Alors voilà, roman-lumière d’un interne des hôpitaux

Déformation professionnelle oblige, le Dr Alain Vadeboncœur a lu le roman Alors voilà — Les 1001 vies des urgences, de Baptiste Beaulieu, qui se déroule dans un hôpital. Qu’en a-t-il pensé ? Voici sa critique.

«L’hôpital est un théâtre : on y chante ce que nous sommes, ce qui nous détermine ou nous émeut. En bien, en mal, ce lieu est un athanor alchimique où se distille lentement l’humanité malade de la vie.»

Tout me fascine dans la vie à l’hôpital : ces rencontres de jour et de nuit, ces paroles intimes ou intenses, et ces moments passés au plus près de la douleur et de la mort. Que se passe-t-il entre un médecin et un patient ? Qu’arrive-t-il aux urgences, la nuit, quand le drame ouvre les portes sur une civière d’ambulance lancée ? Ou dans la chambre de l’unité des soins palliatifs quand le malade expire ? Et la nuit, entre deux verres, quand on repense aux morts de la journée ?

C’est à cet univers que l’interne des hôpitaux Baptiste Bastien rend hommage dans Alors voilà — Les 1001 vies des urgences, roman d’apprentissage de jeunes médecins qui rencontrent leurs patients, la maladie et les soins à travers un collage d’histoires drôles, tristes ou tragiques, intégrées à une trame romanesque dont l’écriture coule comme un ruisseau. Je suis tombé dedans et ne l’ai pas déposé de la journée.

alorsvoila

Le jeune auteur-docteur du blogue Alors voilà (joliment sous-titré «Journal de soignés/soignants réconciliés»), transformé aujourd’hui en romancier, rend très bien la réalité hospitalière — traitée en mode hyperréaliste, sans rien oublier, racontant des histoires vraies… comme il le jure et me l’a confirmé par courriel.

Des histoires s’aboutant efficacement et donnant un roman thérapeutique, qui fait du bien au lecteur, mais aussi aux patients. Parce que ces histoires, glanées un peu partout dans l’hôpital, forment le livre lui-même (auquel l’horrible couverture ne rend pas justice), mais aussi parce qu’elles sont racontées au personnage de la femme-oiseau-de-feu, grugée par un cancer, pour laquelle le narrateur se prend d’affection et qu’il choisit d’accompagner.

C’est que le narrateur prétend allonger le temps de vie de sa patiente (dont les forces déclinent rapidement) afin qu’elle puisse revoir une dernière fois son fils Thomas, qui est parti à l’étranger et qui ne peut prendre l’avion en raison de l’éruption d’un volcan. On devine qu’on est en 2010, au moment de l’éruption du volcan islandais :

«L’équation est facile à résoudre : je vais parler jusqu’à ce que les avions décollent, jusqu’à ce que son fils revienne. La patiente m’écoutera. Tant qu’elle écoute, elle est en vie. Mon souffle tiendra la distance. Racontons. Le temps que le cratère s’assèche, que les chemins interdits sur terre et dans le ciel redeviennent praticables. Racontons, racontons. Prolongeons sa vie avec le récit de celle des autres. La vie de ceux qui sont couchés et de ceux qui les relèvent.»

Cette entreprise fonde un temps romanesque déployé sur sept jours, dans laquelle s’inscriront plus d’une centaine d’histoires d’hôpital, généralement brèves, elliptiques, denses, éclairant chacune une facette de réalité humaine et clinique.

Les histoires du narrateur, certes, mais aussi celles de ses acolytes : les internes (1) de divers services, ou encore les patrons, qu’il affuble de magnifiques surnoms — comme Chef Pocahontas, le chef des urgences qui ne manque pas de sang-froid et qui sait se faire obéir :

«Tout à coup, Pocahontas lève le poing, stoppe l’équipe :
– Ne vous pressez pas, c’est fini.
Elle leur montre un morceau d’escalope sur le bord de la route.
– Qu’est-ce que c’est? Demande naïvement Frottis.
– L’hémisphère cérébral droit, annonce posément Chef Pocahontas avant de se tourner vers les pompiers : « Quel est le CON qui parlait d’une plaie au cuir chevelu ? »»

On rencontre aussi le redoutable Chef Viking et le fort aigri docteur Octopus Quichotte, surtout intéressé par les géraniums, qu’il engraisse d’ailleurs avec le sang de son patient Ajax, dont il soigne chaque mois l’hémochromatose à l’aide de saignées : «Y a pas mieux comme engrais !».

Et on croise beaucoup d’autres personnages, dont l’auteur détaille avec humour et tendresse les meilleurs coups et les pires travers, comme ceux du brutal Chef Gueulard :

«Je nettoie la plaie, retire plusieurs dizaines de débris.
– J’appelle le spécialiste. Je vous préviens, c’est un excellent chirurgien, mais c’est un con.
– Ah! Pourquoi me dites-vous ça?
– Parce qu’il va vous faire mal en vous examinant.
Le chirurgien, Chef Gueulard, arrive :
– Bonjour.
Et il enfonce son doigt dans le trou jusqu’à la garde, sans se rendre compte que le patient grimace de douleur.»

Le style nerveux et elliptique construit des récits brefs, rythmés, visant l’essentiel, où l’auteur réussit à dégager — à partir de gestes simples et, même, triviaux — des images de solides philosophies réalistes. Ainsi, un curetage rectal ayant permis d’évacuer 2,5 kg de selles lui permettra de méditer sur la simplicité de la nature humaine :

 «On s’occupe de notre ancêtre avec délicatesse et minutie. Ce ne sont pas des selles que nous sortons de son ventre, ce sont des lignes d’humilité qui nous inculquent : « N’oublie pas que tu n’es qu’un tuyau. » Vous ne verrez jamais deux jeunes tubes prendre soin d’un vieux tube comme nous prenons soin de Bertha ce jour-là.»

Comme beaucoup de médecins-écrivains, l’interne Baptiste Bastien est un observateur attentif du genre humain — surtout des vieux humains, qu’il adore et qu’il dépeint avec beaucoup de tendresse.

On sent qu’il aime les gens : ses patients, mais aussi ceux des autres — le personnel qui les soigne, et les médecins qui s’en occupent. On sent aussi qu’il est fasciné par cet hôpital où il passe jours et nuits, et dont il tire des moments troublants, dépeints avec retenue :

«J’étais là, le jour de l’annonce. Avant d’afficher un teint gris, des yeux caves et une allure cachectique, c’était quelque chose, cette femme ! Toute en rouge à lèvres et coquetterie. Nous sommes dans le bureau du spécialiste. Il lâche le nom de sa maladie. Elle sourit en serrant les dents, en serrant son sac à main, en serrant ce qu’elle peut serrer et qui ne lui échappe pas encore.»

C’est à un chassé-croisé entre la mort et le désir de vivre qu’on assiste, où le tragique côtoie la loufoquerie, comme lorsque Anabelle (une autre interne) essaie de retirer le pacemaker du corps d’une patiente pour éviter des problèmes au four crématoire :

«Anabelle essaye, tire, force, bande tous ses muscles. Se mettre à califourchon sur le corps encore chaud de la patiente, c’est difficile à oublier. Se faire surprendre dans le couloir à califourchon sur le corps de la patiente par sa famille… Impossible à expliquer !»

Le narrateur aime écouter et prend fébrilement des notes, sans doute aussi pour se guérir un peu lui-même en délestant le poids de soigner, jour après jour, dans un hôpital, tous ces corps et toutes ces âmes… dont beaucoup vont mourir devant lui — surtout les plus âgés (donc les plus aimés), au milieu de cette grande scène qu’est l’hôpital.

À travers cette visite privilégiée au cœur des soins hospitaliers se déploie, au fil des pages, une vision humaniste et poétique de la relation profonde entre les soignants et leurs patients, qui apprennent les uns des autres un peu de la réalité intime qui tisse la vie et rapproche (ou éloigne) de la mort :

«On apprend des patients. Leurs expériences anciennes sont très souvent nos douleurs actuelles. Il y a une erreur, un biais initial qui fausse nos relations. Vous croyez que nous sommes là pour vous. Pour certains, c’est vrai. Pour beaucoup, c’est faux. Nous vous traitons, vous nous guérissez. Quand on soigne, la fièvre du malade dans son lit agit comme la chaleur d’une forge : elle fait mollement mollir notre acier avant de lui rendre sa droiture initiale. Ici, à l’hôpital, tout le monde se répare quelque chose.»

Le jeune médecin s’ouvre aussi avec pudeur mais pertinence au thème de la fragilité des soignants — surtout celle de ces internes catapultés dans un univers inconnu, où ils doivent apprendre en quatrième vitesse à soigner ceux qui meurent, à perdre leurs patients, à consoler leurs proches et à garder assez d’énergie pour vivre un peu, alors que tout cela laisse des marques et oblige à laisser sortir, de temps en temps, la vapeur :

«Ces trois derniers mois, quand des gens montent dans ma voiture, ils s’étonnent du volume de la musique :
– Écoutes-tu toujours la musique aussi fort ?
– Non, non…
Seulement depuis mon stage en soins palliatifs. Même, parfois, aux feux rouges, je danse («gesticuler» est un terme plus approprié). J’ai l’air d’une grande folle surexcitée et sous acide. Je m’en fous. La seule conclusion que j’ai tirée de six mois de soins palliatifs ? Si tu peux mettre la musique à fond, mets la musique à fond.»

On découvre ainsi la vie personnelle un peu trouble du narrateur-virophobe, pour qui la nuit permet de relâcher les tensions accumulées le jour, dans les unités de soin. Son approche est systématique : jours pairs aux femmes, jours impairs aux hommes.

Mais on a aussi accès à la vie des malades et de tous ceux qui les soignent avec tant d’intensité qu’ils en perdent parfois le sens de la mesure, sinon la boule :

«On va l’avoir, celui-là. Putain de bordel de Dieu, on va le récupérer, ce défenestré, et on le ramènera chez les vivants en le tirant par la corde du string s’il le faut ! On avale quatre à quatre les marches d’escalier, on flotte, on glisse, on est des particules qui volent ! Enfin nous voilà, huitième étage, transpirant, suant, mais enthousiastes et fiers d’avoir couru si vite, pour sauver ce pauvre type qui s’est pris pour un albatros. Une porte s’ouvre : une femme, petite, en tablier de cuisine, écarte largement ses bras et crie avec l’accent pied-noir : – MAIS QU’EST-CE QUE VOUS FAITES LÀ ? Mon fils, il s’est défenestré, c’est en bas qu’il a besoin de vous !»

Une lecture lumineuse et sympathique, qui vous fera découvrir l’envers d’un lieu que vous craignez sans doute beaucoup, mais où vous vous retrouverez fort probablement un jour ou l’autre — le plus tard possible, bien entendu. Un livre que l’auteur a aussi écrit pour lui-même, comme il me l’a confié par courriel :

«J’ai écrit le livre que je voudrais lire si j’étais hospitalisé ou si j’avais peur d’aller à l’hôpital. J’ai aussi écrit le livre que je voudrai relire plus vieux, pour me souvenir de la raison pour laquelle je voulais faire ce travail…»

À défaut d’éviter l’hôpital, je vous souhaite un médecin aussi inspirant que le narrateur de ce roman.

*

Alors voilà — Les 1001 vies des urgences, de Baptiste Beaulieu. Éditions Fayard.

(1) Équivalent de nos résidents ici ; médecins diplômés en apprentissage d’une spécialité à l’hôpital.

***

Pour me suivre sur Twitter.
Pour me suivre sur Facebook.

Laisser un commentaire
Les plus populaires