Appuyer sur le bouton

« Durant quelques minutes intenses, l’équipe a effectué des actions précises, répétées mille fois dans toutes les urgences du monde, des gestes basés sur nos meilleures connaissances dans la prise en charge des infarctus. » Récit d’un petit miracle du quotidien en milieu hospitalier, par le Dr Alain Vadeboncoeur. 

Photo : Daphné Caron

Le résident m’interroge : « Go ? » Je fais non de la tête. « Dans un petit instant. » Le défibrillateur, placé entre les pieds du patient sur la civière, vient de se charger. Après une montée rapide vers l’aigu de l’alarme, le son oscille entre deux tonalités, l’appareil est prêt à donner le choc — le troisième depuis l’arrivée du patient ! Une infirmière achève d’installer un soluté posé à l’avant-bras. Une autre termine l’administration de la dose d’héparine, un anticoagulant pouvant limiter les dégâts. 

Le patient, qui prononçait quelques mots devenus bien vite incompréhensibles (« Là, j’ai chaud, je me sens p… bien, je… mrrlbbb… »), fixe maintenant un point imaginaire sur la droite. Sa tête retombe pendant que sa respiration devient bruyante. Le tracé du moniteur montre toujours la fibrillation ventriculaire mortelle apparue il y a 20 secondes. Le cœur ne bat plus, le cerveau ne reçoit plus de sang et tout son oxygène est consommé, d’où la perte de conscience.

« C’est bon. On y va ? Clear ! » 

Tout le monde recule d’un pas pour s’éloigner de la civière. J’appuie sur le bouton. Le thorax se soulève brusquement en arc sous l’impulsion électrique, accompagnant un cri rauque involontaire. J’observe le moniteur : une ligne plate… Puis, le tracé s’anime un peu. Le pouls monte ensuite rapidement à plus de 80 battements par minute. Le patient reprend des couleurs. Il ouvre les yeux et me fixe sans comprendre. 

« J’étais pu là ?

— Effectivement, vous avez été ailleurs pendant un moment.

— Où ça ? 

— À vous de me le dire. En voyage, peut-être…? »

Il ne se souvient de rien. Je lui souris. Recevoir un tel choc est douloureux, mais si on attend quelques secondes, le cerveau arrête de fonctionner. Du point de vue du patient, l’intervalle inconscient correspond souvent à un simple clignement d’yeux, et il ne comprend généralement pas qu’il vient d’échapper à la mort. 

Dans le cas présent, il faut pourtant calmer cette tempête arythmique si nous voulons nous rendre jusqu’en salle d’hémodynamie, où le cardiologue ouvrira avec un cathéter l’artère bloquée par un caillot environ deux heures plus tôt. 

Le résident me jette un autre coup d’œil en levant le pouce : « OK, je remonte en hémo, on vous attend dans cinq minutes. » Il file à la course. 

Cette menace au cœur engendre des zones d’instabilité électrique qui dégénèrent en une sorte de tremblement du muscle cardiaque, la fibrillation ventriculaire, rendant la pompe inopérante. À la maison, c’est fréquemment fatal. À l’hôpital, la pompe repart habituellement en raison des très courts délais d’intervention. 

À notre patient revenu encore une fois à la conscience, en plus des traitements pour arrêter la progression du caillot, nous administrons des bêtabloqueurs, pour limiter les effets néfastes de l’adrénaline qui énerve le cœur, et un puissant antiarythmique, l’amiodarone. Pour l’instant, l’arythmie s’est tue et la douleur a diminué de moitié.

« Ils sont prêts ? On y va ! »

Nous fonçons vers la salle d’hémodynamie. Dans peu de temps, tout sera revenu à la « normale ». Une autre vie de sauvée, comme on dit. Durant quelques minutes intenses, l’équipe — paramédics, infirmières, médecins, préposés — a effectué des actions précises, répétées mille fois dans toutes les urgences du monde, des gestes basés sur nos meilleures connaissances dans la prise en charge des infarctus :

Recevoir un appel au 911 → envoyer une équipe de paramédics en priorité → évaluer le patient à domicile → réaliser un électrocardiogramme → le transmettre à notre console → activer l’équipe d’hémodynamie → administrer de l’aspirine → transporter le patient à l’urgence → le trier en priorité 1 → confirmer son diagnostic → ajouter d’autres anticoagulants → arythmie ! → choc 200 joules → bêtabloqueurs → récidive ! → choc 200 joules → amiodarone → récidive ! → troisième choc → hémo → ouverture de l’artère coupable → et suite des soins. 

Quelques jours plus tard, le malade retourne chez lui sans séquelles, avec des médicaments et un suivi en cardiologie prévu. S’il nous est redevable, il l’est surtout à ceux et celles qui ont inventé et validé tous ces traitements, permis de les lui offrir sur le terrain et assuré qu’il pouvait y avoir accès en temps opportun. 

Quant à l’équipe de soins, nous ne sommes qu’un des maillons d’une longue chaîne patiemment assemblée par la science médicale au fil des décennies, du genre qui sauve de temps en temps des vies comme partout dans le monde plusieurs milliers de fois par semaine. 

Et, il faut le dire, si appuyer sur un bouton n’est rien, le sourire d’un patient qui nous revient, ça reste un bon petit feeling. Pour le patient aussi, sans doute — et pour sa famille, bien entendu. Tout comme passer les Fêtes une fois de plus à la maison avec les siens.

Laisser un commentaire

Les commentaires sont modérés par l’équipe de L’actualité et approuvés seulement s’ils respectent les règles de la nétiquette en vigueur. Veuillez nous allouer du temps pour vérifier la validité de votre commentaire.