Apaiser la souffrance à distance

Depuis la pandémie, bien des gens ont découvert les thérapies en vidéoconférence, le soutien psychologique en ligne, les applications. Ces approches valent-elles une bonne vieille séance chez le psy ?

Illustration : Catherine Gauthier pour L'actualité

Faute de recevoir des services traditionnels en santé mentale (plus de 20 000 personnes attendent leur tour pour voir un psy au public en ce moment !), on peut désormais se tourner vers des outils numériques pour trouver du réconfort. Deux sommités en santé mentale en évaluent le pour et le contre. Parole à Stéphane Bouchard, titulaire de la Chaire de recherche du Canada en cyberpsychologie clinique et professeur à l’Université du Québec à Montréal, et Stéphane Guay, directeur scientifique du Centre de recherche de l’Institut universitaire en santé mentale de Montréal et codirecteur du Centre Axel (accélérateur d’intelligence technologique en santé mentale).

Vous menez tous deux des études sur l’intégration des technologies dans l’offre de services psychologiques. Quels avantages y voyez-vous pour les patients et les intervenants ?

Stéphane Bouchard : Quand j’ai commencé à tester la psychothérapie par vidéoconférence il y a 20 ans, je cherchais des solutions pour offrir de l’aide aux populations en territoires éloignés. Nos études ont d’ailleurs été très concluantes. Malgré cela, la thérapie à distance intéressait peu les psychologues… jusqu’à ce que la crise sanitaire les force à l’intégrer à leur pratique [86 % des psys offrent du soutien en ligne depuis la crise, alors que seuls 26,5 % d’entre eux le faisaient avant, selon un sondage de l’Ordre des psychologues du Québec]. Je suis convaincu que la télésanté est là pour de bon, car elle permet plus de flexibilité : plus besoin de se taper la circulation pour aller à son rendez-vous, par exemple. Mais le bénéfice le plus important est de pouvoir désormais choisir son psychologue en fonction de son expertise particulière, et non de son positionnement géographique. Si je suis une personne transgenre en Abitibi et que le meilleur thérapeute spécialisé auprès de cette clientèle se trouve à Montréal, ce n’est plus un problème. Ça permet aussi aux intervenants d’élargir leur bassin de patients peu importe où ils se situent. L’accès à un psy au privé est donc un peu bonifié. Cela dit, ça ne règle pas le problème de la liste d’attente pour les psychologues au public. D’abord, ces derniers sont tenus de traiter les patients sur le territoire de leur CIUSSS. Mais surtout, le réseau public a beaucoup de mal à les retenir, car les salaires sont moins élevés et les conditions de pratique, démotivantes. Ils ont peu d’autonomie décisionnelle. 

Stéphane Guay : Le grand intérêt des outils d’autogestion numérique comme ceux que nous concevons au Centre Axel, c’est qu’ils apportent une forme de soutien aux gens qui ne sont pas du tout pris en charge. Je pense entre autres à l’application mobile +FORT, une sorte de journal de bord qui sert à épauler les jeunes victimes d’intimidation en leur donnant des stratégies pour comprendre ce qu’elles vivent et s’en sortir. Une étude de Statistique Canada montre que, parmi toutes les personnes souffrant d’un trouble mental, moins de la moitié vont chercher de l’aide, parce qu’elles ont honte de consulter. Les gens se disent : « Bof, c’est pas encore assez grave » ou « Je préfère essayer de m’en sortir seul ». Une application peut leur sembler plus acceptable comme démarche qu’une psychothérapie, car ça génère moins de crainte d’être stigmatisé. Par exemple, notre application Aller mieux à ma façon, offerte entre autres sur le portail du gouvernement du Québec, permet de trouver des moyens de prendre soin de soi à partir d’une banque d’idées et de se construire un plan d’action. Depuis la pandémie, elle est téléchargée en moyenne 4 000 fois par mois. Ça fait donc plus de 48 000 personnes qui ont reçu du secours dont elles n’auraient pas profité si l’outil n’avait pas existé.

Est-ce aussi efficace qu’un suivi avec un psychologue, en face à face ?

S.G. : L’utilité des technologies élaborées par des chercheurs en santé mentale a fait ses preuves sur le plan scientifique. Assez pour que le ministère de la Santé et des Services sociaux songe à les intégrer à son Plan d’action interministériel en santé mentale, dont le dépôt est prévu cet automne. Les applications peuvent être utilisées de manière autonome, mais aussi dans un contexte de soins, avec un médecin de famille qui accompagnera le patient dans ses démarches, par exemple. Par ailleurs, le numérique ouvre la voie à des approches novatrices pour soigner plusieurs troubles de santé mentale — je pense notamment à la thérapie par avatars, que notre équipe teste auprès de participants atteints de schizophrénie afin de diminuer leurs hallucinations auditives. En gros, ça permet au patient d’entrer en contact avec un personnage virtuel incarnant la voix qu’il entend dans sa tête (un démon, disons). C’est une occasion pour le patient d’affronter cette voix, de la remettre à sa place. Jusqu’à maintenant, l’expérience donne des résultats fort prometteurs.

S.B. : Pour les thérapies en ligne, les études sont sans équivoque : l’alliance thérapeutique avec le psychologue se forme aussi bien à distance qu’en personne. Les patients ont vraiment le sentiment d’être en présence de l’autre malgré les écrans. On l’a notamment vérifié auprès de gens souffrant de trouble panique, d’anxiété généralisée, de dépression. Pour certaines pathologies, comme la schizophrénie, on ne sait pas encore si ça fonctionne — mais les consultations en face à face n’ont pas fait leurs preuves non plus. Le danger est de suivre le modèle des guichets automatiques, qui ont quasiment supplanté le service au comptoir dans les banques : les outils numériques, les thérapies à distance, ce n’est pas pour tout le monde, en toutes circonstances. Certains sont réfractaires à la technologie ou décrochent vite des applications d’autogestion. Ceux qui en profitent davantage sont les patients motivés dont les problèmes ne sont pas trop lourds (la toxicomanie est plus compliquée à traiter, par exemple). Les livres d’autotraitement, les groupes de soutien en ligne, les consultations par vidéoconférence, tout ça peut générer des changements positifs… pourvu que la personne soit déterminée à modifier ses comportements et ses croyances.

Comment les enfants et les adolescents réagissent-ils aux outils numériques ?

S.B. : Les tout-petits ont tendance à se lever et partir lors des séances de thérapie en ligne. Mais il y a moyen de les retenir en mettant des fonds d’écran amusants, en portant des lunettes ou des chapeaux virtuels pour capter leur attention. Ça se fait. Certains préfèrent même cette formule à une rencontre en personne, parce qu’ils ont l’impression que ça crée une certaine distance. Bien sûr, si le jeune est turbulent et démotivé, le succès ne sera pas au rendez-vous — pas plus qu’en face à face, d’ailleurs. Il faut aussi penser aux familles défavorisées qui n’ont qu’un seul ordi dans le salon. Les enfants n’ont pas envie que leurs parents écoutent leurs problèmes… Alors oui, les outils numériques sont intéressants, mais il ne faudrait pas que ça prenne toute la place dans l’offre de services.

S.G. : Le design de la plateforme est crucial : si ce n’est pas attrayant, les jeunes vont la télécharger, mais ne l’utiliseront pas. Ils n’iront pas non plus sur le site du ministère de la Santé. La promotion des applications ou autres outils doit se faire sur les portails des écoles secondaires, des cégeps, des universités. Mais c’est fondamental de joindre les jeunes — c’est même la première clientèle à cibler —, car 75 % des troubles de santé mentale se manifestent avant l’âge de 25 ans.

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