentation intuitive : le régime qui n’en est pas un

Nouveau mantra des nutritionnistes, l’alimentation intuitive permet de manger sans se restreindre, tout en prenant soin de sa santé. Une façon de vivre qui a aussi des effets positifs sur la santé psychologique, nous apprend une récente étude.

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Antithèse des diètes, l’alimentation intuitive prône une nutrition décloisonnée basée sur l’écoute des besoins corporels et le plaisir de manger. Surtout, cette approche laisse à chacun le choix de la meilleure façon de se nourrir. Fini l’obsession du poids, les restrictions et la culpabilité !

L’alimentation intuitive nous encourage plutôt à opter pour les aliments qui nous font du bien, tant du point de vue physique que psychologique, et à adopter des habitudes équilibrées. Une nouvelle étude canadienne parue dans la revue scientifique Appetite révèle d’ailleurs que cette pratique a une influence positive sur la santé psychologique de ceux et celles qui la favorisent.

L’actualité s’est entretenu avec deux des autrices de l’étude, Tamara Cohen, professeure adjointe à l’Université de Colombie-Britannique (UBC), et Trista Yue Yuan, assistante de recherche.

Quelle est votre définition de l’alimentation intuitive ?

Tamara Cohen : L’alimentation intuitive vise à éloigner la nutrition des questions de poids et des critères extérieurs, sur lesquels reposent les régimes amaigrissants. Ce n’est pas une question de perte de poids. En fait, une personne pourrait perdre du poids, en gagner ou rester au même niveau en pratiquant l’alimentation intuitive. Le grand concept derrière cette approche est plutôt d’accepter son corps comme il est et d’en prendre soin, en mangeant de la nourriture qu’on aime, mais qui est aussi bonne pour sa santé.

Quels sont les bienfaits de cette pratique ?

Trista Yue Yuan : L’avantage principal est de rétablir une relation de confiance entre le corps et l’esprit sur la question de l’alimentation. La plupart des régimes imposent des règles génériques et restrictives. En nous disant ce qu’on peut et ce qu’on ne peut pas manger, un régime suggère qu’on ne peut pas se faire confiance pour choisir. Pourtant, chaque corps est différent. On ne peut pas appliquer à tous une solution universelle. 

L’alimentation intuitive est originale parce qu’elle encourage la personne à écouter ses propres signaux corporels de faim et de satiété pour répondre à ses besoins. À l’inverse, la culture des diètes associe la minceur à la santé, la réussite et la beauté. Cette culture sanctifie certains aliments et en démonise d’autres, en se basant principalement sur le calcul des calories. L’apport culturel, émotionnel et social de la nourriture est ainsi complètement évacué. 

Votre étude souligne les bienfaits de l’alimentation intuitive sur la santé psychologique. Comment l’expliquer ?

T.C. : On a découvert que plus les participants appliquaient les principes de l’alimentation intuitive, meilleure était leur estime de soi. Ils avaient également moins de comportements alimentaires désordonnés, comme le fait de sauter volontairement des repas, de jeûner, de fumer davantage, de prendre des pilules amaigrissantes ou des laxatifs, ou encore de se faire vomir après avoir mangé. 

Ce n’est pas surprenant. Lorsqu’on s’alimente intuitivement, on est beaucoup plus conscient de ses sensations corporelles, même quand on consomme des aliments considérés comme « mauvais » pour la santé. Les gens qui suivent des régimes se privent souvent de leur nourriture préférée en raison de pressions extérieures, ce qui diminue leur sentiment de bien-être. Lorsqu’on est connecté à ses sensations et qu’on aime ce qu’on mange, on est plus à même de s’autoréguler.

Doit-on être suivi par un professionnel de la santé pour pratiquer l’alimentation intuitive ?

T.Y.Y. : Non, ce n’est pas nécessaire pour que la méthode soit efficace. Par contre, un professionnel bien formé sur la question, comme un diététicien, sera en mesure de mieux orienter les gens vers les bons choix, en expliquant les grands principes de l’alimentation intuitive.

En décortiquant votre étude, on remarque que l’alimentation intuitive est plus populaire chez les hommes et les personnes âgées de plus de 65 ans. Pourquoi ?

T.Y.Y. : La littérature scientifique montre que les femmes sont plus portées sur la diète que les hommes, probablement à cause des normes sociales qui entourent l’apparence féminine. En raison de telles pressions, les femmes ont tendance à se restreindre davantage et à moins écouter leurs besoins corporels.

De la même façon, on exhorte les jeunes à maintenir une certaine forme et à être attirants physiquement. Les personnes âgées, elles, se préoccupent davantage de leur santé personnelle et de leur qualité de vie. Elles sont donc plus susceptibles de manger intuitivement.

N’y a-t-il pas un danger à promouvoir l’alimentation intuitive alors qu’on est constamment poussé vers des aliments ultratransformés peu coûteux, mais mauvais pour la santé ? 

T.Y.Y. :  Les nutritionnistes Evelyn Tribole et Elyse Resch, qui ont bâti le concept de l’alimentation intuitive, soutiennent plutôt que ce sont les restrictions alimentaires qu’on s’impose qui décuplent notre appétit pour les aliments transformés. Comme le fruit défendu, plus un aliment nous semble interdit, plus il devient désirable. De plus, lorsqu’on suit une diète ou qu’on ne mange pas suffisamment pour répondre à ses besoins nutritionnels, notre corps peut tomber en état de manque. Par instinct de survie, il nous dirige alors vers des aliments ultra-énergétiques. Les aliments ultratransformés sont aussi souvent les plus riches en énergie, ce qui explique le fait que les personnes à la diète aient autant envie d’en manger. Ce sentiment de fringale incontrôlable est en fait un mécanisme biologique et psychologique qui est activé par la privation de nourriture. L’alimentation intuitive, en éliminant les restrictions et en encourageant la modération et une alimentation équilibrée, nous permet de faire des choix qui satisfont à la fois nos papilles gustatives et notre santé.

Bien sûr, l’accès à la nourriture est aussi un défi. Ce n’est pas tout le monde qui a les moyens de se payer les aliments qu’il aimerait consommer, ou qui y a accès. Par exemple, la nourriture traditionnelle des peuples autochtones est en grande partie basée sur la chasse, la pêche et la cueillette de plantes sauvages. Or, l’appropriation des territoires et des ressources des Premières Nations par les colons a forcé plusieurs Autochtones à adopter des pratiques culturelles occidentales. 

Il est donc important, lorsqu’on fait la promotion de l’alimentation intuitive, d’être conscient des barrières sociales et structurelles qui pourraient empêcher une alimentation saine.