«Alors pourquoi elle a les yeux ouverts ?»

La petite fille me regardait avec intensité, sans broncher. Chaque question demandait une réponse. À neuf ans, elle comprenait bien que ça n’allait pas. Son petit frère, assis calmement à ses côtés, regardait autour. Pour lui, c’était moins clair. Je ne savais trop que répondre.

Photo : Fred Dufour / Getty Images
Photo : Fred Dufour / Getty Images

La petite fille me regardait avec intensité, sans broncher. Chaque question demandait une réponse. À neuf ans, elle comprenait bien que ça n’allait pas. Je ne savais trop que répondre. Son petit frère, assis calmement à ses côtés, regardait autour. Pour lui, c’était moins clair.

«Des fois, quand on dort, nos yeux restent ouverts, vous savez.»

La réponse ne la satisfaisait pas. Mais c’est ce que je pouvais dire de mieux. Surtout que je n’avais pas d’explication : dans le coma, les yeux restent parfois ouverts, mais sans raison. Il faut alors les maintenir fermés avec du ruban, pour éviter des problèmes.

Le petit garçon me lança ensuite cette phrase terrible, pour la seconde fois.

«Elle va pas mourir, hein.
– Est-ce qu’elle va mourir ?»

Âgé d’au plus cinq ans, il ne posait pas vraiment de question. Il affirmait. On sentait quand même l’inquiétude dans ses yeux. Sa grande sœur, qui avait peut-être neuf ans, comprenait et doutait davantage. Elle reprenait en questions les mots de son petit frère, sans broncher, la voix un peu faible, le regard intense et les lèvres tremblantes.

«On va faire tout ce qu’on peu pour la tirer de là. Pour l’instant, attendez un peu ici, l’infirmière va venir vous voir.
– Tu vas revenir?
– Bien sûr, je vais revenir. »

Je me suis levé pour retourner en salle de choc. J’en avais les larmes aux yeux.

C’était le soir, un vendredi. Une dame aux cheveux gris avait été amenée en salle de choc par les paramédics. Elle s’était quelques instants plus tôt effondrée subitement dans un autobus. Des passagers avaient commencé le massage cardiaque, les paramédics étaient montés dans l’autobus immobilisé, des chocs de défibrillateurs avaient été donnés. Le pouls était revenu, plutôt faible. Rien n’était gagné.

La patiente demeurée inconsciente avait été rapidement amenée à l’urgence. Les deux enfants avec elle avaient assisté à la scène avant d’être embarqués dans un véhicule de police pour la rejoindre ici.

La dame devait avoir dans la cinquantaine, les cheveux longs et gris, vêtue pauvrement. Elle était toujours en coma profond. Ses yeux demeuraient grands ouverts. Un tube lui entrait dans la bouche pour la faire respirer. Elle avait un pouls, sa pression était basse. Une mort subite.

Sur l’électrocardiogramme, pas d’infarctus aigu, mais des signes d’un cœur anormal. Peut-être une cardiopathie héréditaire ou acquise. Les causes sont multiples. Souvent, c’est un virus. Parfois, l’alcool.

Dans l’autobus, une arythmie grave avait entraîné une mort subite. Le massage cardiaque avait acheté du temps et le choc des paramédics avait mis fin à l’arythmie. Mais la patiente demeurait inconsciente, comme c’est souvent le cas.

Nous avions commencé les traitements pour maintenir sa pression et discuté d’un transfert immédiat en salle d’hémodynamie pour vérifier si un blocage aigu des artères coronaires pouvait être en cause. Peu après, une des infirmières m’avait approché.

«Il y a deux enfants avec elle. Je les ai installés dans le bureau, à l’ambulatoire. Probablement ses petits-enfants.
– O.K., je vais aller les voir tantôt.Tu t’en occupes en attendant?
– Oui, je reste avec eux.»

C’était jusque là une réanimation comme tant d’autres. Le cœur flanche et il faut sortir le patient de là, en espérant qu’on puisse trouver une cause traitable et réversible. Ce qui n’est pas toujours le cas. Mais au moins, elle était arrivée avec un pouls. Les passagers et les paramédics lui avaient sauvé la vie.

Mon résident s’occupait bien de la réanimation, je suis donc allé rencontrer les enfants. Ils étaient sagement assis dans un bureau à l’ambulatoire. Encore habillés pour l’hiver, une grosse tuque sur la tête. La petite fille gardait les yeux au sol tandis que le garçon regardait avec curiosité les appareils médicaux.

«Salut. Je suis le docteur. Mon nom c’est Alain. Vous étiez dans l’autobus tantôt?
– Oui. On était avec en autobus.
– Vous pouvez enlever vos habits, vous allez avoir chaud.
– OK.»

Le petit garçon s’était levé pour enlever son manteau et sa grosse tuque rouge.

«Bon, votre grand-maman ne va pas bien. Son cœur a eu un problème. On s’en occupe maintenant.
– Elle a pas mal ?
– Non, elle est comme endormie, encore. On lui donne des médicaments pour la garder comme ça. Est-ce que vos parents savent que vous êtes ici ?
– Notre papa est pas là.
– O.K., alors votre maman ?»

C’est là qu’il y a eu un silence. Les yeux de la petite fille s’étaient remplis d’eau.

«C’est pas notre grand-maman.
– Ah non ? C’est qui alors ?»

J’ai eu comme un doute. Je me suis demandé ce que deux jeunes enfants pouvaient faire avec une dame âgée dans un autobus, tard le soir, en plein hiver. C’est le garçon qui a parlé.

Sa réponse m’a sonné. J’ai pris le temps de respirer.

« O.K… Et vous faisiez quoi avec elle?
– Du magasinage.
– Où est votre papa?
– Il habite pas avec nous. Je sais pas où il est.»

J’avais devant moi deux jeunes enfants, à qui je devais bien expliquer tout ce qui se passait. Et aussi obtenir de l’information.

«On va bien s’en occuper, promis.
– Merci.
– Savez-vous si elle a des maladies ?
– Elle prend des pilules.
– Est-ce qu’elle va des fois à l’hôpital ?
– Je sais pas. Est-ce que son cœur va bien ?
– Il va mieux mais… Il a eu un gros problème tantôt. Là, on donne des médicaments pour aider.»

Le petit garçon était soudain redevenu attentif.

«Son cœur, il est pas malade, hein.
– Oui, il a eu un problème et elle a perdu connaissance à cause de ça.
– Mais elle va pas mourir, hein.»

Ma gorge était nouée. Je ne pouvais pas leur en dire beaucoup plus. Ils me fixaient tous les deux, il devait pourtant y avoir une réponse. La fillette relança la question, en baissant le ton.

« Est-ce qu’elle va mourir ?
– On fait tout ce qu’on peut pour l’aider à sortir de là.
– Merci.»

Elle demeurait calme, mais sa respiration s’accélérait.

«Je dois retourner près d’elle pour la soigner. Ça va aller?
– Tu vas revenir ?
– Oui, je reviens tout de suite vous donner des nouvelles.
– Bientôt ?
– Dans deux minutes. Promis.»

Je m’étais levé, un peu chancelant.

Les arrêts cardiaques sont fréquents, en médecine d’urgence. Mais celui-là…

Je suis retourné en salle de réanimation. Quand je suis entré, l’équipe a tout de suite vu que quelque chose n’allait pas.

«Bon, il faut vraiment la sortir de là.»

J’ai retenu un sanglot.

«Qu’est-ce qui se passe ?
– Les enfants. Ce sont pas ses petits-enfants.
– Ah non ?»

J’ai jeté un coup d’oeil à la dame, dont les yeux ternes fixaient encore le plafond, sans aucune expression.

«C’est leur maman.»

Tout le monde a accusé le coup.

«Leur mère? Et le père, il est où?
– Ils ne savent pas. Les policiers font des recherches. O.K., maintenant… Il faut la sortir de là.»

Nous nous sommes remis au travail, avec beaucoup d’émotion. Mais en parlant tout bas.

La dame a été finalement transportée en salle d’hémodynamie. Pas de blocages. Donc un problème au muscle cardiaque. Mauvaise nouvelle. Plus difficile à traiter.

En fin de soirée, le père, beaucoup plus jeune, est passé prendre ses enfants. Je ne les ai jamais revus.

La dame ne s’est jamais réveillée. Elle est morte quelques jours plus tard.

*

Cette histoire, je l’ai vécue il y a plusieurs années. Elle m’a marqué. Elle a inspiré deux scènes de Sacré cœur, pièce que j’ai écrite avec le dramaturge Alexis Martin, dont celle-ci, où l’urgentologue, sonné par le décès d’un patient, doit aller expliquer le tout aux enfants :

L’annonce de la mort de Denis aux enfants

Dans l’espace central de la scène, Gilles rencontre les deux enfants du poète Lanois. Les visages des deux enfants sont projetés sur les rideaux des salles d’examen. Leurs voix sont enregistrées.

GILLES
Allô…

ENFANT 1
Où est papa ?

GILLES
Il est là… Dans la salle derrière moi…

ENFANT 2
Il est plus dans le noir, hein ?

ENFANT 1
Est-ce qu’il est encore mélangé ?

Gilles fige.

ENFANT 1
Pourquoi tu parles pas ?

ENFANT 2
Papa va bien, hein ? Tu lui as donné une piqûre, hein ?

ENFANT 1
Est-ce qu’on va aller à la maison avec papa ?

GILLES
Oh mon Dieu…

ENFANT 1
Pourquoi tu réponds pas ?

GILLES
Je… Quoi ?

ENFANT 1
Est-ce qu’il est mort ?

ENFANT 2
Il va bien, hein ?

GILLES
Oh mon Dieu…

ENFANT 1
Es-tu docteur ?

ENFANT 2
Tu es docteur, hein ?

GILLES
Je… Oui… Je suis un docteur.

ENFANT 1
Pourquoi tu pleures ? Est-ce que les docteurs pleurent ?

GILLES
Je… Je sais pas… Je sais pas ce qui s’est passé…

*

Les enfants ont une relation simple mais intense avec la maladie et la mort. Les questions sont directes, sans fard, souvent crues. Ils attendent les réponses et n’aiment pas les faux fuyant. On pourrait penser qu’ils comprennent moins que les adultes, mais c’est une erreur : leurs idées sont beaucoup plus claires que celle des adultes, souvent contaminés par leurs croyances, leurs préjugés et des fuites en avant.

Je n’en soigne presque plus dans mon travail actuel, mais j’avais l’occasion d’en rencontrer souvent lorsque je travaillais dans une urgence générale.

J’aimais beaucoup. Ils s’attachent facilement à l’équipe traitante, manifestent beaucoup de courage et sont surtout d’une franchise désarmante. Et surtout, n’essayez pas de leur répondre à moitié.

*

C’est un peu cet esprit que j’ai retrouvé, durant l’enregistrement de l’émission Dis-moi tout, animée par France Beaudoin, où je me suis fait mitrailler de questions toutes plus intéressantes les unes que les autres à propos de mon métier, des traitements que nous utilisons, de la maladie et de la mort.

J’ignore ce qui a été conservé pour la diffusion, mais ce fut une belle expérience. L’émission est diffusée vendredi le 29 novembre à 18 h 30 et en reprise dans les jours suivants. On peut également l’écouter ici sur le WEB.

*

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Pour lire la pièce Sacréur.

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