Annoncer les pires nouvelles à l’urgence

Il n’y a pas de bonne façon d’annoncer une grave nouvelle à l’urgence. Mais il est possible de rendre l’expérience un peu moins pénible pour les proches. 

Photo: iStockPhoto
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L’homme amené en ambulance toutes sirènes hurlantes souffre d’un grave infarctus, compliqué par des arythmies incessantes. Il a déjà reçu trois coups de défibrillateur par les paramédicaux. Le pouls est revenu temporairement. En salle de réanimation, l’équipe s’affaire comme des abeilles: intubation, moniteur cardiaque, solutés, médicaments, échographie, anticoagulants, etc.

Chaque seconde compte et tout va mal. Pour maintenir la pression artérielle, nous avons recours à un stimulateur cardiaque et de l’adrénaline. Il faut tenir le coup jusqu’en salle d’hémodynamie, où le cardiologue tentera de rouvrir l’artère majeure bloquée par le caillot coupable. Le cerveau de l’homme a souffert et celui-ci demeure comateux. Mais si l’instabilité perdure et que la condition est critique, il y a toujours de l’espoir, rien n’est encore joué.

Échographie d'un coeur défaillant. Collection de l'auteur.
Échographie d’un cœur défaillant. (Collection de l’auteur)

Ces premiers gestes effectués, pendant que l’équipe poursuit les soins avec mon résident, j’informe la famille de la gravité de la situation et lui propose ensuite de venir en salle de réanimation, au chevet du patient. La femme entre d’abord, avec son fils. Elle pleure en caressant les cheveux de son mari toujours inconscient. Son adolescent, en retrait, ne sait comment agir. L’infirmière lui prend alors la main, qu’elle guide jusqu’au visage moite et froid de son père, signe d’un état de choc.

– Dis-le, ça va l’aider.
– Je ne peux pas.
– Ça va te faire du bien, aussi.
– Papa… Je t’aime.
– Maintenant, embrasse-le.

L’infirmière sort en tenant par la main l’ado secoué, puis revient à son poste afin d’écrire sa note, parce qu’il faut bien garder trace de tout cela. J’explique à la famille à quoi s’attendre, les gestes faits jusqu’ici, ceux qui seront réalisés dans les prochaines minutes. Puis, tandis que l’infirmière dirige ensuite les proches vers une salle à l’étage, tout près de l’unité de soins où le patient se retrouvera après la dilatation coronarienne, je retourne voir d’autres patients moins mal en point.


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***

Trente minutes plus tard, j’ouvre la porte qui donne sur la seconde salle de réanimation, au fond de l’urgence, où je vais rencontrer une femme âgée en défaillance cardiaque. J’aperçois d’abord ses cheveux broussailleux dans la pénombre, mais comme elle paraît immobile sur sa civière, alors qu’on m’avait dit qu’elle respirait rapidement, je suis soudainement inquiet.

En fait, ce n’est pas elle. J’ai un choc quand je reconnais le patient en infarctus de tout à l’heure. Il est mort. Ressortant de la salle, je croise le regard du cardiologue, qui me cherchait dans l’urgence.

Emmery Rondahl, « The Doctor's Orders, oil on canvas », 1882. (Adapté à la page)
Emmery Rondahl, Les ordres du médecin, huile sur canevas, 1882. (Taille adaptée à la page)

– Son cœur a flanché, juste quand il est arrivé en hémodynamie.
– Vous avez pu rouvrir l’artère?
– On a tout tenté, mais on ne s’est même pas rendus là. Tu veux que je parle à la famille?

Je pense aux membres de cette famille, justement, qui attendent anxieusement, et je réfléchis un instant. Mieux vaut leur annoncer moi-même la nouvelle, puisque je leur ai déjà tout expliqué.

– Merci, je vais le leur dire. Ils sont…?
– Toujours en haut…
– Je vais envoyer quelqu’un.

Je demande à la préposée d’aller chercher la femme, son fils et ceux qui sont arrivés à leur suite. Elle revient quelques minutes plus tard avec la femme seule, qu’elle dirige vers un bureau libre. Les autres sont entre-temps descendus se chercher du café. La préposée s’y rend ensuite.

Je me dirige vers le bureau, je prends une grande respiration et j’ouvre la porte. La femme lève ses yeux interrogateurs vers moi, je m’assois devant elle, qui observe chacun de mes gestes. Sans doute comprend-elle déjà que les choses ont mal tourné.

Je commence lentement, lui expliquant tout ce qui est arrivé dans la dernière demi-heure, en m’assurant qu’elle saisit bien chacun de mes mots. Puis, je prends une pause, avant d’aborder le point crucial.

– Mais… Ça n’a pas fonctionné.
– Qu’est-ce qui arrive?
– Son cœur… Il a flanché.

Elle me regarde quelques secondes, incertaine.

– Et maintenant, ils font quoi?
– Ils ne peuvent plus rien faire.
– Vous voulez dire…

Son visage se crispe.

– Il n’est pas passé à travers.
– Il est…?
– Il est mort.

Elle ouvre grand les yeux, muette.

– Je suis… désolé.

Puis elle pousse un cri et s’effondre en larmes. Ma gorge se noue, je pince les lèvres et attends un moment.

– C’est… pas possible!… C’est trop dur!
– Je sais.

J’attends. Elle se calme un peu, se mouche, me regarde à nouveau.

– Et… maintenant?
– Voulez-vous… que je l’annonce à votre fils?

Elle acquiesce de la tête, s’essuie les yeux, puis reprend un peu de contenance, pendant que je sors et demande à la famille de venir nous rejoindre.

Il s’assoit directement face à moi. Stoïque, il observe sa mère, anéantie, tandis que les autres prennent place autour, comprenant tout de suite de quoi il en retourne. J’explique à nouveau, doucement, en regardant le fils dans les yeux. Sa respiration s’accélère quand j’arrive au point fatidique et que je marque une pause.

– Son cœur s’est arrêté?
– On a tout essayé…
– Il est mort?
– Oui. Son cœur n’a pas tenu le coup.

Je fais une autre pause.

–  Je suis désolé.

L’adolescent regarde effaré autour de lui, respire encore plus vite, comme s’il cherchait de l’air, puis tombe en silence dans les bras de sa mère. Il pousse alors un long cri sourd, le visage caché dans les replis de la robe.

Leurs proches essaient tant bien que mal de les réconforter. Parmi eux, il y a des frères, des sœurs, des tantes, des amis, que sais-je? J’observe la scène en silence, tout aussi troublé. Annoncer cette nouvelle à un jeune, c’est tellement difficile.

– Je vous offre mes condoléances.

Puis, je me lève doucement. Je les reverrai tout à l’heure.

– On va venir vous chercher pour aller voir… le corps.

Je jette encore un regard au fils et à la mère, puis aux autres.

– Prenez soin d’eux.

Je retourne enfin à l’urgence, où je retrouve ma patiente en défaillance, qui ne semble pas trop mal en point. Elle jase même en riant avec sa sœur, à travers son masque à oxygène.

***

En retournant vers mes autres patients, je songe à l’étrangeté de ce métier. Annoncer régulièrement à des inconnus les pires nouvelles, celles dont la dureté fait défaillir, en fait partie.

Plus j’avance dans ma pratique, plus je suis conscient de l’importance de ces moments. C’est d’autant plus crucial qu’à l’urgence, nous n’avons pas beaucoup de temps à consacrer aux proches. Je me demande souvent comment adoucir ces instants d’angoisse.

Pour compenser ce manque de temps, il faut en quelque sorte donner le plus de densité possible au contact lui-même, aux mots échangés et aux gestes accomplis. Et si je dispose de peu de temps, j’en ai tout de même un peu.

Au fond, c’est tout simple: cela signifie choisir les mots, être attentifs aux réactions, rester empathique, accueillir l’émotion engendrée et répondre honnêtement aux questions. Bref, demeurer humain, et surtout humble devant la détresse. J’utilise aussi le toucher. Quand je place ma main sur l’épaule ou l’avant-bras, quelque chose se passe, le geste apaise.

Friedrich Friedländer, « Der Doktor », 1870. (Adapté à la page)
Friedrich Friedländer, Le docteur, 1870. (Taille adaptée à la page)

La clé, c’est peut-être qu’un sentiment de réciprocité réel s’installe pendant cette brève relation d’aide. Peut-être qu’il traduit alors la reconnaissance de notre humanité commune. Tout cela semble aider les gens à mieux commencer leur deuil.

Je le constate, lorsqu’il arrive qu’une personne inconnue passant à l’urgence ou ailleurs vienne me saluer et me lance quelque chose comme: «Vous étiez là quand mon père est mort. Vous avez passé un peu de temps avec moi, ça m’a fait du bien.» Parfois, cela a lieu 10 ou même 20 ans après une réanimation.

Souvent, elle me sourit alors et soupire, comme un écho lointain aux cris de douleur lancés jadis, au moment où je lui avais annoncé la terrible nouvelle. Elle commençait alors ce dur apprentissage que la vie nous impose de temps en temps, par le deuil d’un être aimé qui ne reviendra plus.

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9 commentaires
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Cher docteur Vadeboncoeur,,

Vos propos pleins de compassion témoignent de votre grand humanisme à l’image de votre père dont je fus un lecteur insatiable.

Merci !

Témoignage touchant qui me rappelle exactement ce que j’ai vécu à l’âge de 21 ans au décès de mon père. Toute une profession que celle d’urgentologue!

Quelle humanité ce docteur. Ça fait du bien de lire ça. Les médecins sont là pour sauver des vies et non pour faire l’impossible. L’approche du Dr Vadeboncoeur et surtout le temps qu’il prend pour écrire ces situations me font du bien. On parle beaucoup des problèmes dans notre système de santé. C’est d’autant plus important de voir combien il y a du positif.
Il porte bien son nom cet homme!

Ce matin en lisant votre mot, Vous avez réussi « sans le savoir » à m’extirper quelques larmes ça prouve que vous comprenez c’est quoi la compassion, ce qui n’est pas évident dans le monde de la médecine d’aujourd’hui, continuez votre bon travail.

Cela devrait être enseigné à tout médecin.
Je réalise aussi, en vous lisant, la chance d’avoir survécu à un infarctus en 2008.

Où sont vos réviseurs?

L’article est fort intéressant, voire touchant, mais il comporte des erreurs qu’une équipe comme la vôtre aurait dû corriger. Je ne comprends pas : vous, qui avez ou aviez (?) à coeur la maîtrise de la langue.

Exemples
Il a déjà reçu trois chocs par (sic) les paramédics (sic). Le pouls est revenu temporairement. En salle de choc, l’équipe s’affaire comme des abeilles : réanimation, intubation, moniteur cardiaque (sic), solutés (sic), médicaments (sic) échogragraphie (sic) (sic), anticoagulants (sic), etc.
(Les éléments d’une énumération doivent être dans le même paradigme, en l’occurrence ici des noms exprimant l’action : réanimation, intubation, installation d’un moniteur, etc.).

Ces premiers gestes posés (sic), pendant que l’équipe poursuit les soins avec mon résident, j’informe la famille de la gravité de la situation et leur (sic) propose ensuite de venir en salle de réanimation, au chevet du patient.

Puis, tandis que l’infirmière dirige les proches ensuite (sic) vers une salle à l’étage, tout près de l’unité de soins où le patient se retrouvera après la dilatation coronarienne, je retourne voir d’autres patients moins mal en point.

Je pense à cette famille, justement, qui attend anxieusement, et je réfléchis un instant. Mieux vaut leur (sic) annoncer moi-même la nouvelle, puisque je leur (re-sic) ai déjà tout expliqué.

– Merci, je vais leur (re-re-sic) dire.

Désolant! Je vois tellement d’erreurs dans nos journaux, revues, magazines etc. (je ne les décèle pas toutes) que je me console en me disant qu’il y a tout de même quelques irréductibles. Hélas! L’Actualité, que l’on citait comme un exemple à suivre dans nos cours de rédaction à l’Université, n’en fait pas partie. La langue se meurt au Québec. La preuve : on ne s’en soucie plus!

Chère Suzanne.

Je vous remercie de porter votre attention aux erreurs qui ont pu se glisser dans ce texte. Sachez que même lorsqu’elles sont formulées avec un ton quelque peu condescendant, j’y porte toujours une grande attention. Cependant, je ne suis pas tout à fait certain que vous avez en tous points raison. Vous en jugerez vous-mêmes.

« Recevoir des chocs par les paramédics » vous semble fautif? Peut-être. Le terme « par » aurait-il dû être remplacé par « un choc des » paramédics? Je n’en suis pas certain. Il faut savoir que c’est un appareil qui « donne » le choc, sous la gouverne d’un paramédic. Ce n’est pas le paramédic lui-même qui donne le choc, il agit en quelque sorte en intermédiaire, un peu comme si je disais: recevoir un cadeau par le facteur. Le facteur n’est pas celui qui donne le cadeau, n’est-ce pas? Quant au terme « paramédic » qui semble vous hérisser, sachez que je ne dirai jamais « ambulancier paramédical », terme « officiel », parce que absolument personne dans la vraie vie n’utilise cette expression et que « paramédic », inscrit sur les ambulances, est le terme accepté, qui rend honneur à cette noble profession.

Pour ce qui est de l’énumération, vous m’apprenez que les termes « doivent être dans le même paradigme ». Voici la définition qu’en offre Antidote: « Énonciation successive des éléments d’un tout. » Le Larousse en ligne: « Action d’énumérer, de détailler ; catalogue, liste, recensement. » Est-ce qu’on ne pourrait pas interpréter les éléments de mon énumération comme une suite d’actions, dont certaines seraient présentées sous forme d’image elliptique: « moniteur cardiaque », par exemple, voulant signifier: mise en place du moniteur cardiaque? Mais peut-être que cela est déjà trop extra-paradigmatique.

Quant à « ces premiers gestes posés », je ne suis pas certain de votre intention. Est-ce la forme passive? Est-ce que vous n’aimez pas le régionalisme de « poser un geste », propre au Québec et à la Belgique et accepté?

« Leur » associé à famille est évidemment une erreur, qui découle d’une correction que j’ai mal effectuée.

« Ensuite » est redondant avec « puis », je l’admets. Mais je vous trouve un brin pointilleuse. N’oublions pas qu’il s’agit d’un blogue.

Je conteste par ailleurs bien humblement votre opinion quant au second « leur ». « Je pense à cette famille, justement, qui attend anxieusement, et je réfléchis un instant. Mieux vaut leur (sic) annoncer moi-même la nouvelle, puisque je leur (re-sic) ai déjà tout expliqué. » Il s’agit d’un récit, et les termes « famille » et « leur » sont ici nettement séparés dans le récit, la phrase et la temporalité. Je pense à la famille; je vois ses membres. Je vais donc « leur » annoncer la nouvelle. Voilà tout.

Quant à « Merci, je vais leur dire », comme c’est une citation, elle ne représente que bien humblement ma verbalisation bien imparfaite et j’en suis désolé, il est vrai que je ne parle pas comme dans un livre, contrairement à d’autres, j’imagine.

En espérant que ces éclaircissements sauront apaiser quelque peu votre douleur.

Et vlan dans les dents! Pour ce qui est de l’article lui-même, pour moi aussi, il m’a tiré quelques larmes…

Je l’ai déjà écrit ici : il y a ceux qui détiennent le pouvoir, qui se sont fait élire, nommer à tel poste de commandement, à tel ministère…. puis il y a, beaucoup plus rares et précieux, irremplaçables… ceux qui ont du coeur, de la profondeur, le sens du devoir, la vérité et l’humanité…. Merci cher Docteur Vadeboncoeur. Nous vous devons tellement. Merci encore, de trouver les mots, le ton, la manière… d’exprimer si bien toute la richesse du dévouement de tellement de vos collègues, médecins, infirmières et autres membres des équipes médicales qui veillent sur nous et nos proches. Votre profession relève d’un esprit de service… proche d’un sacerdoce. MERCI.