Ancêtre, es-tu là?

Notre correspondant en France cherchait son aïeul Arsonneau. Il a trouvé beaucoup plus.

La ville de Rochefort, dans l’ouest de la France, est aussi austère qu’un port de guerre. Ce qu’elle fut. Elle a été construite par et pour la marine. Ses rues à angle droit, ses maisons basses en pierre calcaire, ses volets gris claironnent tous le même message : « On ne rigole pas dans les rangs ! »

C’est de là que serait originaire mon ancêtre, Pierre Arseneault, pilote côtier qui s’est installé en Acadie vers 1671. Le conditionnel s’impose, car peut-être s’est-il contenté de s’y rendre pour, de là, prendre le bateau pour « une épopée des plus brillants exploits », comme d’aucuns le chanteraient plus tard.

On sait peu de choses de ces premiers Français qui ont pris racine dans le Nouveau Monde. Dans le cas de Pierre, par exemple, on ignore même s’il est parent avec un autre Arseneault, prénommé François, qui a débarqué sur les rives du Saint-Laurent vers 1664. Ce Pierre est d’ailleurs si mystérieux qu’une de ses descendantes, l’historienne Pauline Arseneault, responsable des archives anciennes du département de la Charente-Maritime, à La Rochelle, lui trouve quelque chose de louche. « C’est très rare qu’il reste si peu de traces de quelqu’un, explique cette Acadienne. On peut penser qu’il a cherché à cacher son identité. » A-t-il voulu échapper à la justice ? à un créancier ? à une femme ? Nul ne le sait.

Je sillonne les rues de Rochefort en pensant à lui. Comme moi, ce Pierre a certainement dû voir les rares bâtiments qui subsistent de ce temps-là. À son époque, la petite église Notre-Dame-de-Rochefort était déjà ancienne, puisqu’elle remonte au 12e siècle. Il a dû admirer l’impressionnante corderie royale, alors toute neuve, où l’on a fabriqué les cordages des navires de Louis XIV. Il n’a pas pu rater non plus le petit château du seigneur de Rochefort, Henri de Cheusses. C’est aujourd’hui un musée de la marine, dont les modèles réduits donnent une idée de la fragile splendeur des frégates qui bravaient alors l’Atlantique Nord.

À Rochefort, les Arseneault (nom qu’on écrit souvent Arceneaux en Louisiane et Arsonneau en France) ont laissé peu de traces. À l’église Saint-Louis, une plaque en marbre commémore un curé Arsonneau, archiprêtre dans les années 1820. Dans l’annuaire téléphonique, une seule personne porte ce patronyme. Sa famille habite là « depuis toujours », m’a assuré Claude Arsonneau, 72 ans, qui ignore si un ancêtre a déjà été tenté par l’aventure américaine.
Pour Pierre, quel périple ce fut ! De sa vie à Beaubassin, village près de Sackville, en Nouvelle-Écosse, où il s’est installé, on connaît certains détails. Un recensement indique qu’il possédait déjà, quelques années après son arrivée, un fusil, huit bœufs, six cochons et 30 « arpens en labours ». Pas si mal, finalement, pour un pilote côtier.

Ces renseignements proviennent du Dictionnaire généalogique des familles Arsenault (MultiMondes, 2000), dont les 766 pages recensent, d’Aaron à Zoël, 9 300 familles de ce nom. L’auteur de l’ouvrage, Denis Savard, est journaliste à la Presse Canadienne, à Toronto, et se passionne pour l’histoire. Lorsque je l’ai joint au téléphone, il m’a appris qu’un Américain originaire de Louisiane, Fred Arceneaux, avait déjà mis en ligne (dans www.ysearch.org) son arbre généalogique et son patrimoine génétique.

Ce Fred est un descendant de François, et non pas, comme c’est mon cas, de Pierre. Si je subissais moi-même un test ADN, m’a suggéré Denis Savard, je pourrais comparer mes gènes à ceux de Fred. Si nous possédions le même chromosome Y, transmis de père en fils, nous pourrions en conclure que François et Pierre étaient issus de la même famille. Cela reviendrait à dire que tous les Arseneault d’Amérique sont cousins.

Honnêtement, le projet ne m’emballait pas outre mesure. Les histoires d’hérédité me laissent d’ordinaire un peu sceptique. D’abord parce qu’elles me semblent douteuses. Je suis, j’en suis bien sûr, Michel à Jean-Paul à Alphonse à Pierre à Ambroise à Pierre à Simon à Joseph à Charles fils à Charles père à Pierre. Mais ne suis-je pas aussi, et peut-être surtout, s’il est question de génétique, le fils de leurs femmes ? Il suffit que l’une des 10 mères de cette lignée ait donné naissance à un enfant illégitime pour que je ne sois plus porteur du chromosome Y de mon aïeul biologique présumé. L’une d’elles a pu prendre un amant ou être violée. Cette dernière hypothèse est loin d’être saugrenue, d’autant que l’Acadie a longtemps vécu en état de siège, les Anglais l’ayant attaquée bien avant les atrocités commises pendant la déportation de 1755.

La génétique m’enthousiasmait donc moins que la généalogie, ce travail de fourmi qui permet d’établir une filiation en exhumant des documents d’archives. Les généalogistes s’appuient sur l’état civil, une émanation de l’État de droit, qui m’est cher. Leur conception de la famille correspond, là aussi, à mes principes : on est digne des enfants qu’on reconnaît, pas de ceux qu’on engendre. Si mon père m’avait adopté, il ne m’aurait donc jamais transmis son chromosome Y. Mais ne l’appellerais-je pas papa ? Entre le sang et l’encre, entre l’inné et le droit, mon cœur avait donc tranché.

Pourtant, j’étais curieux. La première fois que j’ai parlé à mon confrère Savard, j’avoue lui avoir demandé s’il était de la famille de son célèbre homonyme, le joueur des Black Hawks. Pourquoi avais-je posé la question, si je me moquais tant de la génétique ? (Naturellement, vous tenez à connaître la réponse : ce sont des cousins éloignés.)

Malgré mes réticences, j’ai donc envoyé trois échantillons de ma salive à iGENEA, laboratoire suisse et partenaire de la société américaine Family Tree DNA, pour un test ADN. J’allais donc savoir si j’étais un parent de Fred. Si nous avions suffisamment de marqueurs en commun, cela signifierait que nos aïeuls respectifs, François « le Québécois » et Pierre « l’Acadien », avaient été de proches parents.

Quelques semaines plus tard, lorsque j’ai reçu mes résultats, j’ai téléphoné à Zurich. Ayant compté 22 concordances, je voulais m’assurer d’avoir bien compris les liens qui m’unissaient à Fred. « Vous êtes de la même famille, c’est clair ! » s’est exclamée mon interlocutrice. C’est-à-dire que nos ancêtres, il y a une douzaine de générations, avaient 99 % de chances d’être apparentés.

Fred se métamorphosait donc en lointain cousin, comme, du reste, tous les Arseneault d’Amérique, puisque leurs deux ancêtres étaient parents. Je n’en savais pas beaucoup plus sur Pierre, bien entendu, mais je savais désormais qu’il n’était pas le premier de sa famille à se laisser tenter par le continent aux contours encore flous ; sur cette terra incognita, François l’avait précédé.

La généalogie avait, grâce à la génétique, fait un petit pas. Mais je restais un peu dubitatif. À quoi bon savoir que les dizaines de milliers d’Arseneault d’Amérique sont de vagues cousins, quand je suis de ceux qui aiment à croire qu’ils sont, comme tous les hommes — excusez mon vocabulaire —, des frères ?

Dans la même catégorie
Boutique Voir & L'actualité

Obtenez jusqu’à 40% de plus pour votre prochaine sortie

1 commentaire
Les commentaires sont fermés.

Je crois que notre Ancêtre Pierre Arsenault a tout simplement changé de prénom: il y a un Jacques Arsonneau arrivé sur le Navire St-Pierre en 1670 et dont on perd la trace!