Arbres au boulot!

Une épinette capable de lutter contre la tordeuse des bourgeons, un saule qui décontamine le sol, un pommier qui détruit les champignons parasites: la forêt enchantée existe, notre journaliste l’a visitée.

Celle-là, la tordeuse des bourgeons de l’épinette ne l’a pas vue venir. Dans la lutte que lui livrent les humains, cette petite chenille verte pourrait affronter une nouvelle arme, fatale: l’épinette insecticide.

Cet arbre a été créé de toutes pièces grâce aux progrès de la génétique. Des scientifiques sont parvenus à insérer dans son génome un gène de la bactérie Bacillus thuringiensis (Bt), qui entre dans la composition de l’insecticide biologique épandu sur les forêts du Québec. Bref, ils ont transformé les épinettes en fabriques d’insecticide. Dès qu’une tordeuse croque dans un de leurs bourgeons ou une de leurs aiguilles, elle avale du Bt. Et meurt.

Après le maïs, le riz et le blé, après la tomate, le citron et la vigne, c’est au tour des arbres d’aviver l’ardeur les biogénéticiens. Depuis une dizaine d’années, des chercheurs, entre autres européens, chinois, américains et québécois, créent en laboratoire de nouvelles espèces aux propriétés étonnantes. S’il n’en tient qu’à eux, non seulement les épinettes produiront de l’insecticide, mais les eucalyptus pousseront plus vite, les pommiers viendront eux-mêmes à bout des champignons qui les infestent et les saules décontamineront les sols.

Au milieu d’une clairière, dans une forêt au nord de Québec, 310 arbres transgéniques poussent depuis 2000 en formation serrée. Cette plantation, de 1 200 m2, a des airs de potager géant. Au lieu des rangs de carottes et de laitues, des peupliers et des épinettes. Outre le fait qu’ils sont plantés en retrait de la forêt, un peu comme des élèves en punition, rien ne les distingue de leurs cousins "naturels". Même feuillage et même forme élancée pour les peupliers, mêmes aiguilles et même couleur vert bouteille pour les épinettes.

Mais là s’arrêtent les points communs. Ces arbres sont une création de Nathalie Isabel et d’Armand Séguin, deux scientifiques du Service canadien des forêts, dont les bureaux et laboratoires voisinent avec l’Université Laval, à Québec.

L’épinette Bt a nécessité une dizaine d’années de travail. Son effet insecticide a été éprouvé en laboratoire et en champ. Les épinettes et les peupliers des deux chercheurs servent donc essentiellement à étudier la persistance du gène greffé. Ces scientifiques observent si, avec les années, il continuera à s’exprimer ou s’il viendra à disparaître. Ils évaluent également si leurs arbres présentent des risques pour l’environnement et si le gène greffé finit par se retrouver dans le sol ou la flore tout autour. Depuis cinq ans, ils n’ont noté aucune contamination. "Lorsque les feuilles tombent, à l’automne, le gène présent dans celles-ci meurt avec elles", dit la généticienne Nathalie Isabel.

Au Québec, la dernière épidémie de tordeuses des bourgeons de l’épinette a sévi de 1968 à 1987. Et la forêt y a goûté. Selon la Société de protection des forêts contre les insectes et les maladies (SOPFIM), les tordeuses auraient détruit plus de 235 millions de mètres cubes de bois, l’équivalent d’une décennie de récolte pour l’industrie forestière de la province.

Malgré cela, la SOPFIM préfère des solutions moins draconiennes que la manipulation génétique. "Nous privilégions l’utilisation combinée de moyens dont l’efficacité est prouvée", dit l’ingénieur forestier Alain Dupont. Par exemple: l’épandage d’insecticide biologique, la sylviculture préventive – soit le reboisement avec des essences moins vulnérables à la tordeuse – et l’éclaircie précommerciale, qui consiste à couper certains arbres pour laisser plus de place à d’autres. Ceux qui restent ayant un feuillage plus abondant et plus fort, ils résistent mieux à la tordeuse.

L’Union québécoise pour la conservation de la nature (UQCN) craint que la tordeuse ne devienne résistante à l’insecticide. Alors que l’épandage aérien du Bt est fait de façon ponctuelle, l’arbre sécrète celui-ci en permanence. Les insectes pourraient s’y habituer. "On risque de créer une super-tordeuse dont on ne sera plus capable de se débarrasser", dit Jean-François Lamarre, 30 ans, ingénieur forestier et chargé de projet pour les aires protégées et la foresterie.

Devant ce mur d’appréhensions, les chercheurs se font rassurants. "Il existe déjà une panoplie de moyens pour éviter la création d’une super-tordeuse", dit le biologiste moléculaire Armand Séguin. "Et, de toute façon, il n’est pas question de reboiser le Québec avec ces arbres insecticides", ajoute sa collègue, en précisant qu’elle ne parle pas au nom de la planète entière…

La Chine et la France, par exemple, ont créé des peupliers résistants aux insectes. Et en 2002, les autorités chinoises ont donné le feu vert à leur intégration en milieu naturel. Jusqu’à maintenant, rapportait en avril le quotidien China Daily, les peupliers transgéniques couvrent une superficie de 200 hectares, ce qui est peu en comparaison des 67 000 hectares reboisés avec des peupliers "naturels".

Pour les environnementalistes, ces peupliers, épinettes, eucalyptus et autres bouleaux transgéniques sont des arbres Frankenstein. "Les chercheurs jouent à l’apprenti sorcier", dit Jean-François Lamarre.

"On ne crée pas des monstres! rétorque Nathalie Isabel. Ces arbres sont comme des souris de laboratoire. Ils nous aident à acquérir de nouvelles connaissances."

Greenpeace n’est pas rassuré pour autant. "Nous nous opposons à la dissémination des OGM dans l’environnement, car on ne connaît pas leurs effets à long terme", dit Éric Darier, responsable de la campagne contre les organismes génétiquement modifiés.

Son commentaire trouve un écho en Finlande, où la recherche sur les arbres transgéniques est aussi avancée qu’au Québec et soulève autant d’inquiétudes. "Les scientifiques naviguent à courte vue, estime Hannes Tuohiniitty, président de l’Association finlandaise pour la biosécurité. Ils ne se préoccupent que de leur recherche, alors que les effets de leurs travaux se perpétueront sur des générations."

Cheveux châtain clair, yeux bleus, petit bouc roux lui barbouillant le menton, cet agronome de 28 ans porte un t-shirt beige arborant un message en faveur du retour aux fibres naturelles. Il vit près de Keuruu, à 250 km au nord d’Helsinki, dans un ekokylä, un écovillage. Sa petite localité de 25 habitants exploite une ferme biologique. Les moutons fournissent la laine; les poules, les oeufs; les vaches, le lait; et les arbres, le bois de chauffage. Difficile de faire plus écolo.

Pour ce pur et dur, les arbres transgéniques ne respectent pas les principes du protocole de Carthagène sur la biosécurité. "Ne vous demandez pas pourquoi des groupes environnementalistes des quatre coins du monde exigent l’abandon de la recherche sur ces arbres."

En Finlande, les écologistes manifestent haut et fort leur opposition. Et dans ce pays de cinq millions d’habitants, traversé par le cercle polaire, ils ont joint le geste à la parole. En juin 2004, un commando d’environnementalistes a débarqué à Punkaharju, dans le sud-est du pays, où se fait presque toute la recherche en génétique forestière et où ont lieu les essais en pleine nature. Ils ont profité des quelques heures que dure la nuit estivale pour détruire la plantation du Metsäntutkimuslaitos, l’Institut de recherche forestière. Cela a ébranlé Tuija Aronen, chercheuse principale en génétique forestière à l’Institut. "Quatre cents bouleaux transgéniques ont été détruits, dit-elle, ce qui a anéanti cinq années de travail."

Nathalie Isabel et Armand Séguin ne craignent pas pareil coup d’éclat, car, assurent-ils, ils ont multiplié les mesures pour éviter que leurs arbres ne se reproduisent ou ne contaminent la nature environnante. "Nos peupliers sont des arbres femelles, précise Nathalie Isabel. Il n’y a donc aucun danger qu’ils rejettent du pollen dans la nature." Mais ils pourraient être fécondés par le pollen des mâles "naturels" qui poussent non loin. D’où la surveillance accrue dont ils sont l’objet. "Toutes les deux semaines, dit Armand Séguin, nous inspectons la cime des arbres, à la recherche de fleurs. Dès qu’il en apparaît, nous les coupons."

Quant aux épinettes, qui portent les organes reproducteurs mâle et femelle, on les surveille de très près, même si les risques de propagation de l’espèce transgénique sont quasi nuls. "Les épinettes n’atteignent pas la maturité sexuelle avant l’âge de 10 ou 15 ans. Les nôtres n’en ont que 5", dit Nathalie Isabel.

À Greenpeace, on salue cette prudence, mais on émet tout de même des réserves. "Il faut être naïf pour croire que les scientifiques font de la recherche pour le plaisir", dit Éric Darier, pour qui il est évident que leurs travaux ont une implication commerciale. "Le jour où ces arbres seront plantés à grande échelle, ajoute l’environnementaliste au crâne rasé et aux lunettes mauves, je doute que les mêmes précautions soient prises."

Le Finlandais Hannes Tuohiniitty ne s’oppose pas, lui non plus, à la recherche: "Mais qu’on la fasse en serre. Pas dans la nature."

L’UQCN est encore plus catégorique. Les OGM, c’est non! Arbres, aliments et insectes confondus. "Les scientifiques créent des espèces qui n’existent pas à l’état naturel. Ils se prennent pour Dieu", lance l’ingénieur forestier Jean-François Lamarre.

La remarque fait sourire Tuija Aronen, généticienne au Metsäntutkimuslaitos, situé à Punkaharju, où elle étudie la lignine, principal constituant, avec la cellulose, de la paroi des cellules du bois. Cette jeune femme de 38 ans, aux cheveux noirs et aux yeux noisette – une rareté dans ce pays blond aux yeux bleus -, n’a aucune prétention divine. Même si un évêque lui a déjà dit qu’elle était une collaboratrice de Dieu!

Punkaharju, 4 500 habitants, égrène ses petites maisons de bois couleur acajou parmi les lacs et les eskers. La luxuriance de la végétation étonne: la municipalité se trouve à la même latitude que Salluit, dans le nord du Québec, où la végétation se limite à la mousse et aux lichens. Ici, pins, peupliers, bouleaux, sapins ont trouvé une température propice à leur croissance grâce au Gulf Stream, courant de l’Atlantique Nord qui réchauffe le climat européen.

La route qui relie Helsinki à Punkaharju longe la frontière avec la Russie. Plus de 350 km de forêts, de lacs et de rares villages: la réserve faunique des Laurentides, montagnes en moins… et oeuvres d’art en plus. Pendant une partie du trajet, des sculptures monumentales égaient le paysage. Ici, une clôture d’une centaine de mètres de longueur transformée en partition musicale; là, un homme et une femme, grossièrement sculptés dans le granit, regardent passer les voitures; plus loin, une vingtaine de menhirs plantés à la queue leu leu bordent la route.

À Punkaharju, une vingtaine de scientifiques – des Finlandais ainsi que des Espagnols, des Français et des Chinois – s’activent dans les laboratoires, les plantations et les serres de l’Institut de recherche. Ils se penchent sur trois essences en particulier: le mänty, le koivu et le kuusi (le pin, le bouleau et l’épinette), qui y poussent en abondance.

Dans une serre isolée du monde extérieur par un sas, des bouleaux naturels et transgéniques de trois ans poussent côte à côte dans une atmosphère contrôlée. La différence entre les deux groupes est frappante: les "naturels" poussent droit vers le ciel, alors que les "mutants", dont on a modifié la lignine, semblent avoir perdu le nord. Repliés sur eux-mêmes, ils forment de petits amas rabougris de branches et de feuilles. Tuija Aronen ne s’en inquiète guère. "Le gène greffé a probablement perturbé la fonction des autres gènes", explique-t-elle.

Mais le jour où les expériences sur la lignine seront concluantes, l’industrie des pâtes et papiers pourrait en retirer d’importants bénéfices. Car la lignine n’a aucune utilité dans la fabrication du papier. Les papetières doivent la dégrader pour ne conserver que les fibres de cellulose, principal composant du papier. Un procédé énergivore, polluant et qui nécessite de grandes quantités d’eau. "Les papetières finlandaises s’intéressent à nos recherches, avoue la scientifique de l’Institut. Même si leurs dirigeants ont affirmé qu’ils n’utiliseront jamais d’arbres transgéniques. Du moins, pas en Finlande." Ces grandes entreprises exploitent cependant des forêts ailleurs dans le monde, notamment en Afrique…

À l’Association des produits forestiers du Canada, pas question de se prononcer sur les arbres transgéniques, encore moins sur la recherche concernant la lignine. C’est l’omerta.

En revanche, Hannu Hyvönen, président de l’Union finlandaise pour la foresterie écologique, organisme qui prône le retour à la culture biologique, ne se fait pas prier pour dénoncer l’ensemble de la recherche en génétique forestière. Cheveux fins en bataille, visage anguleux, le pomiculteur de 50 ans qui s’avance vers moi à la gare d’Helsinki semble tout juste sorti de son verger biologique. Ses ongles sont noircis par la terre; ses avant-bras, meurtris par le travail dans les arbres. Hannu Hyvönen passe en coup de vent dans la capitale finlandaise, où il présente une vidéo sur les conflits entre les sociétés forestières et les Lapons, ces "Inuits" de la Finlande. Il s’envole ensuite vers Montréal, où il participera à une conférence sur la biodiversité. Il y réclamera l’abandon des recherches en biotechnologie forestière.

Dès la présentation vidéo terminée, nous sautons dans un taxi et filons à l’aéroport. Nous avons 30 minutes pour parler des arbres génétiquement modifiés, une "calamité", selon lui. En moins de temps qu’il n’en faut à un Finlandais pour dire Metsäntutkimuslaitos, il résume une des plus grandes craintes des groupes de défense de l’environnement. Les arbres font partie de la chaîne alimentaire, rappelle-t-il. Ils n’évoluent pas en vase clos. "Un jour ou l’autre, nous finirons par manger des produits contaminés par les arbres transgéniques. Nous ignorons les conséquences que cela aura sur nous. Et lorsque nous les connaîtrons enfin, il sera peut-être trop tard", conclut-il, quelques minutes avant l’embarquement.

Pour en savoir plus

Site officiel de l’Institut finlandais de recherche forestière.

Organisme finlandais voué à la protection des écosystèmes naturels et s’opposant à la recherche génétique.

Site présentant toutes les études sur la génétique des végétaux qui sont actuellement en cours en Europe.

Section du site du ministère canadien des Ressources naturelles portant sur les études en biotechnologie forestière menées au Canada.

Protocole de Carthagène

Adopté en 2000, à Montréal, ce protocole vise entre autres à protéger les pays contre la contamination par des organismes génétiquement modifiés. En gros, il stipule que tous les produits OGM doivent être désignés comme tels, ce qui permettra à tous les pays d’en accepter ou non l’entrée sur leur territoire.

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